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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301202

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301202

mercredi 5 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301202
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantMUKENDI NDONKI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 mars 2023, M. C B, actuellement détenu au centre de détention de Val-de-Reuil (27) et représenté par Me Mukendi Ndonki, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 12 octobre 2022 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) d'annuler l'arrêté du 8 mars 2023 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour de trois ans ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Eure, en cas de reconnaissance du bienfondé de la requête, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai d'un mois suivant le jugement à intervenir et d'assortir cette injonction d'une astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1200 euros en application des dispositions combinées des articles 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative ou subsidiairement la même somme à son profit sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision de refus de séjour :

- en raison des difficultés dues à son incarcération, le délai de recours de deux mois ne peut lui être opposé ;

- la décision a été prise au terme d'une procédure irrégulière en raison de l'absence de saisine de la commission du titre de séjour ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L.423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;

- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions de l'article L.611-1, 1° et 5° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la menace à l'ordre public qu'il représente n'étant pas établie ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L.611-3 2° et 5° dans la mesure où il réside en France depuis l'âge de 2 mois et qu'il est père d'enfants français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- il ne peut faire l'objet d'une telle mesure dès lors qu'il remplit de plein droit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L.423-7° du même code ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision de refus de départ volontaire :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L.612-2 du même code ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est privée de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

S'agissant de la décision portant interdiction de retour :

- la durée de la mesure est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique, en présence de Mme Lenfant, greffière d'audience :

- le rapport de Mme Boyer, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Mukendi Ndonki, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens. Il ajoute que l'arrêté portant refus de titre de séjour ayant fait l'objet d'un recours devant le tribunal et d'une demande d'aide juridictionnelle, ses demandes sont recevables, qu'à défaut d'avoir saisi la commission du titre de séjour, le refus de titre de séjour est irrégulier et ne peut valablement fonder l'arrêté portant obligation de quitter le territoire, qu'en cas de menace à l'ordre public, compte tenu de l'âge auquel le requérant est arrivé en France le préfet devait prendre à son encontre une mesure d'expulsion laquelle est assortie de garanties procédurales et notamment la saisine de la commission d'expulsion, dont l'intéressé a été privé ; que compte tenu de son incarcération et de celle de sa compagne, il est difficile de réunir des preuves de sa vie privée et familiale pourtant effective sur le territoire français qu'il n'a jamais quitté ;

- les observations de M. B qui fait part de ses difficultés de réinsertion en raison de sa situation administrative alors qu'il vit sur le territoire depuis l'âge de deux mois et que les membres de sa famille y résident en situation régulière ou sont français, qu'il n'a pu acquérir la nationalité française en raison de la séparation de ses parents qui a rendu les démarches administratives difficiles.

Le préfet de l'Eure n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant sénégalais né le 10 février 1984 à Dakar, est entré en France en 1984 par regroupement familial. Il a obtenu à sa majorité une carte de résident au titre de sa qualité d'enfant venu en France par regroupement familial valable du 19 juin 2002 au 18 juin 2012. Ayant tardivement demandé le renouvellement de son titre de séjour, il est depuis l'expiration de son récépissé le 24 février 2015 en situation irrégulière. Depuis 2003 il a fait l'objet de multiples incarcérations pour différents délits et est actuellement incarcéré depuis le 10 juin 2022, en dernier lieu au centre de détention de Val de Reuil et est libérable au 10 avril 2023. Il a été destinataire le 14 octobre 2022 d'un arrêté portant refus de titre de séjour en date du 12 octobre 2022 pris par le préfet de l'Eure. Par un arrêté du 8 mars 2023 le préfet de l'Eure lui a fait obligation de quitter le territoire sans délai en fixant le pays de renvoi et en prenant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire de trois ans. M. B demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 dispose : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de l'intéressé, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions en annulation de l'arrêté du 12 octobre 2022 :

3. Aux termes de l'article L. 614-15 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, applicable aux étrangers détenus : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. / Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal par l'autorité administrative. ". Aux termes du deuxième alinéa de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, applicable en l'espèce compte tenu de la date prévisionnelle de libération de M. B : " () lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'en raison de la date de libération prévisionnelle de M. B, il y a lieu pour le magistrat désigné, statuant selon la procédure des articles L. 614-9 à L. 614-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de se prononcer sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du 8 mars 2023 portant obligation de quitter le territoire français. En revanche, les conclusions tendant à l'annulation de la décision du 12 octobre 2022 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, qui sont de la compétence de la formation collégiale du tribunal, doivent être renvoyées devant ladite formation collégiale.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 8 mars 2023 :

5. Aux termes de l'article L. 611-3 de ce code : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 2° L'étranger qui justifie par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans ; () ".

6. Si la présence en France d'un étranger constituant une menace pour l'ordre public peut justifier le prononcé d'une expulsion du territoire, les dispositions rappelées ci-dessus font en revanche obstacle à ce qu'un étranger justifiant par tous moyens résider habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans fasse l'objet d'une obligation de quitter le territoire.

7. Il ressort notamment des termes de la décision contestée que le préfet de l'Eure ne conteste ni l'entrée de M. B à l'année de sa naissance par regroupement familial, ni sa présence sur le territoire en situation régulière jusqu'en 2015. S'il conteste dans ses écritures présentées en défense le maintien en France de M. B au titre des périodes d'avril 2015 à mars 2016 et de mars 2017 à juin 2020, sa présence continue sur le territoire est établie par le parcours judiciaire et carcéral de l'intéressé, notamment pour ce qui concerne les périodes pour lesquelles sa présence est contestée, il a comparu à l'audience du tribunal correctionnel de Rouen le 24 juin 2019 après renvoi de l'affaire précédemment appelée à une audience du 13 novembre 2018 à laquelle il était également présent et qu'il a notamment été condamné le 2 septembre 2021 pour des faits commis entre août et novembre 2018. Il s'ensuit que le préfet de l'Eure ne pouvait, sans méconnaître les dispositions précitées du 2° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, prendre à l'encontre de M. B une décision portant obligation de quitter le territoire français.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant d'accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant à l'encontre de M. B une interdiction de retour sur le territoire français de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. Le présent jugement implique qu'il soit enjoint au préfet de l'Eure de réexaminer la situation de M. B dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, durant ce réexamen, une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Mukendi Ndonki sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions dirigées contre la décision portant refus de séjour contenue dans l'arrêté du 12 octobre 2022 du préfet de l'Eure, ainsi que les conclusions accessoires qui s'y rapportent, sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 2 : M. C B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 3 : L'arrêté du 8 mars 2023 par lequel le préfet de l'Eure a obligé M. B à quitter le territoire sans délai, a fixé le pays de renvoi de cette mesure et a prononcé une interdiction de retour de trois ans, est annulé.

Article 4 : L'Etat versera une somme de 1000 euros à Me Mukendi Ndonki sur le fondement des dispositions combinées des articles 37 alinéa 2 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Mukendi Ndonki et au préfet de l'Eure.

Jugement rendu public par mise à disposition au greffe le 5 avril 2023.

La magistrate désignée,

C. A

La greffière,

A. LENFANT

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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