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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301216

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301216

mardi 2 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301216
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 23 mars 2023, M. B C, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 mars 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation provisoire de séjour, dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la SELARL Mary et Inquimbert au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation à la part contributive de l'Etat.

M. C soutient que :

- l'arrêté attaqué :

o est entaché d'un vice de procédure dès lors que le principe général du droit de l'Union Européenne relatif au droit à être entendu préalablement à toute décision défavorable a été méconnu ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

o est entachée d'un vice de procédure en l'absence de saisine préalable du collège de médecins de l'OFII ;

o est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation personnelle ;

o méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o méconnaît l'article L.611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination :

o est insuffisamment motivée ;

o est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

o est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet s'est estimé à tort en situation de compétence liée ;

o est entachée d'erreur d'appréciation dans l'application de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

o est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête de M. C. Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement convoquées à l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 19 avril 2023, présenté son rapport et entendu les observations orales :

- de Me Inquimbert, représentant M. C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens que dans ses écritures, qui fait valoir en outre que :

o la décision fixant le pays de destination méconnaît l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- de M. C, qui indique que ses parents risquent d'attenter à sa vie s'il retourne dans son pays d'origine.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant tchadien né le 1er janvier 1993, déclare être entré en France le 1er janvier 2021. Le 4 février 2021, l'intéressé a présenté une demande d'asile, rejetée par décision du 31 décembre 2021 de l'Office Français de Protection de Réfugiés et des Apatrides (OFPRA), confirmée par décision du 20 décembre 2022 de la Cour Nationale du Droit d'Asile (CNDA). Par l'arrêté attaqué du 6 mars 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé son pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'accorder à M. C le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

3. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre les intéressés lorsque ceux-ci ont déjà eu la possibilité de présenter leur point de vue de manière utile et effective. En l'espèce, le requérant a pu faire valoir ses observations de manière utile et effective dans le cadre de l'instruction de sa demande d'asile. Son droit à être préalablement entendu ainsi satisfait n'imposait par conséquent pas à l'administration de le mettre à même de réitérer ses observations ou d'en présenter de nouvelles, préalablement à l'intervention de l'arrêté attaqué pris en application du rejet de sa demande d'asile. Dès lors, faute de justifier d'un élément qui aurait été de nature à influencer le sens de la décision contestée, et qu'il n'aurait pas été en mesure de faire valoir en temps utile, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté contesté a été édicté en méconnaissance de son droit à être préalablement entendu.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () / 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ", et aux termes de l'article R. 611-1 du même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. () ".

5. M. C affirme souffrir de pathologies psychiatriques résultant de séquelles post-traumatiques suite aux mauvais traitements subis au Tchad. Il produit un certificat établi par un médecin le 30 mars 2022 selon lequel il présente des cicatrices sur la jambe droite et sur les cuisses susceptibles d'être respectivement des traces de brûlure et de coups de couteau. Il y est également indiqué que M. C se plaint de douleurs à la jambe droite, de céphalées et d'insomnies, qu'il prend un traitement somnifère et anxiolytique et qu'il est suivi par l'équipe mobile précarité santé mentale de l'hôpital Flaubert. Le requérant verse également une attestation d'une consultation psychologique le 13 octobre 2022. A supposer même que M. C ait transmis au préfet de la Seine-Maritime les documents médicaux qu'il produit à l'instance, de tels éléments, eu égard à leur teneur, ne permettaient pas de laisser supposer qu'au jour de la décision contestée l'intéressé nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut était susceptible d'entrainer pour lui des conséquences d'une extrême gravité et qu'il était ainsi susceptible de bénéficier des dispositions protectrices de l'article L. 611-3 9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le requérant n'est pas davantage fondé à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime a entaché sa décision d'un vice de procédure en s'abstenant de saisir l'autorité médicale pour avis. Par suite les moyens tirés de la méconnaissance de l'article L. 611-3 9° susvisée et de l'irrégularité de la procédure suivie en l'absence de saisine du collège des médecins de l'OFII doivent être écartés.

6. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de la décision attaquée, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle du requérant, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle de M. C.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".

8. M. C est arrivé en France en janvier 2021. Il déclare qu'une autorisation de travail pour un emploi d'aide-boulanger à compter du 1er avril 2023 en contrat à durée déterminée lui a été refusé. L'intéressé fait valoir être accueilli lors de la permanence pour personnes demandeuses d'asile au centre LGBTI+ Fiertés Colorées de Rouen et être bénévole à la boutique solidaire du secours catholique au Havre depuis le 1er février 2022. Toutefois, ces éléments sont insuffisants pour remettre en cause l'appréciation portée par le préfet sur son insertion sociale et professionnelle en France. Le requérant n'établit pas être dépourvu de toutes attaches dans son pays d'origine où il a vécu jusque l'âge de 28 ans. Dès lors, M. C, célibataire et sans enfant, n'est pas fondé à soutenir qu'en l'obligeant à quitter le territoire, le préfet de la Seine-Maritime aurait porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur la décision fixant le pays de destination :

9. En premier lieu, la décision attaquée vise, notamment, les dispositions de l'article L. 612-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dont il a été fait application à M. C. Elle mentionne également les considérations de fait, propres à ce dernier, qui constituent le fondement de la décision fixant le pays de destination. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

10. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'étant pas entachée d'illégalité, le moyen tiré de l'illégalité de cette décision doit être écarté.

11. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet de la Seine-Maritime, qui s'est livré à une analyse de la situation du requérant, ne s'est pas cru en situation de compétence liée pour prendre, à la suite du rejet de la demande d'asile de M. C, l'obligation de quitter le territoire français contestée, sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

12. En quatrième lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la même convention stipule que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. M. C allègue craindre pour sa vie au regard de son orientation sexuelle en cas de retour dans son pays d'origine, où il indique avoir subi plusieurs agressions. Toutefois, le récit de M. C n'a convaincu ni l'OFPRA ni la CNDA qui ont rejeté sa demande d'asile aux motifs que ses déclarations étaient très imprécises, très peu circonstanciées ou personnalisées, voire schématiques ou stéréotypées sur les faits qui seraient à l'origine de son départ du Tchad. En outre, l'intéressé n'a fourni que des propos superficiels et imprécis sur son engagement au sein d'une association de défense des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transsexuelles (LGBT) ou sa relation amoureuse avec un homme sur le territoire français. Ainsi, le requérant, qui ne démontre pas être exposé à un risque actuel, grave et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine, n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 5, le requérant n'établit pas nécessiter une prise en charge médicale dont le défaut serait susceptible d'entrainer pour lui des conséquences d'une extrême gravité. Par suite, les moyens tirés de l'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.

14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de la requête de M. C aux fins d'annulation des décisions attaquées doivent être rejetées. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les conclusions tendant à l'application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent également qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 mai 2023.

La magistrate désignée,

L. A

Le greffier,

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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