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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301437

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301437

jeudi 4 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301437
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSEDILLOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 7 avril 2023, M. B A, représenté par Me Njifoutahouo-Wouochawouo, demande :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 14 mars 2023 par lequel le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a prononcé la sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'une durée de trois mois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 7 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A soutient que :

' la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors que :

- la décision attaquée porte atteinte à sa liberté fondamentale d'opinion et de croyance ;

- la privation de son traitement d'enseignant porte atteinte à ses intérêts familiaux et financiers ;

- l'atteinte à son droit au travail constitue une voie de fait ;

' la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la sanction disciplinaire attaquée est remplie dès lors que :

- M. D, signataire, ne justifie pas de sa compétence ;

- le départ en cours de séance, à 11 h 28, d'un membre de la commission administrative académique siégeant en formation disciplinaire le 14 décembre 2022 a rompu le caractère paritaire de cet organisme collégial et cette irrégularité, substantielle, a portée atteinte à l'impartialité et à l'indépendance de l'instance ainsi qu'au caractère équitable et juste de la procédure suivie à son encontre ;

- le conseil de discipline ne lui a pas communiqué le bordereau des pièces sur lesquelles l'administration s'est fondée pour apprécier les faits qui lui sont reprochés ;

- il n'a pas été informé non plus du contenu de ces pièces préalablement à sa convocation devant l'instance disciplinaire et n'a donc pas pu se défendre utilement ;

- au cours de la séance du 14 décembre 2022, la commission s'est bornée à rappeler les faits et à énumérer des pièces qui, pour la plupart, avaient été à l'origine de la précédente procédure disciplinaire de juin 2021 ;

- ces manquements démontrent le caractère hâtif et bâclé de la procédure et portent atteinte aux droits de la défense et au droit à un procès équitable au sens de l'article 6 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le refus de faire droit à la demande de report de la séance a fait perdre une occasion de remédier à l'ensemble de ces irrégularités ;

- il est poursuivi et à nouveau sanctionné à raison des mêmes faits que ceux évoqués en juin 2021 ;

- la décision méconnaît l'article L. 530-1 du code général de la fonction publique dans la mesure où il n'a commis aucune faute à l'occasion de l'exercice de ses fonctions ;

- le contenu de ses publications sur les réseaux sociaux et chaîne vidéo est sans rapport avec ses fonctions et ne constitue pas une méconnaissance de son devoir de réserve ;

- la sanction est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision est entachée de détournement de pouvoir dans la mesure où, alors qu'il alimente un débat légitime sur la politique étrangère de son pays comme tout intellectuel est en droit de le faire, l'administration semble lui reprocher de nourrir un sentiment anti-français dans les pays africains où la France est présente ;

- aucun lien n'est établi entre les propos incriminés, en particulier ceux visant un ancien ministre français de l'Europe et des affaires étrangères, et les effets des publications dans la mesure où les réseaux sociaux sont vulnérables à l'intrusion de tiers.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2023, le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse conclut au rejet de la requête.

Le ministre soutient que :

- la condition tenant à l'urgence n'est pas remplie dès lors que le requérant ne justifie pas de l'existence ni du montant de ses charges de famille ;

- la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée n'est pas remplie dès lors que le signataire de cette décision était titulaire d'une délégation de signature du 22 décembre 2022 publiée le lendemain ;

- la parité de la composition de la commission administrative a été respectée dans la mesure où il a été unanimement accepté qu'un représentant de l'administration ne prenne pas part au vote après le départ en cours de séance d'un représentant du personnel ;

- ayant eu accès aux pièces de son dossier administratif et ayant effectivement exercé son droit d'accès sans émettre de réserves sur des pièces manquantes, le requérant n'est pas fondé à invoquer une atteinte aux droits de la défense ;

- les faits sont matériellement établis par les pièces produites et, en l'espèce, cette matérialité n'est pas sérieusement contestée ;

- les faits reprochés à l'agent sont fautifs dans la mesure où le ton polémique, outrancier et provocateur employé pour exprimer des opinions en se prévalant de sa qualité d'enseignant constitue un manquement à son devoir de réserve ;

- la sanction est adaptée à la gravité des faits dans la mesure où l'intéressé a persisté dans son attitude en dépit de deux rappels à l'ordre et d'une précédente sanction ;

- le moyen tiré de la méconnaissance du principe non bis in idem manque en fait dans la mesure où les faits à l'origine de la sanction attaquée dans la présente instance sont distincts de ceux ayant déjà donné lieu à la précédente sanction ;

- le détournement de pouvoir n'est pas établi.

Vu :

- la requête, enregistrée le 7 avril 2023 sous le n° 2301439, tendant, notamment, à l'annulation de l'arrêté ministériel attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code général de la fonction publique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 72-580 du 4 juillet 1972 ;

- le décret n° 84-961 du 25 octobre 1984 ;

- le code de justice administrative.

Après avoir convoqué à l'audience publique :

- Me Njifoutahouo-Wouochawouo,

- et le ministre de l'éducation et de la jeunesse.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 3 mai 2023 à 9 h 30, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Njifoutahouo-Wouochawouo, avocat désigné par M. A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête et précise que la condition tenant à l'urgence est remplie en raison du caractère fondamental des libertés auxquelles la décision attaquée porte atteinte ; affirme que le dernier bulletin de paie du requérant ne fait état que d'un traitement de 21 euros ; souligne que l'intéressé doit subvenir aux besoins d'une famille composée notamment de quatre enfants, dont une étudiante ; en réponse à une question, précise que l'arrêté du 14 mars 2023 a commencé à produire ses effets le 25 mars 2023 et cessera donc d'en produire à compter du 26 juin 2023 ;

- les observations de Mme C, pour le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, qui s'en remet aux écritures produites en défense ;

- les observations de Me Njifoutahouo-Wouochawouo, pour M. A, qui reprend les conclusions et moyens de la requête en ce qui concerne la condition tenant à l'existence d'un doute sérieux sur la légalité de la sanction attaquée et réaffirme que le caractère paritaire de la composition de la commission de discipline mérite d'être examiné en raison du départ d'un membre représentant du personnel ; souligne qu'il n'est pas établi à coup sûr que certains propos tenus sur les réseaux sociaux seraient imputables à M. A dans la mesure où ses comptes ont pu être piratés et que l'administration s'est abstenue de vérifier cette éventualité technique ; affirme que les faits ne se sont pas produits dans l'exercice des fonctions du requérant et que ses fonctions professorales donnent toute satisfaction aux élèves et aux autorités ; précise que le détournement de pouvoir est caractérisé dans la mesure où la sanction attaquée est une des nombreuses manifestations de la persécution dont il fait l'objet de la part du pouvoir français, lequel a notamment ordonné la clôture de ses comptes bancaires ; ajoute être en proie à la vindicte du Président de la République française, notamment depuis que ce dernier a été éconduit par le Président de la transition de la République du Mali alors que le requérant a, quant à lui, été reçu par ce chef d'Etat ; relève que la directrice des affaires juridiques du ministère en charge de l'éducation nationale s'est étonnée de l'absence de délégation de signature spécifiquement consentie au directeur des ressources humaines pour prononcer la sanction attaquée ;

- les observations de Mme C, pour le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, qui s'en remet aux écritures produites en défense ;

- et les observations de M. A qui, en réponse à une question, précise qu'il ne distingue pas entre ses qualités de professeur de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur lorsqu'il est présenté comme " professeur " dans les publications qui lui sont reprochées ; souligne que tout utilisateur des réseaux sociaux peut aisément repérer cette qualité professionnelle sur l'internet ; précise encore qu'il ne se prévaut pas particulièrement de cette qualité de professeur au sens générique mais qu'il s'avère qu'il est présenté et connu comme tel dans les encarts de présentation courante.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 9 h 55, en application du premier alinéa de l'article R. 522-8 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () "

2. En l'état de l'instruction, aucun des moyens visés ci-dessus n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée.

3. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner la condition tenant à l'urgence à statuer, que M. A n'est pas fondé à demander la suspension de l'exécution de l'arrêté du 14 mars 2023 par lequel le ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse a prononcé à son encontre la sanction d'exclusion temporaire de fonctions d'une durée de trois mois. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des frais liés à l'instance doivent être rejetées.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie en sera transmise, pour information, à la rectrice de la région académique Normandie.

Fait à Rouen, le 4 mai 2023.

Le juge des référés,

Signé :

P. MINNE

La République mande et ordonne au ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°2301437

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