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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301516

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301516

jeudi 4 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301516
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantLEPEUC MARIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 avril 2023, M. A B, représenté par Me Lepeuc, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 21 février 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et, en tout état de cause, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de sept jours à compter de ce jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ou, à titre subsidiaire, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que la décision attaquée :

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière, faute pour le préfet d'avoir préalablement recueilli l'avis de la commission du titre de séjour ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors en particulier que son entrée en France doit être regardée comme ayant été régulière et qu'il établit la réalité d'une communauté de vie de plus de six mois en France avec son épouse ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 19 avril 2023 par laquelle M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- les autres pièces du dossier, notamment celle produite par M. B, enregistrée le 27 mai 2024.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord de Schengen du 19 juin 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- et les observations de Me Lepeuc, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant marocain né le 15 août 1989, déclare être entré une première fois en France le 20 juillet 2017. Le 23 juin 2018, il a épousé Mme C, ressortissante française. Le 11 septembre 2018, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour, qui lui a été refusée par le préfet de la Seine-Maritime par un arrêté du 10 février 2020 portant également obligation de quitter le territoire français et fixant le pays destination, dont la légalité n'a pas été remise en cause par la juridiction administrative. Après avoir quitté le territoire français pour se rendre en Italie, M. B a obtenu un titre de séjour délivré par les autorités de cet Etat valable du 17 décembre 2021 au 9 mars 2023, sous couvert duquel il déclare être à nouveau entré en France. Le 5 janvier 2023, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint d'une Française. Par l'arrêté attaqué du 21 février 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande.

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 412-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1. " Aux termes de l'article L. 423-1 du même code : " L'étranger marié avec un ressortissant français, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an lorsque les conditions suivantes sont réunies : / 1° La communauté de vie n'a pas cessé depuis le mariage ; / 2° Le conjoint a conservé la nationalité française ; () " Aux termes de l'article L. 423-2 de ce code : " L'étranger, entré régulièrement et marié en France avec un ressortissant français avec lequel il justifie d'une vie commune et effective de six mois en France, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

3. D'autre part, aux termes de l'article 22 de la convention d'application de l'accord de Schengen du 19 juin 1990 : " 1. Les étrangers entrés régulièrement sur le territoire d'une des Parties contractantes sont tenus de se déclarer, dans les conditions fixées par chaque Partie contractante, aux autorités compétentes de la Partie contractante sur le territoire de laquelle ils pénètrent. Cette déclaration peut être souscrite au choix de chaque Partie Contractante, soit à l'entrée, soit, dans un délai de trois jours ouvrables à partir de l'entrée, à l'intérieur du territoire de la Partie contractante sur lequel ils pénètrent. / 2. Les étrangers résidant sur le territoire de l'une des Parties contractantes et qui se rendent sur le territoire d'une autre Partie contractante sont astreints à l'obligation de déclaration visée au paragraphe 1 () " Aux termes de l'article R. 621-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des dispositions de l'article R. 621-4, l'étranger souscrit la déclaration d'entrée sur le territoire français mentionnée à l'article L. 621-3 auprès des services de la police nationale ou, en l'absence de tels services, des services des douanes ou des unités de la gendarmerie nationale. A cette occasion, il lui est remis un récépissé qui peut être délivré par apposition d'une mention sur le document de voyage. " Aux termes de l'article R 621-4 du même code : " N'est pas astreint à la déclaration d'entrée sur le territoire français l'étranger qui se trouve dans l'une des situations suivantes : / 1° N'est pas soumis à l'obligation du visa pour entrer en France en vue d'un séjour d'une durée inférieure ou égale à trois mois ; / 2° Est titulaire d'un titre de séjour en cours de validité, d'une durée supérieure ou égale à un an, délivré par un Etat partie à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 () "

4. D'une part, il est constant que M. B ne présentait aucun visa de long séjour, si bien que le préfet était fondé, pour ce seul motif, à refuser de lui délivrer un titre de séjour en qualité de conjoint de français sur le fondement de l'article L. 423-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

5. D'autre part, dès lors qu'il est entré pour la dernière fois en France muni d'un titre de séjour en cours de validité d'une durée supérieure à un an, délivré par l'Italie le 17 décembre 2021, M. B, qui n'était ainsi pas astreint à l'obligation de déclaration d'entrée sur le territoire français, doit être regardé comme y étant entré régulièrement. Cependant, il ressort des pièces du dossier qu'après avoir épousé Mme C le 23 juin 2018, il a quitté le territoire français au cours de l'année 2020 pour se rendre en Italie, où il s'est notamment vu délivrer un passeport valable à compter du 31 octobre 2020 et, s'il allègue avoir effectué ce séjour dans le seul but d'obtenir un titre de séjour lui permettant d'entrer régulièrement en France et avoir rejoint son épouse dès l'obtention de ce document, ce n'est que plus de neuf mois après sa délivrance et après un séjour de trois mois au Maroc que M. B serait, au plus tôt, retourné sur le territoire français, à supposer que puisse être tenue pour établie la date du 27 septembre 2022 figurant sur le billet d'autocar qu'il a produit au cours de l'instruction de sa demande. De plus, ce titre de séjour italien a été renouvelé le 23 décembre 2022, ce qui est également de nature à contredire les allégations du requérant sur son établissement durable en France à la fin de l'année 2022. Par ailleurs, si M. B produit des documents susceptibles d'établir la réalité de sa vie commune avec son épouse à compter de l'année 2018, en particulier des factures et des avis d'impositions sur lesquels figurent les noms des époux, il produit des pièces de même nature datant des années 2020, 2021 et 2022, à une période où il ne résidait pas en France. De plus, les quelques attestations de proches qu'il produit, peu circonstanciées, ainsi que les photographies non datées, ne permettent pas d'établir plus précisément l'effectivité de la vie commune de M. B avec son épouse, tant avant son départ pour l'Italie en 2020 qu'après son retour, à le supposer établi, à la fin de l'année 2022, lequel, à supposer encore que puisse être retenue la date du 27 septembre 2022, était antérieur de moins de six mois à la décision attaquée. Par suite, c'est sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le préfet de la Seine-Maritime a considéré, pour refuser de délivrer à M. B un titre de séjour sur ce fondement, qu'il ne justifiait pas d'une vie commune et effective de six mois en France avec son épouse. Ce motif suffisait à fonder légalement ce refus. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

6. En deuxième lieu, dès lors qu'eu égard à ce qui précède, M. B ne remplissait pas les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour sur le fondement des dispositions des articles L. 423-1 et L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il n'établit ni n'allègue qu'il aurait rempli les conditions pour se voir délivrer un autre titre de séjour de plein droit, il n'appartenait pas à l'autorité préfectorale, avant de lui refuser la délivrance d'un titre de séjour, de recueillir l'avis de la commission du titre de séjour. Par suite, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

7. En troisième lieu, il ressort de l'arrêté attaqué que le préfet de la Seine-Maritime a procédé à un examen particulier de la situation de M. B, en particulier eu égard à sa vie privée et familiale en France. Par suite, le moyen tiré d'un défaut d'examen doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

9. Ainsi qu'il a été dit au point 5, si M. B a épousé Mme C, ressortissante française, au mois de juin 2018, les éléments qu'il produit ne permettent pas d'établir l'effectivité de sa vie commune avec son épouse, si ce n'est depuis le mariage, à tout le moins depuis son départ pour l'Italie au cours de l'année 2020 et depuis son retour, lequel était très récent à la date de la décision litigieuse. De plus, en se rendant en Italie, M. B ne saurait être regardé comme ayant pourvu à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français dont il a fait l'objet le 10 février 2020, dont la légalité n'a pas été remise en cause par la juridiction administrative. S'il allègue entretenir des liens particulièrement étroits avec le fils mineur de son épouse, il n'apporte aucun élément au soutien de ses allégations, lesquelles s'accordent mal avec son absence de plus de deux ans du territoire français. À plus forte raison, eu égard à son éloignement de sa cellule familiale au cours de cette période significative, M. B ne fait état d'aucun obstacle à ce qu'il regagne le Maroc afin d'y solliciter un visa de long séjour en qualité de conjoint d'un ressortissant français. Enfin, s'il justifie d'une certaine insertion sociale en France, l'insertion professionnelle dont se prévaut le requérant, par la conclusion d'un contrat à durée déterminée, est postérieure à la décision attaquée. Dans ces conditions, en ayant refusé de délivrer à M. B un titre de séjour, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée, eu égard aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur la situation personnelle du requérant, doivent être écartés.

10. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 21 février 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles relatives aux frais liés à l'instance, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Marie Lepeuc et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 18 juin 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

M. Deflinne, premier conseiller,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.

Le rapporteur,

A. LE VAILLANT

Le président,

P. MINNELe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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