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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301599

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301599

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301599
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

D une requête enregistrée le 20 avril 2023, M. A C, représenté D Me Elatrassi-Diome, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 22 mars 2023 D laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités allemandes ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros D jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 au bénéfice de Me Elatrassi-Diome ; à titre subsidiaire, de mettre la somme de 1 500 euros à son propre bénéfice en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. C soutient que :

* la décision est insuffisamment motivée en droit ;

* la décision méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dans la mesure où il n'est pas démontré que les informations prévues lui ont été délivrées dans une langue qu'il comprend ;

* il n'est pas démontré que l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 :

­ a été réalisé dans les formes requises ;

­ a été mené D un agent qualifié ;

­ a été suivi de la remise d'une copie de cet entretien ;

* la décision querellée méconnaît les stipulations combinées des articles 17-1 et 17-2 du règlement (UE) n° 604/2013, de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et les dispositions de l'article 53-1 de la Constitution, notamment l'administration ne s'est pas assurée que l'Allemagne ne le refoulerait pas vers un État tiers.

* la décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation dans l'application des stipulations des 1 et 2 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

* la décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation car le traitement qui lui est nécessaire n'est pas disponible au Congo.

D un mémoire en défense, enregistré le 27 avril 2023, préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés D M. C ne sont pas fondés.

Vu :

­ la décision D laquelle le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

­ les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la Constitution ;

­ la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

­ le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

­ le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

­ l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 février 2017, C. K., H. F. et A. S. contre Republika Slovenija, C-578/16 PPU ;

­ l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme du 4 novembre 2014, Tarakhel c. Suisse, n° 29217/12 ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ le code de justice administrative

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 28 avril 2023, présenté son rapport et entendu les observations orales :

* de Me Youfsi, substituant Me Elatrassi-Diome, avocat représentant M. C qui soutient que :

- le rejet de sa demande d'asile en Allemagne est liée aux mauvaises conditions d'interprétariat ;

- il connaît de nouvelles craintes dans son pays d'origine qui justifient un réexamen de sa demande et que celui-ci soit effectué en France ;

- il vit chez sa sœur alors que son fils aîné réside en France ;

- sa maladie ne lui permet pas de résider de façon autonome ;

- il risque d'être renvoyé dans son pays d'origine s'il est transféré en Allemagne ;

- il présente des attestations de proches qui justifient de ses attaches en France ;

* de M. C, qui soutient que :

- il est arrivé en Allemagne en 2019 après avoir résidé en République démocratique du Congo et au Bénin ;

- les membres de sa famille qui demeurent dans son pays d'origine lui ont faire part de nouvelles craintes pour sa sécurité ;

- il réside à Vernon chez sa sœur, a des amis dans la région normande ;

* du fils de M. C, qui soutient qu'il réside en France depuis 2021 en qualité d'étudiant.

L'instruction étant close à l'issue de l'audience à 10 heures 11, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative et les documents présentés à l'audience en application de l'article R. 776-24 du CJA ayant été transmis au tribunal le 28 avril 2023 ;

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant congolais, né le 19 mars 1972, est, selon ses dires, entré sur le territoire français le 15 décembre 2022. D arrêté en date du 22 mars 2023, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une décision portant transfert aux autorités allemandes aux motifs qu'il est entré irrégulièrement sur le territoire français, qu'il s'est présenté en préfecture le 19 janvier 2023 afin d'y déposer une demande d'asile, que les résultats obtenus suite aux contrôles effectués sur la borne EURODAC ont révélé que M. C avait été identifié en tant que demandeur d'asile D les autorités allemandes le 27 juillet 2019 sous le numéro DE 1 190728XXX00025, que les autorités allemandes saisies le 28 février 2023 ont accepté leur responsabilité D un accord explicite du 3 mars 2023, que l'Allemagne ne présente pas de défaillance systémique et que la situation de M. C ne relève pas de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement 604/2013 UE, que M. C n'a pas quitté le territoire des États membres pendant une durée au moins égale à trois mois, que M. C ne justifie pas de la pathologie alléguée ni de ce qu'un transfert aux autorités allemandes entraînerait un risque réel avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant, dont la compagne et deux de ses enfants résident hors de France et dont une sœur et un troisième enfant majeur résideraient sur le territoire français, au respect de sa vie privée et familiale et que M. C n'établit pas encourir de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit D le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit D la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée D le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme D l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les États membres examinent toute demande de protection internationale présentée D un ressortissant de pays tiers ou D un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux. La demande est examinée D un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. [] ". Aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. D dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée D un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. [] ". La faculté laissée à chaque État membre, D l'article 17 de ce règlement, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée D un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

4. M. C soutient qu'en raison de la présence de membres de sa famille et de proches en France, le réexamen de sa demande d'asile doit pouvoir s'effectuer sur le territoire français alors, D ailleurs, qu'il en maîtrise la langue et que sa maladie l'empêche d'être autonome. Il ressort des pièces du dossier, des pièces produites à l'audience et des déclarations faites que M. C, qui est arrivé en Allemagne en 2019 après avoir vécu au Congo, en République Démocratique du Congo et au Bénin, a retrouvé en France son fils aîné qui réside sur le territoire national en qualité d'étudiant, sa sœur chez qui il loge, ainsi que d'anciennes connaissances dont l'une d'entre elles était présente l'audience. La particularité des liens dont le requérant dispose en France impliquait, dans les circonstances particulières de l'espèce, que le préfet de la Seine-Maritime mette en œuvre le pouvoir discrétionnaire dont il dispose afin de permettre à M. C de voir sa demande examinée en France.

5. D suite, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. C est fondé à demander l'annulation de la décision contestée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, D la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. " Aux termes de l'article L. 742-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée [] l'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

7. Le présent jugement, qui annule l'arrêté de transfert attaqué, implique seulement qu'il soit enjoint au préfet territorialement compétent de statuer à nouveau sur le cas de M. C, dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les conclusions tendant à l'application de l'article L 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 :

8. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, une somme de * euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

9. Ainsi qu'il a été dit, M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. D suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Elatrassi-Diome, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Elatrassi-Diome de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C D le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. C.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 22 mars 2023 D lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné le transfert de M. C aux autorités allemandes est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la demande de M. C dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera la somme de 1 000 euros à Me Elatrassi-Diome, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de l'admission définitive de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que Me Elatrassi-Diome renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Elatrassi-Diome et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public D mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

T. B

La greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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