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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301814

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301814

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301814
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantSEYREK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 mai 2023, M. B C, représenté par Me Seyrek, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un mois, ainsi que l'arrêté du même jour par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à Me Seyrek au titre de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, valant renonciation de l'avocat à la part contributive de l'Etat.

M. C soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire :

o est entachée d'un vice d'incompétence ;

o méconnaît le principe général du droit de l'Union Européenne d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o est entachée d'une erreur manifeste appréciation sur les conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision refusant d'accorder d'un délai de départ :

o méconnaît le principe général du droit de l'Union Européenne d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

o est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire ;

o est dépourvue de base légale dès lors que l'article L. 511-1-II du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile méconnaît les dispositions du paragraphe 2 de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

o est entachée d'une erreur manifeste appréciation sur les conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de destination :

o méconnaît le principe général du droit de l'Union Européenne d'être entendu préalablement à toute décision défavorable ;

o est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

o est entachée d'un vice d'incompétence ;

o méconnaît l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens invoqués par M. C ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du Tribunal administratif de Rouen a désigné Mme A comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 10 mai 2023, présenté son rapport et entendu les observations orales :

* de M. C, non représenté, qui indique avoir rencontré sa compagne le 15 mars 2022 et avoir emménagé avec celle-ci en avril 2022.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant algérien, né le 27 février 1979, déclare être entré sur le territoire français en 2018. Par l'arrêté attaqué du 4 mai 2023, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un mois. Par l'arrêté attaqué du même jour, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de 45 jours.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. "

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions mentionnées au point précédent.

Sur le moyen commun aux décisions attaquées :

4. L'arrêté attaqué vise, notamment, les dispositions des articles L. 411-1, L 611-1 1°, L. 613-1, L. 612-2-3° et 8°, L. 612-6, L. 612-10, L. 612-12, L. 721-3 et L. 721-4 du code de l'entrée du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il a été fait application à M. C. Il mentionne également les considérations de fait, propres à ce dernier, qui constituent le fondement des décisions portant obligation de quitter le territoire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un mois. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, par arrêté n° 23-033 en date du 30 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture, portant délégation de signature au directeur des migrations et de l'intégration, le préfet de la Seine-Maritime a autorisé Mme D, adjointe de la cheffe du bureau de l'éloignement de la préfecture de la Seine-Maritime et signataire de l'arrêté en litige, à signer les mesures d'éloignement des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision en litige doit être écarté.

6. En deuxième lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

7. En l'espèce, il ressort du procès-verbal d'audition produit au dossier que le requérant a été interrogé, par les services de police le 4 mai 2023 préalablement à la décision attaquée, notamment sur sa situation administrative, professionnelle, personnelle et familiale en France et dans son pays d'origine, et a été invité à s'exprimer sur la perspective d'un éloignement. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté que cette audition a été prise en compte par le préfet. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu doit être écarté.

8. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

9. M. C déclare être entré en France en 2018. Si l'intéressé indique se marier à une ressortissante française le 10 juin 2023, aucun élément ne permet d'attester de l'intensité, de l'ancienneté et de la stabilité des liens qu'il entretiendrait avec sa compagne, avec laquelle la communauté de vie n'est pas établie. Par ailleurs, la relation, laquelle a débuté en mars 2022, demeure récente à la date de la décision attaquée. La circonstance qu'il a bénéficié de plusieurs consultations chez le dentiste de juillet à novembre 2022 ne permet pas d'attester de la nécessité qu'il doive suivre un traitement spécifique. Le requérant ne présente aucun élément de nature à remettre en cause l'appréciation portée par le préfet sur son absence d'insertion sociale et professionnelle en France. Dans ces conditions, eu égard également aux conditions de son séjour en France, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas porté, par la décision attaquée, une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et familiale de M. C. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ne peut être accueilli.

Sur la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

10. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu doit être écarté.

11. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire.

12. En troisième lieu, en estimant qu'il existe des risques que l'étranger se soustraie à l'obligation qui lui est faite de quitter le territoire français, dans les cas prévus à l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le législateur a déterminé des critères objectifs qui ne sont pas incompatibles avec les objectifs fixés par la directive du 16 décembre 2018 susvisée. Par ailleurs, en réservant à l'article L. 612-3 précité, l'hypothèse de " circonstance particulière ", le législateur a entendu garantir un examen particulier de chaque situation individuelle, en compatibilité avec le principe de proportionnalité rappelé par la directive précitée. Par suite, le moyen tiré de ce que l'article L. 511-1 II dudit code, abrogé en 2021 et que l'article L. 612-2 a remplacé, serait incompatible avec la directive susmentionnée, doit être écarté.

13. En dernier lieu, le moyen tiré de la violation de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences sur sa situation personnelle doivent être écartés pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 9.

Sur la décision fixant le pays de destination :

14. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré de la violation du droit d'être entendu doit être écarté.

15. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de la décision attaquée, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle de

M. C, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation de ce dernier. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Par ailleurs, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

17. Pour prononcer l'interdiction de retour sur le territoire français en litige, le préfet de la Seine-Maritime a relevé que M. C s'était maintenu en situation irrégulière sur le territoire français. Toutefois, M. C justifie que son mariage doit être célébré avec une ressortissante française le 10 juin 2023 à la mairie du Havre et ne constitue pas une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir que le préfet de la

Seine-Maritime a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un mois.

18. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête invoqués à l'encontre de la décision attaquée, que M. C est seulement fondé à demander l'annulation de l'interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un mois.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

19. L'annulation prononcée par le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Il en résulte que les conclusions de M. C aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

20. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative en mettant à la charge de l'État la somme que M. C demande au titre de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2r : La décision du 4 mai 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a interdit à M. C de retourner sur le territoire français pour une durée d'un mois est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Seyrek et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

La magistrate désignée,La greffière,

Signé : Signé :

L. AM.SAVORNIN

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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