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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2301851

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2301851

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2301851
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantBOYLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 mai et 20 juillet 2023, M. C A, représenté par Me Boyle, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 6 mai 2023 par lequel le préfet de l'Eure l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé son pays de destination et lui a interdit tout retour en France pendant deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de procéder à un nouvel examen approfondi de sa situation tenant compte de sa présence en France depuis plus de dix ans et de sa pathologie médicale ;

3°) de mettre à la charge de l'État et au bénéfice de Me Boyle, la somme de 1 500 euros en application de l'article 37 de la loi n°91-647 du 10 juillet 1991, à charge pour ce dernier de renoncer à percevoir l'indemnité due au titre de l'aide juridictionnelle.

M. A soutient que :

Les décisions comprises dans l'arrêté attaqué :

- ont été signées par une autorité ne disposant pas d'une délégation à cette fin ;

- sont insuffisamment motivées, s'agissant, notamment de la gravité de sa pathologie et de la disponibilité de soins effectifs au Nigéria ;

- sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- sont entachées d'irrégularité dès lors que la procédure de contrôle d'identité est irrégulière ;

- en dépit de sa durée de présence sur le territoire, le préfet n'a pas saisi la commission du titre de séjour avant d'édicter son arrêté ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire ne tient pas compte des circonstances liées à son état de santé ainsi qu'à la durée de son séjour en France, est insuffisamment motivée ;

- sont entachées d'une erreur d'appréciation concernant la gravité de sa pathologie ;

- sont entachées d'une erreur d'appréciation concernant la disponibilité des soins et des médicaments dans son pays d'origine ;

- sont entachées d'une erreur d'appréciation concernant l'intensité, l'ancienneté et la stabilité de ses liens personnels et familiaux en France ;

- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation concernant ses conditions d'existence et son insertion dans la société française ;

- sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation concernant la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français a été prise en méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de l'Eure conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

M. A a été admis à l'aide juridictionnelle totale par décision du 27 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Duff,

- les observations de Me Niakate, substituant Me Boyle, représentant M. A.

Le préfet de l'Eure n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant nigérian né le 25 décembre 1972, est entré en France le 31 mai 2011 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa de court séjour. Le 24 juillet 2018, il a sollicité un titre de séjour sur le fondement du 11° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En dépit d'un avis favorable du collège de médecins de l'OFII du 27 décembre 2018, pour une durée de huit mois et en l'absence de présentation par M. A d'un passeport en cours de validité, le préfet a, par arrêté du 11 octobre 2019, rejeté sa demande de titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français. Par jugement n° 2000243 du 28 mai 2020, le tribunal administratif de Rouen a annulé cet arrêté et enjoint au préfet de l'Eure de réexaminer la situation de M. A. Après avis défavorable du collège de médecins de l'OFII du 17 septembre 2020, le préfet de l'Eure, par arrêté du 11 décembre 2020, a notamment rejeté la demande de titre de séjour de M. A, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement. Par jugement n°2100975 du tribunal administratif de Rouen du 13 août 2021, confirmé par arrêt n° 21DA02826 de la cour administrative d'appel de Douai, la requête de M. A a été rejetée. A la suite d'un contrôle des services de police de Vernon du 5 mai 2023, le préfet de l'Eure a, par arrêté du 5 mai 2023, fait obligation à M. A de quitter le territoire sans sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, par un arrêté n° DCAT/SJIPE-2022-085 du 26 septembre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs, le préfet de l'Eure a donné délégation à M. B D, directeur de cabinet du préfet de l'Eure, pour signer tous arrêtés et décisions, à l'exception d'actes expressément listés, parmi lesquels ne figurent pas les décisions contenues dans l'arrêté contesté. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte attaqué est, par conséquent, infondé et ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, les décisions attaquées mentionnent avec suffisamment de précision les considérations de fait et de droit sur lesquelles elles se fondent pour mettre utilement M. A en mesure d'en apprécier la valeur et d'en discuter la légalité. L'arrêté litigieux rappelle les principales caractéristiques de la vie privée et familiale de M. A, notamment qu'il est célibataire et sans charge de famille, que depuis son entrée en France en 2011, il s'y est maintenu irrégulièrement, que son état de santé nécessite une prise en charge aux termes de l'avis rendu par le collège des médecins de l'OFII du 17 septembre 2020, et indique les raisons pour lesquelles le préfet de l'Eure a pris à son encontre les différentes décisions qu'il contient. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

4. En troisième lieu, si M. A soutient que la décision attaquée contient un certain nombre d'approximations et d'erreurs, démontrant que le préfet de l'Eure n'a pas sérieusement examiné sa situation, il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de l'Eure, a relevé que M. A est célibataire, sans charge de famille, qu'il n'est ni inséré professionnellement ni personnellement, que le collège des médecins de l'OFII a rendu un avis le concernant le 17 septembre 2020, qu'il s'est maintenu sur le territoire français malgré le rejet de sa demande de séjour, et l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire prise à son encontre le 11 décembre 2020, décision confirmée par le tribunal administratif de Rouen le 13 août 2021 puis par la cour administrative d'appel de Douai le 4 octobre 2022. Dès lors, les approximations ou erreurs relevées ne révèlent en rien, contrairement à ce qui est allégué, un défaut d'examen complet de la situation de M. A. Par suite, le moyen doit être écarté.

5. En quatrième lieu, l'irrégularité, alléguée, des conditions de l'interpellation de M. A est sans incidence sur la légalité des décisions attaquées. Dès lors, le moyen tiré de l'irrégularité de la procédure de contrôle d'identité ne peut être qu'écarté.

6. En cinquième lieu, M. A qui n'établit pas avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour, ne peut utilement soutenir que la commission du titre de séjour aurait dû être saisie.

7. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. L'autorité administrative peut accorder, à titre exceptionnel, un délai de départ volontaire supérieur à trente jours s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. Elle peut prolonger le délai accordé pour une durée appropriée s'il apparaît nécessaire de tenir compte de circonstances propres à chaque cas. L'étranger est informé par écrit de cette prolongation. ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code: " () l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " et aux termes de l'article L. 612-3 " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (..)qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il ne présente pas de garanties de représentation. Par ailleurs, il n'est pas discuté que l'état de santé de M. A nécessite une prise en charge médicale dont le défaut de traitement peut entrainer des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Pour autant, dans son avis du 17 septembre 2020, l'OFII a considéré que l'intéressé peut bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays dont il est originaire. Si le requérant allègue que le traitement ne serait pas effectivement disponible au Nigéria, les deux publications produites ne permettent pas d'établir que l'intéressé ne pourrait y bénéficier d'un traitement approprié. Dans ces conditions, en l'absence de circonstances particulières, en estimant qu'il existait un risque que l'intéressé se soustraie à la mesure d'éloignement en litige et, dans les circonstances de l'espèce, le préfet de l'Eure a pu légalement décider de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire.

9. En septième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié () ".

10. En l'espèce, Il ressort des pièces des dossiers que, par avis du 17 septembre 2020, le collège de médecins de l'OFII a estimé que si l'état de santé de M. A nécessitait une prise en charge médicale dont le défaut pouvait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, en revanche, celui-ci pouvait bénéficier dans son pays d'origine d'un traitement approprié et qu'il pouvait voyager sans risque vers celui-ci. Si M. A soutient que l'accès tant matériel que financier aux traitements pour sa pathologie de glaucome agonisante ne serait pas effectivement disponible, produisant deux articles médicaux concluant en l'absence de solutions abordables, la seule production de ces publications est insuffisante pour établir que, contrairement à l'avis émis par l'OFII, M. A ne pourrait pas bénéficier dans son pays d'origine d'un traitement approprié à son état de santé. Le moyen tiré de la violation de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être par suite écarté.

11. En huitième lieu, eu égard à ce qui a été dit ci-dessus, et alors que l'intéressé a fait l'objet de plusieurs décisions de refus de séjour avec obligation de quitter le territoire français, le préfet de l'Eure a pu prendre à son encontre une nouvelle obligation de quitter le territoire français, sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation, ni méconnaître les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. En neuvième lieu, M. A ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions de l'article L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour et des étrangers et du droit d'asile codifiées à l'article L. 435-1 du même code, dès lors que les décisions attaquées n'ont pas pour objet de statuer sur le droit au séjour. Ce moyen doit par suite être écarté comme inopérant.

13. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

14. Il ressort des pièces du dossier que M. A, entré en France le 31 mai 2011, a fait l'objet le 11 décembre 2020 d'un arrêté portant obligation de quitter le territoire français qu'il n'a pas exécuté. Ainsi, M. A s'est depuis maintenu irrégulièrement en France. Il ne justifie d'aucune attache familiale ou amicale sur le territoire national et n'établit pas son insertion. Si le requérant soutient que son état de santé nécessite une prise en charge médicale qui ne peut être effectuée dans son pays d'origine, il est constant que sa demande de titre de séjour en qualité de malade a déjà été rejetée par le préfet de l'Eure, et que cette décision a été confirmée tant en première instance qu'en appel. Enfin, comme exposé aux points 6 et 10, M. A dispose des traitements disponibles adaptés à sa pathologie dans son pays d'origine et sa situation ne relève pas de circonstances humanitaires pouvant justifier que l'autorité administrative n'édicte pas une interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, le préfet de l'Eure a pu, sans entacher sa décision d'une erreur d'appréciation, interdire le retour de M. A sur le territoire français pour une durée de deux ans.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation dirigées contre l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions aux fins d'injonction qui en sont l'accessoire doivent également être rejetées ainsi que celles relatives aux frais liés au litige doivent être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Boyle et au préfet de l'Eure.

Délibéré après l'audience du 21 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- Mme Bailly, présidente,

- M. Le Duff, premier conseiller et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

Le rapporteur,

V. Le Duff

La présidente,

P. BaillyLa greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de l'Eure en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2301851ah

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