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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2302406

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2302406

mardi 11 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2302406
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 juin 2023 et des mémoires en production de pièces enregistrés les 20 et 26 juin 2023, M. C B, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 2 juin 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant toute décision défavorable ;

- a été prise au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de saisine du collège des médecins de l'OFII ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 611-3-9° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-méconnait l'article 8 de la convention des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision sur sa situation personnelle.

La décision fixant le pays de destination :

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant toute décision défavorable ;

- est insuffisamment motivée en fait et en droit ;

- est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée l'obligation de quitter le territoire français ;

- est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juin 2023 le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête et fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 5 juillet 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 juillet 2023, en présence de M. A-B. Mialon, greffier d'audience :

- le rapport de Mme Boyer,

- les observations de Me Inquimbert pour M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soulève un moyen nouveau tiré de ce que le préfet n'aurait pas procédé à un examen de la situation personnelle de l'intéressé en raison de l'absence de prise en considération de son état de santé.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant sénégalais, né le 16 août 1984, est entré en France, selon ses déclarations, le 14 mars 2022. Le 20 avril 2022, il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile, qui a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 14 septembre 2022, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), le 13 avril 2023. Par un arrêté du 2 juin 2023, dont il demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. C B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 5 juillet 2023. Ses conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridiction provisoire sont devenues sans objet. Il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, si les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne sont pas en elles-mêmes invocables par un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement telle qu'une obligation de quitter le territoire français, celui-ci peut néanmoins utilement faire valoir que le principe général du droit de l'Union européenne, relatif au respect des droits de la défense, imposait qu'il soit préalablement entendu et mis à même de présenter toute observation utile sur la mesure d'éloignement envisagée. Toutefois, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision défavorable est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

4. En l'espèce, M. B, qui a déposé une demande d'asile, ne pouvait ignorer qu'un refus pris sur sa demande l'exposerait à une mesure d'éloignement. Il lui appartenait ainsi d'apporter à l'administration, qui n'était pas tenue de l'inviter à présenter des observations écrites, toutes les précisions qu'il jugeait utiles tant au regard de son droit au séjour qu'au regard des conséquences éventuelles de son éloignement du territoire français. M. B soutient qu'il aurait pu rappeler sa situation et ajouter que sa compagne est enceinte et devait accoucher en février 2023. Toutefois, il ne présente à l'audience aucun document de nature à démontrer les faits et relations qu'il allègue. Dès lors, il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B aurait été privé de la possibilité de faire connaitre à l'administration, pendant l'instruction de sa demande, les observations utiles et pertinentes de nature à influencer le sens de la décision prise à son encontre. En conséquence le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu n'est pas fondé et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il résulte des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que l'étranger résidant habituellement en France ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Un tel état de santé est constaté au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'OFII. Il en résulte que dès lors qu'elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir qu'un étranger, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie qu'elle prévoit des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale doit, lorsqu'elle envisage de prendre une telle mesure à son égard, et alors même que l'intéressé n'a pas sollicité le bénéfice d'une prise en charge médicale en France, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins de l'OFII.

6. Au cas d'espèce, si le requérant indique que le préfet ne pouvait ignorer son état sanitaire, il ne produit aucun élément permettant d'établir l'existence même de pathologies dont il souffrirait. La production d'une attestation de suivi psychologique étant insuffisante à cet égard. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime n'était pas tenu de saisir pour avis le collège de médecins de l'OFII avant d'édicter la mesure d'éloignement litigieuse.

7. En troisième lieu, ainsi qu'il a été dit au point précédent, en l'absence de tout élément permettant de retenir que M. B souffre actuellement d'une pathologie nécessitant une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Le préfet de la Seine-Maritime n'a dès lors pas méconnu les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en l'obligeant à quitter le territoire français.

8. En quatrième lieu aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

9. M. B a quitté le Sénégal le 15 novembre 2013 alors qu'il était âgé de 29 ans pour se rendre en Ukraine muni d'un visa étudiant, pays qu'il a quitté en 2022. Si M. B revendique son homosexualité et soutient avoir une compagne enceinte dont l'accouchement était prévu en février 2023, il n'établit l'existence d'aucune relation amoureuse ou personnelle en France où son arrivée est au demeurant très récente. En outre, il ne justifie d'aucune insertion sociale ou professionnelle dans la société française en se bornant à produire une promesse d'embauche. Ainsi, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France, la mesure d'éloignement attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis. Dès lors, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

10. Enfin, il ne résulte pas des termes de la décision contestée que le préfet de la Seine-Maritime n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation du requérant.

Sur la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, pour les motifs indiqués au point 4, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

12. En deuxième lieu, la décision litigieuse vise les dispositions de l'article 3 de la convention des droits de l'homme et des libertés fondamentales et relève que M. B n'établit ni même n'allègue être exposé à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. Cette décision énonce ainsi les considérations de faits et de droit sur lesquelles repose la décision fixant le pays de renvoi. Le moyen tiré de ce qu'elle serait insuffisamment motivée doit être écarté.

13. En troisième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire n'étant pas illégale, le requérant n'est pas fondé à exciper, par voie d'exception, de son illégalité pour contester la décision fixant le pays de destination.

14. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi :1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ".

15. D'une part, il ne ressort pas des termes de la décision contestée que le préfet de la Seine Maritime se serait cru lié par les décisions de l'OFPRA et de la CNDA pour estimer que M. B n'établissait pas l'existence de risques en cas de retour dans son pays d'origine.

16. D'autre part, si M. B soutient qu'il encourt le risque d'être exposé à des traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine en raison de son orientation sexuelle, il n'assortit cette allégation d'aucun élément relatif à la nature ou à l'origine de tels risques. C'est donc sans erreur de droit ni erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet a fixé le pays de renvoi.

17. En dernier lieu, au regard des éléments précédemment exposés, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du préfet de la Seine-Maritime du 2 juin 2023 doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y pas lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé

C. BOYER Le greffier,

Signé

J.-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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