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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2302665

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2302665

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2302665
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantMATRAND LUCILE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 juin 2023, Mme H E, représentée par Me Matrand, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 juin 2023 par lequel le préfet de l'Eure a rejeté sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3°) d'annuler, à tout le moins, l'obligation de quitter le territoire français prononcée à son encontre le 15 juin 2023 ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Eure de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

L'arrêté attaqué :

- est entaché d'un vice de procédure, faute d'avoir été informée de son droit de déposer une demande de titre de séjour ;

- est insuffisamment motivé ;

- est entaché d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ainsi que d'une erreur de fait ;

- méconnait l'article L. 424-3, 4° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnait l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnait l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de l'Eure conclut au non-lieu à statuer sur la requête.

Il fait valoir que l'arrêté attaqué a été abrogé le 11 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme G comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G,

- les observations de Me Bidault, substituant Me Matrand, représentant Mme E, absente, qui reprend les conclusions et moyens exposés dans la requête, en insistant sur le maintien de la demande de frais irrépétibles eu égard à la nécessité pour Mme E de déposer une requête pour obtenir l'abrogation de l'arrêté.

Le préfet de l'Eure n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme H E, ressortissante nigériane née le 18 avril 1990, est entrée en France le 12 janvier 2019. Elle a présenté une demande d'asile qui a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 17 mai 2021 puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 9 janvier 2023. Par arrêté du 15 juin 2023, le préfet de l'Eure a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être renvoyée à l'expiration de ce délai.

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, d'admettre provisoirement Mme E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'exception de non-lieu à statuer :

3. Un recours pour excès de pouvoir dirigé contre un acte administratif n'a d'autre objet que d'en faire prononcer l'annulation avec effet rétroactif. Si, avant que le juge n'ait statué, l'acte attaqué est rapporté par l'autorité compétente et si le retrait ainsi opéré acquiert un caractère définitif faute d'être critiqué dans le délai du recours contentieux, il emporte alors disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté, ce qui conduit à ce qu'il n'y ait lieu pour le juge de la légalité de statuer sur le mérite du pourvoi dont il était saisi ; il en va ainsi, quand bien même l'acte rapporté aurait reçu exécution. Dans le cas où l'administration se borne à procéder à l'abrogation de l'acte attaqué, cette circonstance prive d'objet le pourvoi formé à son encontre, à la double condition que cet acte n'ait reçu aucune exécution pendant la période où il était en vigueur et que la décision procédant à son abrogation soit devenue définitive.

4. En l'espèce, le préfet fait valoir que l'arrêté attaqué a été abrogé par un arrêté du 11 juillet 2023. Toutefois, cet arrêté n'est pas devenu définitif et ne prive donc pas d'objet les conclusions de Mme E tendant à l'annulation de l'arrêté initial.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.

6. Il ressort des pièces du dossier que Mme E est entrée en France accompagnée de son fils, B D C, et de sa fille, A F, respectivement nés les 31 décembre 2008 et le 20 juin 2016. Par une décision du 9 janvier 2023, la CNDA a reconnu la qualité de réfugiée à l'enfant A F C eu égard au risque d'excision auquel elle serait exposée en cas de retour au Nigéria. Dans ces conditions, et alors qu'il n'est pas contesté que Mme E est sans nouvelle du père de l'enfant, resté au pays, Mme E est fondée à soutenir que l'arrêté attaqué, en la séparant de son enfant, porte atteinte à l'intérêt de celui-ci. Par suite, le préfet a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant en prenant l'arrêté en litige.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme E est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 15 juin 2023 par lequel le préfet de l'Eure a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement, eu égard aux motifs qui le fondent, qu'un titre de séjour en qualité de parent d'un enfant mineur réfugié au sens des dispositions du 4° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, soit délivré à Mme E. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'enjoindre à l'autorité préfectorale territorialement compétente d'y procéder dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette mesure d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. Ainsi qu'il y a été statué précédemment, il y a lieu d'admettre provisoirement Mme E à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Matrand, avocate de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de sa cliente à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Matrand de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme E par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme E.

D E C I D E :

Article 1er : Mme E est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 15 juin 2023 par lequel le préfet de l'Eure a refusé d'admettre Mme E au séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi est annulé dans toutes ses dispositions.

Article 3 : Il est enjoint à l'autorité préfectorale territorialement compétente de délivrer à Mme E un titre de séjour en qualité de parent d'enfant mineur réfugié dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme E à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Matrand renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Matrand, avocate de Mme E, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à Mme E par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à Mme E.

Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme H E, à Me Matrand et au préfet de l'Eure.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé

L. GLa greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet au préfet de l'Eure en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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