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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2302760

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2302760

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2302760
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantSEYREK

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 juillet 2023, M. B A, représenté par Me Seyrek, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 6 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

L'obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par un auteur incompétent ;

- est insuffisamment motivée ;

- n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant tout décision individuelle défavorable ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Le refus de délai de départ volontaire :

- est insuffisamment motivé ;

- n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation personnelle ;

- a été pris en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant tout décision individuelle défavorable ;

- est fondé sur une obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- est illégal en raison de la mauvaise transposition de la directive dite " retour " par les dispositions du II de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne d'être entendu avant tout décision individuelle défavorable ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation.

L'interdiction de retour sur le territoire français :

- a été signée par un auteur incompétent ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 juillet 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens invoqués par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2004-374 du 29 avril 2004 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de M. A, non représenté à l'audience par son avocate.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant sénégalais né le 9 mars 1976, déclare être entré en France le 28 février 2016 sous couvert d'un visa de court séjour. Le 6 juillet 2023, il a fait l'objet d'un contrôle d'identité par les services de police. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de six mois.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, d'admettre provisoirement M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 43 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements : " Le préfet de département peut donner délégation de signature () 7° Aux agents en fonction dans les préfectures, pour les matières relevant des attributions du ministre de l'intérieur () ". L'arrêté attaqué a été signé par la cheffe du bureau de l'éloignement qui disposait à cet effet d'une délégation consentie par un arrêté n° 23-033 du préfet de la Seine-Maritime du 30 janvier 2023, publiée le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de l'acte doit être écarté.

4. En deuxième lieu, le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

5. Il ressort des pièces du dossier que, lors de son audition par les services de police le 6 juillet 2023, M. A a été invité à présenter ses observations sur une éventuelle mesure d'éloignement pouvant être prise à son encontre. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet de la Seine-Maritime aurait méconnu le droit d'être entendu de M. A doit être écarté.

6. En troisième lieu, il résulte des termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 613-1 du même code : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ".

7. La décision attaquée, qui cite les dispositions du 1° de l'article L. 611-1, mentionne notamment que M. A ne présente aucun document l'autorisant à résider en France et se maintient volontairement en situation irrégulière sur le territoire national. Elle comporte ainsi les considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit donc être écarté. En outre, il ne ressort pas des pièces du dossier, et plus particulièrement des termes de la décision attaquée, que la situation personnelle de M. A n'a pas fait l'objet d'un examen particulier.

8. En quatrième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est inopérant, M. A n'ayant pas sollicité son admission exceptionnelle au séjour sur leur fondement et l'autorité administrative n'en n'ayant pas fait application pour rejeter la demande d'admission au séjour de l'intéressé.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que si M. A est présent sur le territoire français depuis 2016, il s'y maintient irrégulièrement et n'a jamais tenté de régulariser sa situation. Par ailleurs, la seule circonstance qu'il a intégré en qualité de travailleur solidaire la communauté d'Emmaüs le 5 août 2021, au sein de laquelle il bénéficie de soutiens et qui le rémunère, ne suffit pas à démontrer qu'il aurait fixé le centre de ses intérêts privés en France. En outre, célibataire et sans enfants, il n'allègue d'aucune attache familiale en France et n'établit pas être isolé dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de quarante ans et où résident encore une partie de sa famille. Dans ces conditions, le préfet de la Seine-Maritime, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels cette décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

Sur le refus de délai de départ volontaire :

11. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions des articles L. 612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il relève en outre que M. A a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. Par suite, cette décision est suffisamment motivée et il ressort de ses termes mêmes qu'elle a été précédée d'un examen particulier de la situation personnelle de M. A.

12. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté pour les motifs exposés aux points 4 et 5 du présent jugement, dès lors que le préfet n'était pas tenu d'inviter M. A à présenter des observations spécifiquement à l'encontre de la décision portant refus de délai de départ volontaire.

13. En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que l'obligation faite à M. A de quitter le territoire français n'est pas illégale. Par suite, M. A n'est pas fondé à exciper de son illégalité à l'encontre de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

14. En quatrième lieu, le moyen tiré de ce que le II de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile procéderait d'une transposition erronée de la directive du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les Etats membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier est inopérant dès lors que les dispositions de l'article L. 511-1 ont trait à la reconnaissance de la qualité de réfugié et n'ont pas vocation à régir la situation du requérant. En tout état de cause, les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui a repris à compter du 1er mai 2021 les dispositions du II de l'article L. 511-1 du même code abrogées à cette même date prévoient, par exception au délai de départ volontaire de trente jours institué par les dispositions de l'article L.612-1 du même code, les hypothèses dans lesquelles un étranger qui fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français peut se voir opposer une décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire. L'hypothèse du risque de fuite prévue au 3° de l'article L. 612-2 constitue la transposition des dispositions du 4° de l'article 7 de la directive du 16 décembre 2008. Les dispositions de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile définissent les critères objectifs de détermination du risque de fuite. En prévoyant que des circonstances particulières peuvent faire obstacle à ce que le risque de fuite soit considéré comme établi dans l'hypothèse où un étranger entrerait dans l'un des cas ainsi définis, le législateur a imposé à l'administration un examen de la situation particulière de chaque étranger de nature à assurer le respect du principe de proportionnalité entre les moyens et les objectifs poursuivis lorsqu'il est recouru à des mesures coercitives, en conformité avec l'article 3 de la directive. Par suite, il n'est pas établi que les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 seraient incompatibles avec les garanties prévues par la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008.

15. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux déjà exposés précédemment, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doivent être écartés.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

16. En premier lieu, la décision en litige vise l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et relève que M. A n'allègue ni ne prouve être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque donc en fait et ne peut qu'être écarté.

17. En deuxième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté pour les mêmes motifs que ceux exposés précédemment.

18. En dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la situation personnelle de M. A n'a pas fait l'objet d'un examen particulier.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

19. En premier lieu, il ressort de l'arrêté préfectoral mentionné au point 3 que le préfet de la Seine-Maritime a donné délégation à la cheffe du bureau de l'éloignement à l'effet de signer les interdictions de retour sur le territoire français, telles qu'elles figurent au point 4 de l'article 1 de cet arrêté. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit donc être écarté.

20. En deuxième lieu, l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". L'article L. 612-10 du même code précise que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

21. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère.

22. Il ressort des termes mêmes de la décision en litige, qui cite l'article L. 612-6 et vise l'article L. 612-10 précités, que le préfet de la Seine-Maritime a pris en compte les quatre critères prévus par la loi. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit donc être écarté.

23. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté pour les motifs exposés au point 10.

24. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 6 juillet 2023. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ainsi que celles présentées au titre des frais liés à l'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Seyrek et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé

L. CLa greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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