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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2302795

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2302795

jeudi 20 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2302795
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique
Avocat requérantCASTOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 11 juillet 2023, Mme C A, représentée par Me Castor, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 juin 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités allemandes ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation ;

- l'arrêté méconnaît l'obligation d'information prévue à l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dans une langue qu'elle comprend ;

- il méconnaît l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît les articles 7, 9 et 10 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'article 16-1 du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Le préfet de la Seine-Maritime a produit des pièces enregistrées le 13 juillet 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme D comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- les observations de Me Jacques, substituant Me Castor, représentant Mme A, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et précise, en outre, que la présence en France de ses deux parents, de ses tantes et cousins germains doit primer sur la délivrance d'un visa par les autorités allemandes ;

- et les observations de Mme A, assistée Mme B, interprète en peul, qui affirme qu'elle a rejoint son père, sa grand-mère et sa tante à Rouen, tous présents à l'audience, qu'elle a été dans l'impossibilité d'emménager chez son père faute d'espace suffisant dans son logement alors qu'elle est mère d'une enfant d'un an, que son père lui verse de l'argent régulièrement à hauteur de ses capacités financières afin de l'aider dans son quotidien, que sa famille qui réside en région parisienne lui rend également visite régulièrement depuis son arrivée en France.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent ni représenté.

En application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'appel de l'affaire à l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante mauritanienne née le 31 décembre 1992 à Waly Diantang, s'est présentée le 3 avril 2023 à la préfecture de la Seine-Maritime pour y déposer une demande d'asile. Le 28 avril 2023, les autorités allemandes ont été saisies d'une demande de prise en charge sur le fondement des dispositions de l'article 12-2 du règlement (UE) n° 604/2013. Les autorités allemandes ont donné leur accord explicite le 9 mai suivant. Par l'arrêté attaqué du 5 juin 2023, notifié le 28 juin 2023, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de l'intéressée aux autorités allemandes.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque Etat membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'Etat membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'Etat membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité. () ".

3. En outre, les considérants introductifs du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 invitent les Etats membres de l'Union européenne, au point (14), à faire du respect de la vie familiale, conformément aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, " une considération primordiale () lors de l'application du présent règlement ". De même, le point (17) de ces considérants invite les Etats membres à " déroger aux critères de responsabilité, notamment pour des motifs humanitaires et de compassion, afin de permettre le rapprochement des membres de la famille, de proches ou de tout autre parent et examiner une demande de protection internationale introduite sur son territoire () même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères obligatoires fixés par le présent règlement ".

4. Il ressort des pièces du dossier et des propos tenus à l'audience, qui ont paru sincères et cohérents, que Mme A, qui allègue n'avoir aucune attache en Allemagne, a rejoint la France pour présenter sa demande d'asile en raison de la présence sur le territoire national de son père, titulaire d'une carte de résident, de sa mère, qui bénéficie du statut de réfugié, de sa grand-mère paternelle, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle et de plusieurs de ses tantes et cousins. À cet égard, il ressort des pièces du dossier, notamment des attestations versées au dossier, que Mme A entretient des liens réguliers et étroits avec sa famille, en particulier avec son père et sa grand-mère, tous deux présents à l'audience, accompagnés de deux de ses cousins et d'une de ses tantes, témoignant de la sincérité des relations qu'ils entretiennent avec la requérante. Mme A soutient également, sans être sérieusement contestée, qu'elle a été contrainte d'accepter le bénéfice d'un logement au sein d'un centre d'accueil de demandeurs de d'asile au seul motif que le logement de son père ne permettait pas de l'accueillir avec sa fille âgée d'un an. Dans les circonstances particulières de l'espèce, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire usage de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions précitées du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 lui permettant de décider d'examiner la demande d'asile de Mme A, alors même que cet examen n'incombe pas aux autorités françaises en vertu des critères fixés par le règlement précité.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme A est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 5 juin 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert aux autorités allemandes.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 572-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision de transfert est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues au livre VII. L'autorité administrative statue à nouveau sur le cas de l'intéressé ".

7. Il y a lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent de procéder au réexamen de la situation de Mme A dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer, dans l'attente, une attestation de demande d'asile. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Castor, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Castor d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 5 juin 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a prononcé le transfert de Mme A aux autorités allemandes est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de réexaminer la situation de Mme A dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente, une attestation de demande d'asile.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de Mme A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Castor renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Castor la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A, à Me Castor et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juillet 2023.

La magistrate désignée,

Signé

H. D

La greffière,

Signé

C. DUPONT

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

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