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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303262

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303262

lundi 28 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303262
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 3
Avocat requérantDERBALI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 août 2023, M. A C, représenté par Me Derbali, demande au tribunal :

1) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 29 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

3) à titre subsidiaire de prononcer, sur le fondement de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la suspension de l'exécution de la décision d'éloignement dont il fait l'objet jusqu'à ce que la Cour nationale du droit d'asile ait statué sur son recours ;

4) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de cent euros par jour de retard.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- elle porte atteinte à son droit à la vie privée et familiale, protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de l'enfant, garanti par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le préfet de la Seine-Maritime a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée l'obligation de quitter le territoire français ;

- elle porte atteinte à son droit de ne pas subir de traitements inhumains ou dégradants, garanti par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et méconnaît les dispositions de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la demande de suspension d'exécution de la mesure d'éloignement, il justifie de l'existence d'un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet ou d'irrecevabilité opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à sa demande de protection.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 août 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête. Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Mulot, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 24 août 2023, présenté son rapport et entendu les observations de :

- Me Derbali, avocate de M. C, qui reprend les conclusions et moyens de la requête, et insiste en particulier sur celui tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- M. C, assisté de Mme B, interprète en langue arménienne ;

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

En application des articles R. 776-13-2 et R. 776-26 du code de justice administrative, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant arménien né en 1997, entré en France le 8 mars 2022 via l'Espagne selon ses déclarations, demande à titre principal l'annulation de l'arrêté en date du 28 juillet 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

4. A l'appui du moyen tiré de la méconnaissance de ces stipulations, M. C soutient qu'il a retrouvé sa famille en France, notamment son frère aîné qui y réside régulièrement avec sa famille et qu'il participe à l'éducation de ses neveux et nièce. Sa présence en France, motivée selon lui par la recherche d'une protection internationale, est récente et il est célibataire et dépourvu de charge de famille. En outre, il n'établit pas être dépourvu de tout lien en Arménie, où il a vécu jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans et où réside sa mère. Il suit de là que M. C n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté attaqué porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

6. Si M. C soutient qu'il " contribue à l'équilibre " de sa nièce, il ne fait état d'aucune circonstance particulière et celle-ci réside et est élevée par ses parents et il indique lui-même ne pas résider avec eux ; l'intérêt supérieur de cette enfant, tel qu'il ressort des éléments soumis au tribunal, commande sa présence auprès de ses parents, mais pas comme le soutient M. C qu'il ne puisse pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Par suite, M. C n'est pas fondé à soutenir que l'autorité administrative n'aurait pas porté l'attention requise à l'intérêt supérieur de cette enfant. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de la convention relative aux droits de l'enfant doit, par suite, être écarté.

7. En dernier lieu, M. C soutient que la décision attaquée est susceptible de porter une atteinte d'une exceptionnelle gravité à sa situation personnelle. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit aux points 4 à 6 du présent jugement, en l'absence de tout autre élément de nature à caractériser une telle atteinte, que la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation à raison des conséquences qu'elle comporterait sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, l'illégalité de la décision obligeant M. C à quitter le territoire français n'étant pas établie, l'exception d'illégalité de cette décision, soulevée à l'appui des conclusions d'annulation dirigées contre la décision fixant le pays à destination ne peut qu'être écartée.

9. En second lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 513-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. " Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. "

10. M. C soutient qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait exposé à des risques de peines ou traitements inhumains au sens des stipulations citées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en raison du refus qu'il aurait opposé, lors de son service militaire, de commettre des actes contraires au droit des conflits armés dans la région du Haut Karabakh. Toutefois, son récit tant écrit que lors de l'audience publique est très lacunaire et peu circonstancié, y compris sur la nature et l'intensité des craintes qu'il encourt en cas de retour en Arménie, il n'a produit aucune pièce se rapportant à sa demande de protection hormis une revue de presse et, surtout, sa demande d'asile a été rejetée par le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides le 10 mai 2023. Par suite, il ne peut être regardé comme établissant, comme il lui revient, que sa vie ou sa liberté seraient menacées en Arménie ou qu'il y encourrait des risques d'être exposé à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ; le préfet de la Seine-Maritime n'a, dès lors, pas méconnu les stipulations et dispositions précitées en fixant le pays de renvoi.

En ce qui concerne la demande de suspension de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile :

11. Aux termes des dispositions de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin () et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut () demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ".

12. Il est fait droit à la demande de suspension de la mesure d'éloignement si le juge a un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet ou d'irrecevabilité opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à la demande de protection, au regard des risques de persécutions allégués ou des autres motifs retenus par l'Office. Les moyens tirés des vices propres entachant la décision de l'Office ne peuvent utilement être invoqués à l'appui des conclusions au fin de suspension de la mesure d'éloignement, à l'exception de ceux ayant trait à l'absence, par l'Office, d'examen individuel de la demande ou d'entretien personnel en dehors des cas prévus par la loi ou de défaut d'interprétariat imputable à l'Office.

13. A l'appui de sa demande de suspension, M. C fait état des mêmes éléments que ceux précédemment évoqués. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 10 du présent jugement, ces éléments ne sont pas de nature à faire naître un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision de rejet opposée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides à la demande de protection du requérant.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué ni la suspension de son exécution. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées, la présente décision n'appelant aucune mesure d'exécution.

D É C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Derbali et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 août 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

R. Mulot

La greffière,

Signé

C. Dupont

La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

C. DUPONT

N°230326

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