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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303908

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303908

jeudi 22 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303908
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation2 ème Chambre
Avocat requérantBIDAULT

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 4 et 12 octobre 2023 et le 26 janvier 2024, sous le n° 2303908, Mme A, représentée par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 août 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser, à titre principal, à son conseil sur le fondement du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; subsidiairement, de mettre à la charge de l'Etat cette même somme à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Mme A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 55% par une décision du 18 septembre 2023.

II. Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 4 et 12 octobre 2023 et le 26 janvier 2024, sous le n° 2303909, M. A, représenté par Me Bidault, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 août 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et subsidiairement, de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser, à titre principal, à son conseil sur le fondement du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ; subsidiairement, de mettre à la charge de l'Etat cette même somme à lui verser directement en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- est insuffisamment motivée ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de destination :

- est insuffisamment motivée ;

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 55% par une décision du 18 septembre 2023.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bailly, présidente-rapporteure ;

- les observations de Me Bidault, pour M. et Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme A, ressortissants albanais, nés respectivement le 23 juin 1995 et le 29 mai 1987, déclarent être entrés en France le 4 décembre 2016. Le 17 janvier 2017, ils ont sollicité l'asile. Leur demande a cependant été rejetée par décisions de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) en date du 30 juin 2017 confirmées par décisions de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) en date du 20 avril 2018. Le 21 juin 2018, ils ont sollicité le réexamen de leur demande d'asile, qui a cependant été jugé irrecevable par l'OFPRA en date du 28 juin 2018 et confirmé par la CNDA le 8 janvier 2019. Le 19 octobre 2019, ils ont fait l'objet respectivement d'une obligation de quitter le territoire français devenue définitive. Le 17 avril 2023, M. et Mme A, qui se sont maintenus sur le territoire français, ont sollicité leur admission au séjour sur le fondement des articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par arrêtés du 4 août 2023, le préfet de la Seine-Maritime a refusé de leur délivrer les titres demandés, les a obligés à quitter le territoire dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur la jonction :

2. Les requêtes de M. et Mme A, enregistrées sous les n° 2303908 et n° 2303909, concernent un couple d'étrangers dont les demandes de titres de séjour en France ont été rejetées par décisions du même jour. Elles présentent à juger des questions communes et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ". Aux termes de l'article L. 423-23 du même code : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ". Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Pour demander l'annulation des arrêtés en litige, M. et Mme A se prévalent de la durée de leur présence en France et de leur intégration. Il ressort effectivement des pièces du dossier que les intéressés se maintiennent habituellement en France depuis décembre 2016 et sont parents de deux enfants, âgés de trois et six ans. En outre, M. et Mme A justifient tous les deux de leur parfaite insertion professionnelle par deux contrats à durée indéterminée conclus respectivement le 28 juillet 2022 et le 5 novembre 2020, l'une en qualité de personnel de vente au sein de la SASU " Au cœur du pain " et l'autre, en qualité d'ouvrier menuisier d'agencement au sein de la SAS ACOM. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu de la durée de présence sur le territoire français et de leur intégration, alors qu'ils justifient tous les deux travailler en contrat à durée indéterminée dans un métier en tension, M. et Mme A sont fondés à soutenir que le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'appréciation de leur situation personnelle en refusant d'exercer son pouvoir de régularisation et en ne les admettant pas au séjour à titre exceptionnel.

5. Il résulte de ce qui précède que les arrêtés du 4 août 2023 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a rejeté la demande d'admission au séjour de M. et Mme A et les a obligés à quitter le territoire français doivent être annulés en toutes leurs dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Le présent jugement implique, eu égard à ses motifs, que le préfet de la Seine-Maritime délivre à M. et Mme A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet ou au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais du litige :

7. M. et Mme A ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle partielle à hauteur de 55%. Par suite, leur avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, eu égard au lien entre les requêtes, de mettre à la charge de l'Etat la somme globale de 900 euros à verser à Me Bidault, sous réserve de renonciation au versement de la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle et la somme globale de 800 euros à verser à M. et Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les arrêtés du 4 août 2023 par lesquels le préfet de la Seine-Maritime a rejeté la demande d'admission au séjour de M. et Mme A et les a obligés à quitter le territoire français sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime ou au préfet territorialement compétent de délivrer à M. et Mme A une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement,

Article 3 : L'Etat versera à Me Bidault la somme de 900 euros dans les conditions prévues à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et la somme globale de 800 euros à M. et Mme A sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et Mme C A, à Me Bidault et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Bailly, présidente,

- M. Le Duff, premier conseiller et Mme Esnol, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 22 février 2024.

La présidente-rapporteure,

P. Bailly

L'assesseur le plus ancien,

V. Le Duff

La greffière,

A. Hussein

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2303908, 2303909

ah

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