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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2303959

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2303959

mercredi 15 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2303959
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantSARHANE HIND

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 4 et 23 octobre 2023, M. D, représenté par Me Sarhane, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 12 septembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités polonaises ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une attestation de demande d'asile en procédure normale, ainsi qu'un formulaire lui permettant de déposer une demande d'asile auprès des autorités françaises dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière dès lors que :

. il n'a pas reçu l'information prévue par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et par l'article 29 du règlement (UE) n° 603/2013 du 26 juin 2013 en langue bengali ; en particulier, le guide du demandeur d'asile ne lui a pas été remis dans cette langue ;

. il n'a pas bénéficié de l'entretien individuel prévu à dans des conditions respectant le paragraphe 5 de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ; le cas échéant, il n'est pas démontré que cet entretien a été réalisé dans les conditions prévu par cet article ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions du paragraphe 2 de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 dès lors que l'arrêté attaqué aurait dû être fondé sur celles du paragraphe 1 de l'article 13 de ce règlement ;

- il méconnaît les dispositions le paragraphe 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- il méconnaît les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il méconnaît les stipulations de la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- il méconnaît les dispositions du paragraphe 1 de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le préfet de la Seine-Maritime a produit des pièces enregistrées le 12 octobre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 1er septembre 2023, le président du tribunal a désigné M. B comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 25 octobre 2023, a été entendu le rapport du magistrat désigné.

Les parties n'étaient pas présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction est intervenue après appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant bangladais né le 19 février 1998, entré en France sous couvert de son passeport revêtu d'un visa de court séjour, a déposé une demande d'asile, le 31 août 2023, en préfecture de la Seine-Maritime. La consultation du fichier Visabio a permis de constater que ce visa a été délivré le 18 juillet 2023 par les autorités polonaises, qui ont explicitement accepté, le 11 septembre 2023, la requête aux fins de prise en charge des autorités françaises. Par l'arrêté attaqué du 12 septembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a décidé le transfert de M. A aux autorités polonaises.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué, qui n'a pas à faire référence à l'ensemble des éléments caractérisant la situation de l'intéressé, vise les dispositions dont il fait application. Il relève que le visa dont disposait M. A lors de sa demande d'asile, a été délivré par les autorités polonaises et que ces mêmes autorités ont explicitement accepté, le 11 septembre 2023, la requête aux fins de prise en charge des autorités françaises sur le fondement des dispositions de l'article 12-4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il fait en outre état de la situation personnelle et familiale de M. A en France et indique qu'il n'est exposé à aucun risque en cas de retour en Pologne. Ainsi, l'arrêté attaqué comporte les considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A, ressortissant bangladais, s'est vu remettre, le 31 août 2023, les brochures en langue bengali, qu'il a déclaré lire et comprendre, contenant l'information prévue par l'article 4 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013. Le guide du demandeur d'asile, qui n'est remis, en vertu de l'article R. 521-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'aux demandeurs d'asile dont l'examen de la demande incombe à la France, ne relève pas de l'information prévue par l'article 4 du règlement précité. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

6. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a bénéficié le 31 août 2023 d'un entretien individuel assuré par un agent qualifié de la préfecture de la Seine-Maritime, nominativement désigné, et pendant lequel il a été assisté par un interprète en langue bengali. L'intéressé n'apporte aucun élément permettant de mettre en cause la formation de cet agent ou son accès à une information suffisante. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

7. En quatrième lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation personnelle de M. A. Par suite, le moyen tiré du défaut d'un tel examen doit être écarté.

8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 7 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les critères de détermination de l'État membre responsable s'appliquent dans l'ordre dans lequel ils sont présentés dans le présent chapitre () ". Aux termes de l'article 12 de ce règlement : " Délivrance de titres de séjour ou de visas () / 2. Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale () / 4. Si le demandeur est seulement titulaire d'un ou de plusieurs titres de séjour périmés depuis moins de deux ans ou d'un ou de plusieurs visas périmés depuis moins de six mois lui ayant effectivement permis d'entrer sur le territoire d'un État membre, les paragraphes 1, 2 et 3 sont applicables aussi longtemps que le demandeur n'a pas quitté le territoire des États membres. () ". Aux termes de l'article 13 du même règlement : " Entrée et/ou séjour / 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) no 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. () ".

9. Il ressort des pièces du dossier, et ce qu'il ne conteste pas sérieusement, que M. A s'est vu délivrer, le 18 juillet 2023, un visa par les autorités consulaires polonaises valable jusqu'au 18 août 2023. Ce critère étant prioritaire par rapport à celui du franchissement irrégulier de la frontière d'un Etat membre en vertu du paragraphe 1 de l'article 7 du règlement précité, c'est à bon droit que le préfet a estimé que la Pologne était l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile de M. A, alors au demeurant que ce dernier n'établit pas être entré dans l'Union européenne par la Grèce et n'en a d'ailleurs pas fait mention lors de son entretien. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point précédent doit être écarté.

10. En sixième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " () / 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable () ".

11. Les dispositions précitées doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

12. M. A fait valoir qu'il a subi des mauvais traitements de la part des autorités polonaises, lesquelles ont notamment relevé ses empreintes de force, et qu'il n'a pu y déposer de demande d'asile, et qu'en cas de transfert, ses " droits en qualité de demandeur d'asile ne seront " à nouveau " pas respectés " et qu'il sera renvoyé au Bangladesh où il craint pour sa vie. Toutefois, il n'assortit ses allégations d'aucun commencement de preuve, ni ne verse à l'instance aucun élément permettant de considérer comme fondées ses craintes quant au défaut de protection dont il ferait l'objet en Pologne en raison de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 3.2 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

13. En septième lieu, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations, non précisées, de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de la convention du 28 juillet 1951 susvisée, ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant d'en apprécier le bien-fondé. Ils doivent par suite être écartés.

14. En dernier lieu et d'une part, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". D'autre part, aux termes de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ".

15. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point 3 de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

16. Au soutien du moyen tiré de la méconnaissance des dispositions citées au point 14, M. A se prévaut, sans les préciser davantage, des circonstances rappelées au point 12. Ce moyen doit par suite, et pour les mêmes motifs, être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 12 septembre 2023 du préfet de la Seine-Maritime doivent être rejetées, de même que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction et d'astreinte, ainsi que celles présentées au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, à Me Sarhane et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 15 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

J. BLe greffier,

signé

J.-L. Michel

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous huissiers de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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