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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304282

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304282

lundi 20 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304282
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3P
Avocat requérantELATRASSI-DIOME

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en production de pièces enregistrés le 27 octobre 2023 et le 13 novembre 2023, Mme E A, alias Mme B D, représentée par Me Elatrassi-Diome, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 13 octobre 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités portugaises ;

3°) d'enjoindre au préfet de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 au bénéfice de Me Elatrassi-Diome ; à titre subsidiaire, de mettre cette somme à son propre bénéfice en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme A alias Mme D soutient que :

* la décision est insuffisamment motivée en droit ;

* la décision méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 dans la mesure où il n'est pas démontré que les informations prévues lui ont été délivrées dans une langue qu'il comprend ;

* il n'est pas démontré que l'entretien individuel prévu à l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 :

­ a été réalisé dans les formes requises ;

­ a été mené par un agent qualifié ;

­ a été suivi de la remise d'une copie de cet entretien ;

* la décision méconnaît les stipulations de l'article 12-2 du règlement (UE) n° 604/2013 dans la mesure où la preuve de l'existence d'un visa délivré par les autorités portugaises n'est pas apportée ;

* la décision querellée méconnaît les stipulations combinées de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013, du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

* la décision procède d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 7 novembre 2023, préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A alias Mme D ne sont pas fondés.

Vu :

­ la décision par laquelle le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

­ les autres pièces du dossier.

Vu :

­ la Constitution ;

­ la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

­ la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

­ la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

­ le règlement UE n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la directive 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

­ la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

­ le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

­ l'arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne du 16 février 2017, C. K., H. F. et A. S. contre Republika Slovenija, C-578/16 PPU ;

­ l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme du 4 novembre 2014, Tarakhel c. Suisse, n° 29217/12 ;

­ le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

­ le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir au cours de l'audience publique du 13 novembre 2023, présenté son rapport et entendu les observations orales de :

* Me Yousfi, avocat représentant Mme A alias Mme D qui soutient que :

- sa vie privée de sa famille est sur le territoire français ;

- le transfert vers le Portugal constituerait un nouveau déracinement pour son fils ;

- elle est intégrée en France comme le prouve les attestations fournies.

* Mme A qui soutient que son vrai nom est bien Mme D.

L'instruction a été déclarée close à l'issue de l'audience à 15 heures 05, en application de l'article R.776-26 du code de justice administrative ;

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante angolaise, née le 5 août 1989, alias Mme D ressortissante de République démocratique du Congo née le 16 août 1994, est, selon ses dires, entrée sur le territoire français le 26 avril 2023. Par arrêté en date du 13 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a pris à son encontre une décision portant transfert aux autorités portugaises aux motifs qu'elle est entrée sur le territoire français sans se faire enregistrer, qu'elle s'est présentée en préfecture le 15 mai 2023 afin d'y déposer une demande d'asile, que les résultats obtenus suite à la consultation du fichier VISABIO ont révélé que le visa valable jusqu'au 5 juin 2023 dont Mme A alias Mme D disposait lors de sa demande d'asile avait été délivré par le Portugal le 10 mars 2023, que les autorités portugaises saisies le 27 juin 2023 ont accepté leur responsabilité par un accord explicite du 24 août 2023, que le Portugal ne présente pas de défaillance systémique et que la situation de Mme A alias Mme D ne relève pas de la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement 604/2013 UE, que Mme A alias Mme D n'a pas quitté le territoire des États membres pendant une durée au moins égale à trois mois, que Mme A alias Mme D ne justifie pas des pathologies alléguées de son fils, ni de ce qu'un transfert aux autorités portugaises entraînerait un risque réel avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de l'état de santé de celui-ci, qu'il n'est pas porté une atteinte disproportionnée au droit de la requérante, en concubinage avec un compatriote et mère de deux enfants l'accompagnant, au respect de sa vie privée et familiale et que Mme A alias Mme D n'établit pas encourir de risque personnel constituant une atteinte grave au droit d'asile en cas de remise aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président [] ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " [] L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué. " Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'accorder, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de Mme A alias Mme D à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen tiré de l'insuffisante motivation :

3. En application de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la décision de transfert dont fait l'objet un ressortissant de pays tiers ou un apatride qui a déposé auprès des autorités françaises une demande d'asile dont l'examen relève d'un autre État membre ayant accepté de le prendre ou de le reprendre en charge doit être motivée, c'est-à-dire qu'elle doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

4. Pour l'application de ces dispositions, est suffisamment motivée une décision de transfert qui mentionne le règlement du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 et comprend l'indication des éléments de fait sur lesquels l'autorité administrative se fonde pour estimer que l'examen de la demande présentée devant elle relève de la responsabilité d'un autre État membre, une telle motivation permettant d'identifier le critère du règlement communautaire dont il est fait application.

5. L'arrêté en litige vise le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013. Il précise que Mme A alias Mme D a obtenu un visa des autorités portugaises et que les autorités portugaises, saisies par la France le 27 juin 2023 sur le fondement du 2 de l'article 12 de ce règlement, ont implicitement accepté de la prendre en charge le 24 août 2023 et ont complété cet accord le 3 octobre 2023. Dès lors, l'arrêté en litige énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde avec une précision suffisante pour permettre à Mme A alias Mme D de comprendre les motifs de la décision et, le cas échéant, d'exercer utilement son recours. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté contesté doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 :

6. Il résulte de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application des dispositions du règlement du 26 juin 2013 doit se voir remettre, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tout cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de le remettre aux autorités responsables de l'examen de sa demande d'asile, une information complète sur ses droits et les modalités d'application du règlement, par écrit et dans une langue qu'il comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Cette information doit comporter l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de ce même article 4 et constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

7. Un vice affectant le déroulement d'une procédure administrative préalable n'est de nature à entacher d'illégalité la décision prise que s'il ressort des pièces du dossier qu'il a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise ou s'il a privé l'intéressé d'une garantie. La délivrance par l'autorité administrative de la brochure prévue par les dispositions précitées constituant pour le demandeur d'asile une garantie, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi du moyen tiré de l'omission ou de l'insuffisance d'une telle information à l'appui de conclusions dirigées contre un refus d'admission au séjour ou une décision de reprise, d'apprécier si l'intéressé a été, en l'espèce, privé de cette garantie.

8. Sous réserve des cas où la loi attribue la charge de la preuve à l'une des parties, il appartient au juge administratif, au vu des pièces du dossier et compte tenu, le cas échéant, de l'abstention de l'une des parties à produire les éléments qu'elle est seule en mesure d'apporter et qui ne sauraient être réclamés qu'à elle-même, d'apprécier si l'administration a satisfait à l'obligation qui lui incombe en application des dispositions précitées. Dans un premier temps, seul le préfet est en mesure d'apporter des éléments relatifs à la délivrance d'une information écrite au demandeur.

9. Il ressort des pièces du dossier que Mme A alias Mme D, s'est vu remettre, le 15 mai 2023, les brochures A et B relatives à la détermination de l'État responsable de sa demande d'asile et à l'organisation de la " procédure Dublin " rédigées en lingala, langue qu'elle a déclarée comprendre, contenant les éléments d'information exigés par les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Les documents d'information évoqués ayant par ailleurs été remis à Mme A alias Mme D le jour de l'entretien prévu par l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, soit en temps utile pour lui permettre de faire valoir ses observations, le moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 :

10. Aux termes de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. [] 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. 6. L'État membre qui mène l'entretien individuel rédige un résumé qui contient au moins les principales informations fournies par le demandeur lors de l'entretien. Ce résumé peut prendre la forme d'un rapport ou d'un formulaire type. L'État membre veille à ce que le demandeur et/ou le conseil juridique ou un autre conseiller qui représente le demandeur ait accès en temps utile au résumé. "

11. Il ressort des pièces du dossier que Mme A alias Mme D a bénéficié le 15 mai 2023 d'un entretien individuel et confidentiel au cours duquel elle était assistée d'un interprète en langue lingala. Il n'est pas sérieusement contesté que l'intéressée a bien été reçue, lors de cet entretien, par un agent de la préfecture, lequel doit être regardé, en l'absence notamment de tout élément permettant de supposer un défaut de formation ou d'accès à une information suffisante, comme une personne qualifiée en vertu du droit national pour mener cet entretien. Mme A alias Mme D a déclaré, à cette occasion, avoir compris la procédure engagée à son encontre.

12. Il ressort également des pièces du dossier que la copie du résumé de l'entretien, signée par Mme A alias Mme D, lui a bien été remise le jour de sa tenue.

13. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 12 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 :

14. Aux termes de l'article 12 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " () Si le demandeur est titulaire d'un visa en cours de validité, l'État membre qui l'a délivré est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, sauf si ce visa a été délivré au nom d'un autre État membre en vertu d'un accord de représentation prévu à l'article 8 du règlement (CE) no 810/2009 du Parlement européen et du Conseil du 13 juillet 2009 établissant un code communautaire des visas. Dans ce cas, l'État membre représenté est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. () ".

15. Il ressort des pièces du dossier et notamment de la saisine des autorités portugaises par la France ainsi que de la réponse fournie par le Portugal, que Mme A alias Mme D a bénéficié d'un visa délivré par les autorités portugaises sous le nom de D le 10 mars 2023, valable jusqu'au 5 juin 2023, dont la référence est PRT030567573. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations suscitées en raison du défaut d'existence d'un visa délivré manque en fait.

En ce qui concerne le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations combinées de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013, du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'articles 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne :

16. D'une part, aux termes de l'article 6 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. L'intérêt supérieur de l'enfant est une considération primordiale pour les États membres dans toutes les procédures prévues par le présent règlement. 2. Les États membres veillent à ce qu'un représentant représente et/ou assiste un mineur non accompagné en ce qui concerne toutes les procédures prévues par le présent règlement. Le représentant possède les qualifications et les compétences nécessaires pour garantir que l'intérêt supérieur du mineur est pris en considération au cours des procédures menées au titre du présent règlement. Ce représentant a accès au contenu des documents pertinents figurant dans le dossier du demandeur y compris à la brochure spécifique pour les mineurs non accompagnés. Le présent paragraphe est sans préjudice des dispositions pertinentes de l'article 25 de la directive 2013/32/UE. 3. Lorsqu'ils évaluent l'intérêt supérieur de l'enfant, les États membres coopèrent étroitement entre eux et tiennent dûment compte, en particulier, des facteurs suivants : a) les possibilités de regroupement familial ; b) le bien-être et le développement social du mineur () ". Aux termes du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

17. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ". Aux termes de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Nul ne peut être soumis à la torture, ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes de l'article 53-1 de la Constitution : " La République peut conclure avec les États européens qui sont liés par des engagements identiques aux siens en matière d'asile et de protection des Droits de l'homme et des libertés fondamentales, des accords déterminant leurs compétences respectives pour l'examen des demandes d'asile qui leur sont présentées. Toutefois, même si la demande n'entre pas dans leur compétence en vertu de ces accords, les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. "

18. Dans son arrêt C-578/16 PPU du 16 février 2017, la Cour de justice de l'Union européenne a interprété ces stipulations dans le sens que, lorsque le transfert d'un demandeur d'asile présentant une affection mentale ou physique particulièrement grave entraînerait le risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, ce transfert constituerait un traitement inhumain et dégradant, au sens de cet article. La Cour en a déduit que les autorités de l'État membre concerné, y compris ses juridictions, doivent vérifier auprès de l'État membre responsable que les soins indispensables seront disponibles à l'arrivée et que le transfert n'entraînera pas, par lui-même, de risque réel d'une aggravation significative et irrémédiable de son état de santé, précisant que, le cas échéant, s'il s'apercevait que l'état de santé du demandeur d'asile concerné ne devait pas s'améliorer à court terme, ou que la suspension pendant une longue durée de la procédure risquait d'aggraver l'état de l'intéressé, l'État membre requérant pourrait choisir d'examiner lui-même la demande de celui-ci en faisant usage de la " clause discrétionnaire " prévue à l'article 17, paragraphe 1, du règlement Dublin III. Au regard de la nature de cette faculté, sa mise en œuvre s'opère sous le contrôle restreint du juge administratif. Par ailleurs, il ressort des termes de l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme Tarakhel c. Suisse susvisé que, si l'expulsion d'un demandeur d'asile par un État contractant peut soulever un problème au regard de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et donc engager la responsabilité de l'État en cause au titre de cette convention, ce n'est que lorsqu'il y a " des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé courra, dans le pays de destination, un risque réel d'être soumis à la torture ou à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " (point 93) et que, pour tomber sous le coup de l'interdiction contenue à l'article 3, " le traitement doit présenter un minimum de gravité " (point 94).

19. Mme A alias Mme D soutient que son fils est régulièrement malade et fait l'objet d'un suivi en France. D'une part, l'autorité préfectorale a pris acte de cet élément, de sorte que l'intérêt supérieur de l'enfant ne peut pas être regardé comme n'ayant pas été pris en compte, et a à bon droit opposé à la requérante l'absence d'information relative aux pathologies dont souffrirait son enfant alors, par ailleurs, que l'intéressée n'a pas souhaité que ces informations soient communiquées. D'autre part, si Mme A alias Mme D soutient que son fils souffre de pathologies, elle ne démontre, par les pièces produites, ni de leur gravité supposée, ni que son transfert vers le Portugal entraînerait un risque réel et avéré d'une détérioration significative et irrémédiable de son état de santé, pas plus qu'il serait dans l'impossibilité de bénéficier dans ce pays d'un suivi adapté à ses pathologies. Par ailleurs, la décision, qui ne saurait être regardée comme de nature à constituer une anxiété en raison d'un risque accru de retour en Angola, n'a pas pour objet de séparer l'enfant de ses parents mais de les transférer au Portugal afin qu'y soit examinée la demande d'asile de la requérante. Enfin, il ne ressort pas des pièces du dossier que la requérante et les membres de sa famille nucléaire disposeraient en France d'une insertion particulière.

20. Dans ces conditions, Mme A alias Mme D n'est pas fondée à soutenir que le préfet de la Seine-Maritime aurait méconnu les stipulations combinées de l'article 6 du règlement (UE) n° 604/2013, du 1° de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ni, pour les mêmes motifs, que la décision contestée procéderait d'une erreur manifeste d'appréciation alors, en tout état de cause, qu'elle n'est pas fondée à solliciter du juge administratif qu'il annule la décision en litige en raison de sa contrariété supposée à la Constitution française.

21. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A alias Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision du 13 octobre 2023 par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités portugaises. Par voie de conséquences les conclusions présentées à fin d'injonction et au titre des frais d'instance doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A alias Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus de la requête de Mme A alias Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A alias Mme D, à Me Elatrassi-Diome et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

signé

T. C

Le greffier,

signé

J.-L. MICHEL

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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