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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304529

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304529

lundi 20 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304529
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationJuge Unique
Avocat requérantSOMDA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 16 et 18 novembre 2023, M. A B, retenu au centre de rétention administrative de Oissel, représenté par Me Somda, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1) de lui accorder, à titre provisoire, le bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date 15 novembre 2023 par lequel le préfet de Maine-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

3) d'enjoindre au préfet de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de réexaminer sa situation ;

4) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- il n'a pas été mis à même de présenter des observations, en méconnaissance des dispositions de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait quant à la durée de sa présence en France ;

Sur la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnaît les articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont sont elles-mêmes entachées la décision d'obligation de quitter le territoire français et celle refusant de lui octroyer un délai de départ volontaire ;

- elle méconnaît les articles L. 612-7 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par des mémoires en défense enregistrés les 20 novembre 2023 à 9h52 et 10h15, le préfet de Maine-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Mulot, premier conseiller, pour statuer en qualité de juge du contentieux de l'éloignement des étrangers.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 20 novembre 2023 à 13h30, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Somda, avocate désignée d'office pour le requérant, qui reprend et complète les conclusions et moyens de la requête ; elle précise que les conclusions présentées au titre des frais d'instance doivent s'entendre comme formées sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ; elle soulève à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français un moyen nouveau tiré de ce que la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle du requérant ;

- et les observations de M. B, assisté de Mme C, interprète en langue arabe.

Le préfet de Maine-et-Loire n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que M. A B, ressortissant algérien né en 2000, a été interpellé le 14 novembre 2023 par des militaires de la gendarmerie nationale non pas, comme il a cru devoir l'indiquer lors de l'audience publique, lors d'un " contrôle " mais dans le cadre de la constatation d'une infraction et placé en garde à vue. Au cours de cette mesure, outre une décision de placement en rétention, il s'est vu notifier un arrêté du préfet de Maine-et-Loire du 15 novembre 2023 lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Par la présente requête, M. B demande à titre principal au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. L'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique prévoit que " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente () ". Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions de la requête :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes des stipulations de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Le paragraphe 1 de l'article 51 de la charte précise que : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union () ".

4. Dans ce cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

5. Il ressort des éléments transmis en défense que, dans le cadre de la mesure de garde à vue dont il a fait l'objet, M. B a été auditionné par un officier de police judiciaire et spécifiquement interrogé sur son parcours migratoire, l'irrégularité de son séjour et les motifs de l'absence de démarches de régularisation. M. B a d'ailleurs déclaré qu'il souhaitait rester en France. Par suite, compte-tenu de ces éléments, il doit être regardé comme ayant été mis à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour.

6. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. Il ressort de son examen que la décision d'éloignement comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement ; elle est, par suite, suffisamment motivée.

7. En troisième lieu, M. B soutient que la décision repose sur des faits matériellement inexacts en ce qui concerne la durée de sa présence en France, estimée à trois ans par l'autorité administrative. Toutefois, il a déclaré lui-même lors de la mesure de garde à vue être entré en France en mars 2021, de sorte que la décision ne repose pas sur des faits matériellement inexacts.

8. En dernier lieu, il ressort des pièces du dossier que la présence de M. B en France est récente, il se borne à soutenir qu'il serait marié religieusement à une ressortissante française dont il a peiné à se souvenir du nom lors de l'audience publique et n'apporte aucun commencement de preuve de l'existence ni a fortiori de l'intensité de cette relation. Il a déclaré n'exercer que ponctuellement une activité professionnelle non déclarée. En outre, il a été condamné pénalement précédemment, mis en cause à de multiples reprises pour des faits de vol ou vol aggravé et recel, et interpellé le 14 novembre 2023 en pleine tentative de cambriolage d'une maison d'habitation. Par suite, c'est sans entacher sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de celle-ci sur la situation personnelle de son destinataire que le préfet de Maine-et-Loire a pu édicter la mesure d'éloignement en litige.

En ce qui concerne le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. En premier lieu, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement ; elle est, par suite, suffisamment motivée.

10. En deuxième lieu, l'illégalité de la décision obligeant M. B à quitter le territoire français n'étant pas établie, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ayant tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décisions soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision refusant d'octroyer à M. B un délai de départ volontaire ne peut qu'être écarté.

11. En troisième lieu, le premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". L'article L. 612-2 du même code prévoit que par dérogation, " l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public () ".

12. Compte-tenu des huit mises en cause de M. B entre le 6 avril 2021 et la décision attaquée pour des faits délictueux dont les qualifications ont été rappelées au point 8 du présent jugement, le préfet de Maine-et-Loire a fait une exacte application des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant d'accorder à M. B un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ".

14. En outre, aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 () ".

15. Il ressort des termes mêmes de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux.

16. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. A cet égard, l'autorité administrative doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace.

17. En premier lieu, il ressort de la seule lecture de l'arrêté attaqué que l'autorité administrative a examiné successivement chacun des quatre critères énoncés par la loi, après avoir exposé les dispositions applicables. La décision est, par suite, suffisamment motivée.

18. En deuxième lieu, aucune circonstance humanitaire ne justifiait que l'autorité administrative n'édictât pas d'interdiction de retour à l'encontre de M. B. Compte-tenu des éléments exposés ci-dessus et notamment aux points 5, 8 et 12 du présent jugement, le préfet de Maine-et-Loire n'a pas fait une inexacte application des dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en fixant à douze mois (et non vingt-quatre comme l'indique au prix d'une simple erreur matérielle un passage de la décision) la durée de cette interdiction de retour sur le territoire français. Pour les mêmes motifs, la décision n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de son destinataire.

19. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté attaqué doivent être rejetées. Ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte doivent être rejetées par voie de conséquence. Ses conclusions et celles de son avocat tendant à l'octroi de frais d'instance doivent également être rejetées, l'Etat n'étant pas la partie perdante.

D É C I D E :

Article 1er : M. B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les conclusions de la requête de M. B sont rejetées pour le surplus.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Somda et au préfet de Maine-et-Loire.

Prononcé en audience publique le 20 novembre 2023.

Le magistrat désigné,

R. Mulot

La greffière,

A. Lenfant

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2304529

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