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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2304716

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2304716

vendredi 1 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2304716
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantCASTOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 novembre 2023, un mémoire enregistré le 13 janvier 2024 et des pièces enregistrées le 17 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Castor, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 octobre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande d'admission au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " ou " salarié ", assortie d'une astreinte fixée à 100 euros par jour de retard dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois suivant le jugement à intervenir et de lui délivrer durant cette période une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, assortie d'une astreinte de 100 euros par jour de retard dans un délai de 8 jours suivant la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, ladite condamnation valant renonciation au versement de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- la décision de refus d'admission au séjour :

*est entachée d'incompétence ;

*est insuffisamment motivée ;

*est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

*méconnaît le principe du contradictoire ;

*méconnait l'article L. 811-2 de code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 47 du code civil ;

*est entachée d'erreur de fait et méconnaît l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*méconnaît l'article L. 435-3 du code l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

*est entachée d'erreur d'appréciation.

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

*est entachée d'incompétence ;

*est dépourvue de base légale compte-tenu de l'illégalité de la décision de refus d'admission au séjour qui lui sert de fondement ;

*méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

*ne pouvait être légalement prise dès lors qu'il doit se voir attribuer un titre de séjour de plein droit ;

*est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

- la décision fixant le pays de destination :

*est entachée d'incompétence ;

*est insuffisamment motivée ;

*est dépourvue de base légale compte-tenu de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français qui lui sert de fondement ;

*méconnaît l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 décembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 février 2024.

Par une ordonnance du 4 décembre 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 19 janvier 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Armand,

- les observations de Me Castor, représentant M. B,

- le préfet de la Seine-Maritime n'étant ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant malien, a déclaré être né le 3 février 2005 et être entré en France le 31 janvier 2021. Après avoir bénéficié d'un accueil provisoire d'urgence le 2 février 2021, il a fait l'objet, le 19 février 2021, d'une ordonnance de placement provisoire auprès de l'aide sociale à l'enfance de la Seine-Maritime. Le 24 mars 2021, le juge des enfants a placé l'intéressé sous la tutelle du président du conseil départemental de la Seine-Maritime. Le 19 janvier 2023, M. B a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 27 octobre 2023, le préfet de la Seine-Maritime, qui a instruit cette demande sur le fondement de l'article L. 435-3 du même code, a rejeté celle-ci, a obligé le requérant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement. M. B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. "

3. A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou du tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable.

4. Par ailleurs, l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit, en son premier alinéa, que la vérification des actes d'état civil étrangers doit être effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil, lequel dispose quant à lui que : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

5. Il résulte de ces dernières dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. D'une part, pour rejeter la demande de titre de séjour de M. B, le préfet de la Seine-Maritime a estimé, sur le fondement des rapports simplifiés d'analyse documentaire des services de la police aux frontières du 12 mai 2023, que le jugement supplétif d'acte de naissance n° 0357 du 12 janvier 2021 et l'acte de naissance n° 245 du 15 janvier 2021 étaient irréguliers, en l'absence pour le premier document, de centrage et d'alignement de certaines mentions et, pour le second, de numéro d'identification NINA. Toutefois, même à les supposer caractérisées, ces anomalies, relevées dans l'analyse, succincte, de la police aux frontières, qui sont mineures au regard des dysfonctionnements du système d'état-civil malien, n'affectent pas, par elles-mêmes, la véracité des mentions inscrites sur les actes litigieux se rapportant à l'identité et à l'âge du requérant. De plus, elles ne permettent pas à elles seules d'établir le caractère fauduleux, falsifié ou contrefait de ces actes, alors, au demeurant, que, sur la base de ces documents, M. B s'est vu délivrer une carte consulaire le 23 novembre 2021. Dans ces conditions, les documents présentés par l'intéressé, à l'appui de sa demande de titre de séjour, pour justifier de son état civil, ne peuvent être regardés comme frauduleux. Ainsi, dans les circonstances de l'espèce, le préfet de la Seine-Maritime n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, que l'identité de M. B et sa date de naissance au 3 février 2005 ne seraient pas établies. Le requérant, qui a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire le 19 février 2021, a donc été confiée à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, au sens des dispositions précitées de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. B, qui a validé un DELF niveau A1 en langue française, a poursuivi une formation professionnalisante dans le cadre d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " couvreur " et un apprentissage qui a débuté le 1er juillet 2022. Souffrant de vertiges, il a été contraint d'abandonner cette formation et s'est inscrit à un CAP " équipier polyvalent du commerce ", dans le cadre duquel il a signé un nouveau contrat d'apprentissage le 30 octobre 2023 en tant que vendeur. Les attestations fournies à l'appui du dossier de la part de ses éducateurs et de ses formateurs font état de son sérieux et de son investissement ainsi que de son intégration dans la société française. Par suite, en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de la Seine-Maritime a méconnu l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 27 octobre 2023 lui refusant la délivrance d'un titre de séjour, et, par voie de conséquence, de celles du même jour l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

9. L'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " soit délivrée à M. B. Il y a lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans le délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Castor, conseil du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Castor de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 27 octobre 2023 du préfet de la Seine-Maritime est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à l'autorité préfectorale territorialement compétente de délivrer à M. B une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans le délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Castor une somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Castor et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 16 février 2024, à laquelle siégeaient :

- Mme Van Muylder, présidente,

- M. Armand, premier conseiller,

- M. Cotraud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er mars 2024.

Le rapporteur,

Signé

G. ARMAND

La présidente,

Signé

C. VAN MUYLDERLe greffier,

Signé

J.-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. Mialon

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