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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2400059

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2400059

mardi 9 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2400059
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1 ère Chambre
Avocat requérantCASTOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés le 3 janvier 2024 et le 24 février 2024, M. B A, représenté par Me Castor, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " ou, subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et, dans l'attente de ce réexamen et dans un délai de huit jours à compter de ce jugement, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, le tout sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

M. A soutient que :

S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation dans l'application des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est entachée d'erreur de droit, dès lors que le préfet ne pouvait légalement l'obliger à quitter le territoire français alors même qu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour de plein droit ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour.

S'agissant de la décision fixant le pays de destination :

- elle a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale par exception de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Le préfet soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions des articles L. 732-1 et R. 732-1-1 du code de justice administrative ;

- la décision du 13 mars 2024 par laquelle M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale ;

- l'ordonnance du 2 février 2024 fixant la clôture de l'instruction au 4 mars 2024 à 12h ;

- les autres pièces du dossier, notamment celles produites pour M. A, enregistrées le 28 février 2024.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Vaillant, conseiller,

- et les observations de Me Castor, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né le 12 mars 2005, déclare être entré en France le 27 mars 2020. Il y a été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance à compter du 27 octobre 2020. Le 1er mars 2023, M. A a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 28 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française. "

3. Il ressort des pièces du dossier que M. A, pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance à l'âge de quinze ans, a dans un premier temps été inscrit en classe de 3ème et suivi des cours de français langue seconde, au premier semestre de l'année 2021, à l'issue duquel il a obtenu le certificat de formation générale et le diplôme d'études en langue française niveau A1. Dans un deuxième temps, à compter du mois de septembre 2021, M. A a été inscrit au centre de formation des apprentis Simone Veil à Rouen, dans le cadre du dispositif " prépa apprentissage " et a effectué plusieurs périodes de stage, d'abord dans le domaine de la boucherie, puis de la boulangerie. Enfin, à compter du mois de juin 2022, il a entamé la préparation d'un certificat d'aptitude professionnelle (CAP) " pâtissier ", formation dans le cadre de laquelle il a conclu un contrat d'apprentissage avec la société Gourmandises et Douceurs qui exploite une boulangerie-pâtisserie au Mesnil-Esnard, pour la période du 26 juin 2022 au 27 juin 2024. Le préfet de la Seine-Maritime a considéré, en particulier, que M. A ne justifiait pas du caractère réel et sérieux du suivi de sa formation, eu égard à la circonstance que son relevé de notes du 2ème semestre de l'année 2022 - 2023 mentionne 73 h 30 d'absences injustifiées, fait état d'appréciations peu élogieuses ainsi que de résultats médiocres et d'un manque d'investissement et, par ailleurs, que ses bulletins de salaire de février à juillet 2023 faisaient état de nombreuses absences. Cependant, d'une part, si les relevés de notes de M. A font apparaître des résultats insuffisants dans certaines matières et si certains professeurs relèvent un manque d'investissement, d'autres notent également son sérieux. Surtout, la note sociale établie le 13 février 2023 par la structure d'accueil du requérant fait état, de manière particulièrement circonstanciée, de son sérieux et de sa motivation dans la poursuite de sa formation, comme dans l'accomplissement de son apprentissage professionnel et relève que ses difficultés pourraient trouver leur explication dans une déficience intellectuelle, laquelle a fait l'objet d'un signalement par la référente handicap du centre de formation des apprentis au mois de février 2023. Le requérant produit des éléments récents relatifs au diagnostic de cette pathologie, notamment une attestation établie par une psychologue, une demande de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé ainsi qu'une demande de tiers-temps pour les épreuves du CAP, qui s'ils sont postérieurs à la décision attaquée, sont tous de nature à corroborer ses affirmations quant à l'origine des difficultés qu'il rencontre, en dépit de son implication, dans le suivi de sa formation et de son apprentissage. D'autre part, s'agissant des 73 h 30 d'absence injustifiées figurant sur son relevé de notes du second semestre de l'année 2022/2023, M. A produit une attestation de son employeur du 3 août 2023 qui indique avoir sollicité son apprenti pour travailler deux semaines en avril et juin 2023, ce qui justifie 70 heures d'absence. Cette justification de l'employeur est par ailleurs corroborée par une attestation circonstanciée de son éducatrice référente. Enfin, M. A explique les absences relevées sur ses bulletins de salaire par l'impossibilité se présenter à son poste à l'horaire matutinal prévu par son contrat d'apprentissage le samedi en raison de l'indisponibilité de l'offre de transport entre Rouen et Le Mesnil-Esnard. Cette affirmation est étayée par la production de plusieurs attestations, notamment de son éducatrice référente, quant aux difficultés qu'il a rencontrées avec son patron eu égard à ces horaires du samedi matin. En outre, si aucun élément du dossier ne permet de confirmer ni d'infirmer l'existence de liens entre M. A et sa famille restée en Guinée, tant la note sociale de sa structure d'accueil que les nombreuses attestations de son entourage font état de sa bonne intégration dans la société française, de son autonomie matérielle et financière et de ses perspectives d'insertion professionnelle. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir qu'en ayant refusé de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de la Seine-Maritime a fait une inexacte application de ces dispositions.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision, contenue dans l'arrêté du 28 novembre 2023, par laquelle le préfet de la Seine-Maritime a refusé de lui délivrer un titre de séjour et, par voie de conséquence, des décisions, contenues dans le même arrêté, portant obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. L'annulation de l'arrêté attaqué, eu égard aux motifs qui la fondent, implique nécessairement que le préfet territorialement compétent délivre à M. A une carte de séjour temporaire, dans un délai qu'il y a lieu de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Castor, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Castor de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 28 novembre 2023 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a refusé de délivrer à M. A un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination, est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire, dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Castor la somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Castor renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Anna-Laurine Castor et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 26 mars 2024, à laquelle siégeaient :

M. Minne, président,

Mme Jeanmougin, première conseillère,

M. Le Vaillant, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 avril 2024.

Le rapporteur,

A. LE VAILLANT

Le président,

P. MINNELe greffier,

N. BOULAY

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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