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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2401188

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2401188

vendredi 14 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2401188
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 26 mars 2024, M. A B C, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 février 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle n'a pas été précédée de la saisine du collège de médecins de l'OFII ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen personnel et sérieux de sa situation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B C ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le 31 janvier 1967 relatif au statut des réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Delacour comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Vercrouste, représentant M. B C, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens, et soutient en outre que l'existence de risque de traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans son pays d'origine a été reconnue par la CNDA, qui a rejeté sa demande d'asile en faisant application de la clause d'exclusion prévue par la convention de Genève, qu'il conteste avoir participé à des actes de torture.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, né le 10 octobre 1989 à Mogadiscio (Somalie), de nationalité somalienne, déclare être entré irrégulièrement sur le territoire français au cours du mois de février 2020. Le 26 février 2020, il a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) a rejeté cette demande par une décision du 19 décembre 2022, confirmée le 14 novembre 2023 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par une décision du 22 décembre 2023, l'OFPRA a rejeté sa demande de réexamen comme irrecevable. Par un arrêté du 29 février 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, par arrêté du 28 août 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine-Maritime, Mme Julia Lefur, secrétaire générale de la sous-préfecture du Havre, a reçu délégation du préfet de la Seine-Maritime à l'effet de signer les décisions contestées. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doivent être écartés.

4. En second lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Toutefois, dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise après que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire ont été définitivement refusés à l'étranger, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du défaut de reconnaissance de cette qualité ou de ce bénéfice. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu à l'occasion de l'examen de sa demande de reconnaissance de sa qualité de réfugié. Lorsqu'il sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection internationale, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, l'intéressé ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement ainsi que l'indique le " Guide du demandeur d'asile en France " qui lui est remis à l'occasion du dépôt de sa demande. Il lui appartient, à l'occasion du dépôt de sa demande d'asile, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utile, et notamment celles de nature à permettre à l'administration d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de la reconnaissance de la qualité de réfugié, n'impose pas à l'autorité administrative de le mettre à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'éventuelle décision portant obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de renvoi qui sont prises en conséquence du refus de reconnaissance de la qualité de réfugié ou du bénéfice de la protection subsidiaire. Ainsi, la circonstance que M. B C n'ait pas été invité à formuler des observations avant l'édiction de la décision l'obligeant à quitter le territoire ne permet pas de le faire regarder comme ayant été privé de son droit à être entendu. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il résulte des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, encore en vigueur à la date de la décision attaquée, que l'étranger résidant habituellement en France ne peut faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. Un tel état de santé est constaté au vu d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'OFII. Il en résulte que dès lors qu'elle dispose d'éléments d'information suffisamment précis permettant d'établir qu'un étranger, résidant habituellement en France, présente un état de santé susceptible de le faire entrer dans la catégorie qu'elle prévoit des étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une obligation de quitter le territoire français, l'autorité préfectorale doit, lorsqu'elle envisage de prendre une telle mesure à son égard, et alors même que l'intéressé n'a pas sollicité le bénéfice d'une prise en charge médicale en France, recueillir préalablement l'avis du collège de médecins de l'OFII.

6. Si M. B C soutient souffrir de séquelles multiples de plaies par arme à feu et d'un syndrome dépressif, il n'établit, ni même n'allègue avoir transmis aux services de la préfecture des informations suffisamment précises et circonstanciées établissant qu'il était susceptible de bénéficier des dispositions précitées du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni même d'ailleurs avoir fait état de son état de santé. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet était tenu de saisir le collège de médecins de l'OFII, préalablement à la décision contestée.

7. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier, et notamment pas de la motivation de l'arrêté en litige qui fait référence au rejet pour irrecevabilité par l'OFPRA de la demande de réexamen présentée par l'intéressé pour considérer qu'il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français, que le préfet de la Seine-Maritime aurait omis d'examiner de façon particulière la situation personnelle du requérant concernant notamment l'existence d'un recours pendant devant la CNDA, avant d'édicter l'acte attaqué. Le moyen soulevé en ce sens doit, par suite, être écarté.

8. En troisième lieu, si M. B C soutient être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine et bénéficier de soins médicaux, il n'établit ni même n'allègue disposer d'attaches familiales ou personnelles sur le territoire français. Il n'apporte en outre aucun élément de nature à révéler son insertion sociale ou professionnelle. Dans ces conditions, eu égard à la durée et à ses conditions de séjour en France, il n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en violation de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En dernier lieu, si M. B C se prévaut de sa durée de présence, du recours qu'il a exercé devant la CNDA à l'encontre de la décision de l'OFPRA rejetant sa demande de réexamen, ainsi que des soins médicaux dont il affirme faire l'objet, ces circonstances ne permettent pas de révéler l'existence d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences qu'emportent la décision sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

10. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales () ".

11. M. B C soutient que ses activités au sein des services somaliens de renseignement l'ont notamment conduit à participer à une mission spéciale visant à procéder à l'arrestation d'un cadre de la milice Al-Shabbab, époux de sa demi-sœur paternelle, qu'il a été victime d'un guet-apens organisé par son beau-frère à l'origine du décès de son père et de son frère et à l'occasion duquel il a été lui-même grièvement blessé par arme à feu, puis de menaces de mort répétées, et que sa mère rentrée temporairement en Somalie est décédée le 29 août 2023 des suites d'une blessure par balle. Il indique à cet égard que la CNDA a reconnu l'existence de risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine, et conteste à l'audience le fait, constaté par la CNDA, qu'il existerait des raisons sérieuses de croire qu'il s'est rendu à tout le moins complice de crimes graves de droit commun et de crimes de guerre au sens de la section F de l'article 1er de la convention de Genève, à l'origine de son exclusion du bénéfice du statut de réfugié statutaire. La CNDA a en effet, dans sa décision du 14 novembre 2023, considéré que

M. B C " craint avec raison, au sens des stipulations précitées de la convention de Genève, d'être persécuté, en cas de retour dans son pays d'origine, en raison de ses opinions politiques tenant à sa carrière au sens de la National Intelligence and Security Agency ", du fait de sa qualité d'ex-officier supérieur des services de renseignement et de recherche criminelle. Dès lors et alors que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, auquel l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile fait référence, ne prévoit de clause d'exclusion comparable à celle du F de l'article 1er de la convention de Genève, M. B C est fondé à soutenir que la décision attaquée, en ce qu'elle n'exclut pas la Somalie, pays dont il a la nationalité, comme pays de destination, méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code précité, et par suite, à en demander l'annulation, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête s'agissant de cette décision, en tant qu'elle n'exclut pas ce pays.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. B C est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 29 février 2024 du préfet de la Seine-Maritime fixant la Somalie comme pays de destination, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens dirigés contre cette décision.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement, qui prononce l'annulation de la décision contenue dans l'arrêté du 29 février 2024 fixant le pays à destination duquel M. B C pourra être éloigné en tant qu'elle n'exclut pas la Somalie, n'implique pas que le préfet territorialement compétent réexamine la situation du requérant ou lui délivre une autorisation provisoire de séjour. Dès lors, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

14. Il n'y a pas lieu de faire droit, dans les circonstances de l'espèce, aux conclusions présentées par le requérant sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée.

D E C I D E :

Article 1er : M. B C est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La décision contenue dans l'arrêté du 29 février 2024 fixant le pays à destination duquel M. B C est susceptible d'être éloigné est annulée en tant qu'elle n'exclut pas la Somalie.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B C, au préfet de la Seine-Maritime et à la SELARL Mary et Inquimbert.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2024.

La magistrate désignée,

Signé : L. DELACOUR

Le greffier,

Signé : J-B. MIALONLa République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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