lundi 3 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Rouen |
| Section | Tribunal Administratif de Rouen |
| N° Dossier | TA76-2401922 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | FALALA |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 mai 2024, le département de la Seine-Saint-Denis, représenté par Me Humbert, demande au juge des référés, saisi sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de suspendre l'exécution de la décision en date du 21 mars 2024 du président du conseil départemental de l'Eure refusant la prise en charge de deux mineurs non accompagnés en exécution d'ordonnances de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal judiciaire de Bobigny ;
2°) d'enjoindre au département de l'Eure de prendre en charge les deux mineurs dans un délai de cinq jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir sous astreinte de 500 euros par jour de retard ;
2°) de mettre à la charge du département de l'Eure la somme de 3 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il justifie d'un intérêt à agir ;
s'agissant de l'urgence :
- l'exécution de la décision du président du conseil départemental de l'Eure porte une atteinte grave et immédiate à sa situation eu égard au préjudice financier occasionné, aux intérêts qu'il entend défendre, à savoir l'accueil des jeunes dans des conditions décentes et à l'intérêt public, en l'occurrence la mise en œuvre effective d'un système de répartition nationale ;
s'agissant du doute sérieux quant à légalité de la décision attaquée :
- elle est entachée d'incompétence de son auteur ;
- elle méconnaît les ordonnances de placement provisoire ayant force exécutoire ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 222-1 du code de l'action sociale et des familles.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le département de l'Eure, représenté par Me Falala, conclut au rejet de la requête et demande en outre au juge des référés de mettre à la charge du département de la Seine-Saint-Denis une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la demande de suspension est irrecevable du fait de l'incompétence de la juridiction administrative pour se prononcer sur l'exécution des décisions juridictionnelles du juge judiciaire ;
- le département de la Seine-Saint-Denis ne justifie pas d'un intérêt pour agir ;
- le département de la Seine-Saint-Denis ne justifie pas d'un préjudice suffisamment grave et immédiat caractérisant une situation d'urgence ;
- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision attaquée.
Vu :
- la requête, enregistrée le 17 mai 2024 sous le n° 2401923, par laquelle le département de la Seine-Saint-Denis demande l'annulation de la décision attaquée ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'action sociale et des familles ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Van Muylder, vice-présidente, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 mai 2024 à 15 h 00, en présence de M. Mialon, greffier d'audience :
- le rapport de Mme Van Muylder, juge des référés ;
- les observations de Me Humbert, pour le département de la Seine-Saint-Denis, qui reprend ses écritures et insiste sur le fait que le département assume une augmentation conséquente du nombre de jeunes pris en charge et sur l'importance que les départements appliquent le dispositif de péréquation nationale de prise en charge des jeunes mineurs non accompagnés ;
- et les observations de Me Gorse substituant Me Falala, pour le département de l'Eure, qui reprend ses écritures et insiste sur l'incompétence de la juridiction administrative, l'absence d'intérêt à agir et de situation d'urgence du département de la Seine-Saint-Denis et sur l'absence de mesure judiciaire de placement à la date de l'audience en l'absence de décision du juge des enfants.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Le département de la Seine-Saint-Denis a accueilli MM. Mahamadou Konate et Ibrahim Gandega. Par une ordonnance en date du 19 mars 2024, le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Bobigny a ordonné leur placement provisoire à l'aide sociale à l'enfance du département de l'Eure. Les services du département de la Seine-Saint-Denis ont alors saisi les services du département de l'Eure afin d'organiser le transfert des jeunes. Par un courriel daté du 21 mars 2024, confirmé par un courriel daté du 22 mars 2024, le département de l'Eure a refusé d'accueillir ces deux jeunes invoquant la saturation du dispositif. Par la présente requête, le département de la Seine-Saint-Denis demande au juge des référés, en application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de cette décision.
Sur l'exception d'incompétence de la juridiction administrative opposée en défense :
2. L'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles dispose que : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l'autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation ou leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu'aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre () / ; 3° Mener en urgence des actions de protection en faveur des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / 4° Pourvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés au service et veiller à leur orientation () ". L'article L. 222-5 du même code dispose que : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () / 3° Les mineurs confiés au service en application du 3° de l'article 375-3 du code civil () ". L'article L. 223-2 de ce code dispose que : " Sauf si un enfant est confié au service par décision judiciaire ou s'il s'agit de prestations en espèces, aucune décision sur le principe ou les modalités de l'admission dans le service de l'aide sociale à l'enfance ne peut être prise sans l'accord écrit des représentants légaux ou du représentant légal du mineur ou du bénéficiaire lui-même s'il est mineur émancipé. / En cas d'urgence et lorsque le représentant légal du mineur est dans l'impossibilité de donner son accord, l'enfant est recueilli provisoirement par le service qui en avise immédiatement le procureur de la République. / () Si, dans le cas prévu au deuxième alinéa du présent article, l'enfant n'a pas pu être remis à sa famille ou le représentant légal n'a pas pu ou a refusé de donner son accord dans un délai de cinq jours, le service saisit également l'autorité judiciaire en vue de l'application de l'article 375-5 du code civil ". L'article 375-5 du code civil dispose que : " A titre provisoire mais à charge d'appel, le juge peut, pendant l'instance, soit ordonner la remise provisoire du mineur à un centre d'accueil ou d'observation, soit prendre l'une des mesures prévues aux articles 375-3 et 375-4. En cas d'urgence, le procureur de la République du lieu où le mineur a été trouvé a le même pouvoir, à charge de saisir dans les huit jours le juge compétent, qui maintiendra, modifiera ou rapportera la mesure. Si la situation de l'enfant le permet, le procureur de la République fixe la nature et la fréquence du droit de correspondance, de visite et d'hébergement des parents, sauf à les réserver si l'intérêt de l'enfant l'exige. () ".
3. Les conclusions du département de la Seine-Saint-Denis tendant à l'annulation de la décision du président du conseil départemental de refus de prise en charge de deux jeunes mineurs dans le cadre des dispositions de l'article L. 222-1 du code de l'action sociale et des familles qui confie la responsabilité des mineurs en danger, la mise en œuvre de la prise en charge ordonnée par le juge judiciaire ou, à défaut de le faire accueillir dans les centres ouverts aux demandeurs d'asile ou dans le cadre du dispositif d'hébergement d'urgence, relève de la compétence du juge administratif. L'exception d'incompétence soulevée en défense ne peut qu'être rejetée.
Sur les conclusions à fin de suspension :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ". Aux termes de l'article L. 522-1 dudit code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique () ".
5. La condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier, ou le cas échéant des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
6. D'une part, aux termes de l'article R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles : " I. - Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence d'une durée de cinq jours, à compter du premier jour de sa prise en charge, selon les conditions prévues aux deuxième et quatrième alinéas de l'article L. 223-2. / II. - Au cours de la période d'accueil provisoire d'urgence, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires en vue d'évaluer la situation de cette personne au regard notamment de ses déclarations sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. () / IV. - Au terme du délai mentionné au I, ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 et du second alinéa de l'article 375-5 du code civil. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge tant que n'intervient pas une décision de l'autorité judiciaire. / S'il estime que la situation de la personne mentionnée au présent article ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge délivrée dans les conditions des articles L. 222-5 et R. 223-2. En ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I prend fin ".
7. Il résulte de ces dispositions, sous réserve des cas où la condition de minorité ne serait à l'évidence pas remplie, qu'il incombe aux autorités du département, le cas échéant dans les conditions prévues par la décision du juge des enfants ou par le procureur de la République ayant ordonné en urgence une mesure de placement provisoire, de prendre en charge l'hébergement et de pourvoir aux besoins des mineurs confiés au service de l'aide sociale à l'enfance. A cet égard, une obligation particulière pèse sur ces autorités lorsqu'un mineur privé de la protection de sa famille est sans abri et que sa santé, sa sécurité ou sa moralité est en danger. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.
8. D'autre part, aux termes de l'article L. 221-2-2 du code de l'action sociale et des familles : " Pour permettre l'application du troisième alinéa de l'article 375-5 du code civil, le président du conseil départemental transmet au ministre de la justice les informations dont il dispose sur le nombre de mineurs et de majeurs de moins de vingt et un ans privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille et pris en charge par l'aide sociale à l'enfance dans le département. Le ministre de la justice fixe les objectifs de répartition proportionnée des accueils de ces mineurs et de ces majeurs entre les départements, en fonction de critères démographiques, socio-économiques et d'éloignement géographique. () ". Aux termes de l'article R. 221-13 dans sa rédaction issue du décret n° 2023-1253 du 26 décembre 2023 : " I. - Pour l'application de l'article L. 221-2-2, le ministre de la justice rend publique au 15 avril, pour l'année civile en cours, la clé de répartition propre à chaque département définie au II. Cette clé de répartition est appliquée tout au long de l'année aux départements concernés en fonction du nombre de mineurs à accueillir dans l'ensemble de ces départements. II. - Un arrêté du ministre de la justice précise les modalités de calcul de la clé de répartition entre les départements. Cette clé est égale à la somme : 1° De la population totale du département diminuée du nombre de bénéficiaires du revenu de solidarité active et de leurs ayants droit dans ce département, rapportée à la population totale de l'ensemble des départements concernés, diminuée du nombre de bénéficiaires du revenu de solidarité active et de leurs ayants droit dans ces départements, et ; 2° Du cinquième du rapport entre : a) D'une part, la différence entre : - le nombre de mineurs et de majeurs de moins de vingt et un ans privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille que ce département aurait dû accueillir au 31 décembre de l'année précédente en appliquant la valeur du 1° au nombre de mineurs et de majeurs de moins de vingt et un ans accueillis dans l'ensemble des départements à cette date, et ; - le nombre de mineurs et de majeurs de moins de vingt et un ans effectivement pris en charge par le département à cette date ; b) D'autre part, le nombre de mineurs et de majeurs de moins de vingt et un ans accueillis dans l'ensemble des départements concernés au 31 décembre de l'année précédente. "
9. Il résulte de ces dispositions que le législateur a entendu répartir la charge que doivent supporter les départements en application du troisième alinéa de l'article 375-5 du code civil sur l'ensemble du territoire national en mettant en place une répartition des mineurs à accueillir et que le ministre de la justice fixe la clé de répartition entre les départements. Celle-ci est prise en compte par les décisions judiciaires de placements des mineurs à accueillir à partir des données transmises par les départements et mis à jour régulièrement.
10. Pour justifier de l'urgence à suspendre la décision du président du conseil départemental de l'Eure de refus de prise en charge de jeunes mineurs et notamment de MM. Mahamadou Konate et Ibrahim Gandega, le département de la Seine-Saint-Denis fait valoir que ce refus remet en cause l'équilibre du dispositif de péréquation nationale mis en place par le législateur, qu'il occasionne des conséquences financières préjudiciables sur son budget et qu'il dégrade la situation des deux jeunes accueillis. Toutefois, d'une part, il ne résulte pas de l'instruction que la décision litigieuse aurait pour effet de porter à l'intérêt public que constitue la nécessité du respect par l'ensemble des départements du dispositif national de répartition des mineurs accueillis une atteinte suffisamment grave et immédiate. D'autre part, il résulte de l'instruction que les deux jeunes accueillis par le département de la Seine-Saint-Denis ont fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire dans le département de l'Eure du procureur de la République près le tribunal judicaire de Bobigny en date du 19 mars 2024 pour une durée de huit jours et que le département requérant n'a saisi le juge des référés que le 17 mai 2024. Enfin, les jeunes sont actuellement accueillis et bénéficient ainsi d'une protection assurée par le département de la Seine-Saint-Denis qui n'établit ni l'impossibilité d'assurer cette prise en charge ni que le coût de celle-ci aurait des conséquences graves et immédiates sur son budget. Dans ces conditions, la condition de l'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative n'est pas remplie.
11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée, que les conclusions présentées par le département de la Seine-Saint-Denis sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, ainsi que, par voie de conséquence, celles aux fins d'injonction, doivent être rejetées.
Sur les frais du litige :
12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis une somme à la charge du département de l'Eure, qui n'est pas la partie perdante. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit à la demande du département de l'Eure présentée sur ce même fondement.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête du département de la Seine-Saint-Denis est rejetée.
Article 2 : Les conclusions du département de l'Eure au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au département de la Seine-Saint-Denis et au département de l'Eure.
Fait à Rouen, le 3 juin 2024.
La juge des référés,
C. Van Muylder Le greffier,
J.-B. Mialon
La République mande et ordonne au ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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