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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402039

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402039

mardi 16 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402039
TypeDécision
RecoursAutorisation
PublicationC
FormationJuge Unique 4
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 27 mai 2024, M. B A, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 26 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- il n'a bénéficié d'aucune information sur ses droits en matière d'asile et de séjour lorsqu'il a formulé sa demande ;

- le préfet a omis de consulter préalablement le collège de médecins de l'OFII ;

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est contraire aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- est illégale dès lors que la décision l'obligeant à quitter le territoire français est elle-même illégale ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juin 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Delacour comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Delacour, magistrate désignée ;

- les observations de Me Mary, représentant M. A, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 13 juin 1988 à Hassi Chagar (Mauritanie), de nationalité mauritanienne, a sollicité son admission au séjour au titre de l'asile le 25 mai 2022. Par un arrêté du 21 juillet 2022, le préfet de la Seine-Maritime a décidé de son transfert vers les autorités espagnoles. L'Etat français étant devenu responsable de la demande d'asile de M. A, celle-ci, relevant alors de la procédure normale, a été examinée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA), qui a rejeté cette demande par une décision du 12 mai 2023, confirmée le 18 janvier 2024 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA). Par un arrêté du 26 avril 2024, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé son pays de destination.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président / () ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions attaquées :

3. En premier lieu, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Toutefois, dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile où la décision faisant obligation de quitter le territoire français est prise après que la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire ont été définitivement refusés à l'étranger, l'obligation de quitter le territoire français découle nécessairement du défaut de reconnaissance de cette qualité ou de ce bénéfice. Le droit d'être entendu n'implique alors pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu à l'occasion de l'examen de sa demande de reconnaissance de sa qualité de réfugié. Lorsqu'il sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection internationale, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français, l'intéressé ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement ainsi que l'indique le " Guide du demandeur d'asile en France " qui lui est remis à l'occasion du dépôt de sa demande. Il lui appartient, à l'occasion du dépôt de sa demande d'asile, lequel doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utile, et notamment celles de nature à permettre à l'administration d'apprécier son droit au séjour au regard d'autres fondements que celui de l'asile. Le droit de l'intéressé d'être entendu, ainsi satisfait avant que n'intervienne le refus de la reconnaissance de la qualité de réfugié, n'impose pas à l'autorité administrative de le mettre à même de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'éventuelle décision portant obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de renvoi qui sont prises en conséquence du refus de reconnaissance de la qualité de réfugié ou du bénéfice de la protection subsidiaire. Ainsi, la circonstance que

M. A n'ait pas été invité à formuler des observations avant l'édiction de la décision l'obligeant à quitter le territoire, et de celle fixant son pays de destination ne permet pas de le faire regarder comme ayant été privé de son droit à être entendu. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'arrêté en litige comporte les considérations de droit et de fait sur lesquels il est fondé, notamment le rejet de la demande d'asile déposée par M. A. Il est donc suffisamment motivé.

5. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait omis d'examiner de façon particulière la situation de M. A.

6. En troisième lieu, la demande d'asile et de réexamen de la demande d'asile du requérant a été instruite et traitée par les organes de protection des réfugiés. Le moyen tiré de ce que M. A n'aurait pas reçu les informations sur ses droits de demandeur d'asile est, par suite, inopérant en tant qu'il est dirigé contre l'arrêté préfectoral attaqué.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 431-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction en vigueur à la date de la demande d'asile présentée par M. A : " Lorsqu'un étranger a présenté une demande d'asile qui relève de la compétence de la France, l'autorité administrative, après l'avoir informé des motifs pour lesquels une autorisation de séjour peut être délivrée et des conséquences de l'absence de demande sur d'autres fondements à ce stade, l'invite à indiquer s'il estime pouvoir prétendre à une admission au séjour à un autre titre et, dans l'affirmative, à déposer sa demande dans un délai fixé par décret. Il est informé que, sous réserve de circonstances nouvelles, notamment pour des raisons de santé, et sans préjudice de l'article L. 611-3, il ne pourra, à l'expiration de ce délai, solliciter son admission au séjour. () ". Selon l'article D. 431-7 du même code : " Pour l'application de l'article L. 431-2, les demandes de titres de séjour sont déposées par le demandeur d'asile dans un délai de deux mois. Toutefois, lorsqu'est sollicitée la délivrance du titre de séjour mentionné à l'article L. 425-9, ce délai est porté à trois mois. "

8. La méconnaissance de l'obligation légale d'inviter un demandeur d'asile à déposer une demande de titre de séjour est sans incidence sur la légalité de la mesure d'éloignement prise sur le fondement du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version applicable au litige, dès lors qu'elle a seulement pour conséquence de rendre inopposable aux demandeurs d'asile, lorsqu'ils n'ont pas été régulièrement informés, le délai pour demander un titre de séjour sur un autre fondement que l'asile. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que M. A a reçu communication de la notice d'information relative aux possibilités de demander un titre de séjour dès le début de l'examen par la France d'une demande d'asile le 24 février 2023, ainsi qu'en atteste la signature de ce document par l'intéressé.

9. En cinquième lieu, si M. A soutient souffrir de plusieurs pathologies qui nécessitent une prise en charge médicale dont le défaut pourrait entraîner des conséquences d'une exceptionnelle gravité, il n'établit, ni même n'allègue avoir transmis aux services de la préfecture des informations suffisamment précises et circonstanciées établissant qu'il était susceptible de bénéficier d'un droit au séjour en application de l'article L. 425-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et dont il appartient au préfet de vérifier avant d'édicter une obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 613-1 du code précité au regard des éléments qui se trouvent en sa possession. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que le préfet était tenu de saisir le collège de médecins de l'OFII, préalablement à la décision contestée.

10. En sixième lieu, M. A soutient que les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile bien qu'abrogées par l'article 37 de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024, encore en vigueur à la date de sa demande d'asile, ont été méconnues. Toutefois, en l'absence de dispositions transitoires qui y seraient relatives, les dispositions de l'article L. 611-3, dans leur version issue de la loi du 26 janvier 2024, sont immédiatement applicables aux décisions prises dès l'entrée en vigueur de la loi. Il en résulte que le requérant ne peut utilement invoquer la méconnaissance des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code précité, qui n'étaient plus en vigueur à la date de la mesure d'éloignement attaquée. En tout état de cause, le requérant n'établit pas, par la production d'un certificat médical émanant d'un praticien hospitalier du pôle médecine aigüe Ouverture sur la ville du groupe hospitalier du Havre attestant de douleurs chroniques neurogènes au niveau de la paroi abdominale, et d'ordonnances médicales prescrivant un traitement antalgique, que le défaut de prise en charge médicale emporterait des conséquences d'une exceptionnelle gravité, et qu'il ne pourrait bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans son pays d'origine, et que, par suite, sa situation lui permettrait de bénéficier d'un titre de séjour en application de l'article

L. 425-9 du code précité. Le moyen ainsi soulevé doit être écarté.

11. En dernier lieu, M. A, entré récemment sur le territoire français, soutient qu'il souffre de plusieurs pathologies, il n'établit, ni même n'allègue disposer d'attaches personnelles et familiales sur le territoire français, ni ne justifie d'une insertion sociale ou professionnelle sur le sol national. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Dès lors, ces moyens doivent être écartés.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision l'obligeant à quitter le territoire français. Dès lors, il n'est pas fondé à s'en prévaloir à l'encontre de la décision lui refusant un délai de départ volontaire.

13. En second lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales () ".

14. M. A soutient être exposé à des risques de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour en Mauritanie, au motif qu'il a été accusé, du fait de son appartenance ethnique, d'avoir causé le décès d'un dromadaire dont le propriétaire est d'origine maure. Toutefois, et alors que sa demande d'asile a été rejetée par l'OFPRA par une décision du 12 mai 2023, confirmée le 18 janvier 2024 par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA), compte tenu des propos sommaires et peu crédibles quant aux évènements à la suite desquels le frère du requérant aurait été contraint de fuir la Mauritanie, des propos particulièrement vagues et peu personnalisés de l'intéressé quant aux problèmes qu'il a rencontrés personnellement avec les autorités de son pays d'origine, de l'absence d'explication convaincante " concernant l'absence de réelles difficultés rencontrées avec les autorités mauritaniennes par ses proches, notamment son père et ses deux autres frères aînés restés en Mauritanie, alors que ceux-ci semblent se trouver objectivement dans la même situation que le requérant ", et des craintes en cas de retour dans son pays d'origine exposées par l'intéressé de façon vague et impersonnelle, il n'apporte aucun élément nouveau quant à la matérialité des faits tels qu'ils ont été exposés précédemment devant l'OFPRA et la CNDA, ni ne produit davantage d'éléments permettant d'établir ses allégations selon lesquelles il serait personnellement exposé aux risques précités en cas de retour en Mauritanie. Dès lors, il n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées, ainsi que par voie de conséquence, celles à fin d'injonction et d'astreinte, et celles présentées au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est provisoirement admis à l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de la Seine-Maritime et à la SELARL Mary et Inquimbert.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé : L. DELACOUR

Le greffier,

Signé : J-B. MIALON

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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