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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2402752

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2402752

mardi 23 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2402752
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantBARHOUM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Barhoum, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 27 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature ;

- il est intervenu au terme d'une procédure irrégulière en l'absence de respect de son droit à être préalablement entendu ;

- il est entaché d'illégalité dès lors que de nouvelles circonstances de fait et de droit font obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 juillet 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'ordonnance n° 397206 du 8 mars 2016 du Conseil d'Etat ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Par une décision du 2 avril 2024, le président du tribunal a désigné M. C comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers visées aux chapitres VI, VII, VII bis, VII ter et VII quater du titre VII du livre VII de la partie réglementaire du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 22 juillet 2024, après avoir présenté son rapport, le magistrat désigné a entendu les observations de Me Barhoum, qui a repris les conclusions et moyens exposés dans la requête et a produit des pièces à l'audience. Après avoir rappelé l'ancienneté de séjour de M. B et qu'il a bénéficié d'un titre de séjour en sa qualité de parent d'enfant français, elle a souligné que la circonstance qu'il n'ait pas été auditionné avant l'intervention de l'arrêté attaqué l'avait privé de la possibilité de faire état de la reprise de sa relation avec sa compagne, de l'intervention d'une décision du juge aux affaires familiales concernant ses droits parentaux et de l'absence de menace pour l'ordre public en raison de son comportement. Elle a en outre relevé que de telles circonstances, nouvelles, lui donnent droit à la délivrance d'un titre de séjour, ce qui fait obstacle à l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet. Elle en a de plus tiré la conclusion que le tribunal devait, pour ce motif, suspendre cette exécution. Elle a enfin indiqué que l'éloignement de M. B ne constitue plus une perspective raisonnable compte tenu des conditions fixées par les autorités gambiennes pour la délivrance d'un laissez-passer consulaire, tenant à la mention d'un membre de la famille de l'intéressé devant l'accueillir à son arrivée, faute pour lui de disposer de telles attaches dans ce pays. Ont également été entendues les observations de M. B, qui a précisé la nature de ses liens avec sa fille, les conditions de la reprise de sa relation avec sa compagne et le contexte dans lequel ses condamnations pénales sont intervenues.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, à 11 h 32, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant gambien né le 27 novembre 2000, déclare être entré le 25 août 2019 sur le territoire français. Il s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", valable du 26 avril 2022 au 25 avril 2023, dont il a sollicité le renouvellement le 9 octobre 2023. Par une décision du 7 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté cette demande. Par suite de la condamnation de l'intéressé, le 3 juillet 2023, à une peine de six mois d'emprisonnement et par un arrêté du 7 novembre 2023, le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a prononcé une interdiction de retour d'une durée d'un mois. Par un jugement n° 2304547 du 29 novembre 2023, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a rejeté le recours de M. B contre cet arrêté. En l'absence d'exécution de cette mesure d'éloignement et par un arrêté du 21 janvier 2024, le préfet de la Seine-Maritime a prolongé de cinq mois la durée de l'interdiction de retour dont l'intéressé fait l'objet. Par un jugement n° 2400281 du 26 janvier 2024, le magistrat désigné du tribunal administratif de Rouen a notamment rejeté le recours de M. B contre cet arrêté. Par l'arrêté attaqué du 27 avril 2024, notifié le 11 juillet, le préfet de la Seine-Maritime a assigné ce dernier à résidence.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire en application des dispositions précitées.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, par arrêté du 18 avril 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du 21 avril, M. Philippe Leraitre, secrétaire général pour les affaires régionales, a reçu délégation du préfet de la Seine-Maritime à l'effet de signer, dans le cadre de la permanence du corps préfectoral, les décisions prises en application du livre VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans le cadre de l'éloignement des étrangers en situation irrégulière, au nombre desquelles figure l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

5. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. B a été entendu le 21 janvier 2024 par les services de police, préalablement à son assignation à résidence prononcée par arrêté du même jour, et a, à cette occasion, fait état de sa situation personnelle et familiale. Il est en revanche constant qu'il n'a pas été auditionné immédiatement avant l'intervention de l'arrêté attaqué. L'intéressé soutient à cet égard qu'il aurait pu faire valoir que sa relation et la vie commune avec sa compagne, et mère de son enfant, avaient repris, que, par un jugement du 24 mai 2024, le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Rouen a fixé ses droits et devoirs parentaux à l'égard de cet enfant et que, dans son ordonnance du 11 juillet 2024, le juge des libertés et de la détention a estimé que son comportement ne présentait pas une menace pour l'ordre public. De telles circonstances sont toutefois postérieures à l'arrêté attaqué et ne peuvent dès lors permettre de regarder M. B comme ayant été privé de la possibilité de mieux faire valoir sa défense. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit de l'intéressé à être entendu préalablement à l'intervention d'une décision qui l'affecterait défavorablement doit être écarté.

6. En troisième lieu et d'une part, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicable au litige : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article L. 732-8 du même code applicable au litige : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée devant le président du tribunal administratif dans le délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. / Le délai de quarante-huit heures prévu au premier alinéa est également applicable à la contestation de la décision d'assignation à résidence notifiée postérieurement à la décision d'éloignement, alors même que la légalité de cette dernière a été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée ".

7. Il résulte de ces dispositions que l'autorité administrative peut ordonner l'assignation à résidence d'un étranger faisant l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins d'un an auparavant et pour laquelle aucun délai de départ volontaire pour quitter le territoire n'a été accordé. Une telle mesure a pour objet de mettre à exécution la décision prononçant l'obligation de quitter le territoire français et ne peut être regardée comme constituant ou révélant une nouvelle décision comportant obligation de quitter le territoire, qui serait susceptible de faire l'objet d'une demande d'annulation. Il appartient toutefois à l'autorité administrative de ne pas mettre à exécution l'obligation de quitter le territoire si un changement dans les circonstances de droit ou de fait a pour conséquence de faire obstacle à la mesure d'éloignement. Dans pareille hypothèse, l'étranger peut demander, sur le fondement de l'article L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au président du tribunal administratif l'annulation de cette décision d'assignation à résidence dans les quarante-huit heures suivant sa notification. S'il n'appartient pas à ce juge de connaître de conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, après que le tribunal administratif, saisi sur le fondement de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a statué ou que le délai prévu pour le saisir a expiré, il lui est loisible, le cas échéant, d'une part, de relever, dans sa décision, que l'intervention de nouvelles circonstances de fait ou de droit fait obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et impose à l'autorité administrative de réexaminer la situation administrative de l'étranger et, d'autre part, d'en tirer les conséquences en suspendant les effets de la décision devenue, en l'état, inexécutable.

8. D'autre part, indépendamment de l'énumération prévue par l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, des catégories d'étrangers qui ne peuvent faire l'objet d'une mesure d'éloignement, l'autorité administrative ne saurait légalement prendre une telle mesure à l'encontre d'un étranger que si ce dernier se trouve en situation irrégulière au regard des règles relatives à l'entrée et au séjour. Lorsque la loi prescrit que l'intéressé doit se voir attribuer de plein droit un titre de séjour, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement faire l'objet d'une mesure d'éloignement.

9. Si les circonstances décrites au point 5, intervenues après l'édiction de la mesure d'éloignement, présentent un caractère nouveau, elles sont toutefois postérieures à l'arrêté attaqué. M. B ne peut dès lors utilement s'en prévaloir pour soutenir que cet arrêté est entaché d'illégalité dès lors que ces nouvelles circonstances font obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. Ce moyen doit par suite être écarté.

10. En quatrième lieu, les difficultés rencontrées par le préfet avec les autorités gambiennes, dont M. B fait état, dans le cadre des diligences accomplies en vue de l'exécution d'office de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet sont postérieures à l'arrêté attaqué. L'intéressé ne peut dès lors utilement se prévaloir de ces circonstances pour soutenir que son éloignement ne constitue plus une perspective raisonnable. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

11. En cinquième lieu et d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

12. D'autre part, aux termes de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ".

13. M. B fait valoir que, résidant en France il y a un peu moins de cinq ans, il entretient, depuis peu de temps après son arrivée, une relation sentimentale avec une ressortissante française, avec laquelle il a eu un enfant à l'éducation et à l'entretien duquel il contribue. Il indique également avoir travaillé à de nombreuses reprises en intérim pendant cette période. Toutefois, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé exerçait une activité professionnelle à la date de l'arrêté attaqué. Par ailleurs, au regard de ses modalités, l'obligation de présentation que cet arrêté prévoit, qui lui impose de se présenter dans les locaux de la police aux frontières, à Rouen, une fois par jour du lundi au vendredi, à l'heure de son choix entre 9 heures et 12 heures ou 14 heures et 17 heures, ne porte pas une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale, ni ne méconnaît l'intérêt supérieur de son enfant. Par suite, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations précitées doivent être écartés.

14. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés aux points 11 et 13, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences de la décision attaquée sur la situation personnelle de M. B doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 27 avril 2024 du préfet de la Seine-Maritime doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin de suspension :

16. Ainsi qu'il a été dit au point 9, après avoir relevé que l'intervention de circonstances de fait ou de droit nouvelles faisait obstacle à l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français et impose à l'autorité administrative de réexaminer la situation administrative de l'étranger, il est loisible au tribunal saisi sur le fondement de l'article L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile d'en tirer les conséquences en suspendant les effets de la décision devenue, en l'état, inexécutable.

17. Par suite de ce qui a été dit au point 9, en l'absence de circonstances de fait ou de droit nouvelles faisant obstacle à son exécution et antérieures à l'arrêté attaqué, les conclusions à fin de suspension de l'obligation de quitter le territoire français dont fait l'objet M. B ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

18. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Ces dispositions font toutefois obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Barhoum et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 23 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé :

J. CLa greffière,

Signé :

S. Leconte

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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