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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403095

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403095

vendredi 9 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403095
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantLEPEUC MARIE

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen, statuant en urgence, a rejeté la requête de M. B A contre les arrêtés du 29 juillet 2024 du préfet de la Seine-Maritime lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour de trois mois et ordonnant son assignation à résidence. Le tribunal a substitué la base légale de la décision d'éloignement, fondée sur le 3° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile (CESEDA), par le 1° du même article, jugeant que M. A ne justifiait pas d'un droit au séjour. Il a estimé que les moyens soulevés, notamment ceux tirés de la méconnaissance du droit d'être entendu, de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'erreur manifeste d'appréciation, n'étaient pas fondés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 30 juillet 2024 et le 6 août 2024, M. B A, représenté par Me Lepeuc demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 29 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination en cas d'exécution d'office et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de trois mois ;

3°) d'annuler l'arrêté du 29 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois, et de lui délivrer dans l'attente un récépissé dans un délai de sept jours, et de mettre fin à son signalement aux systèmes d'informations Schengen dans un délai de 10 jours à compter de la notification du présent jugement,

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle et subsidiairement de lui verser directement cette somme sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle au regard des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut de base légale dès lors qu'il n'a pas fait l'objet d'une décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un vice de procédure tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une exception d'illégalité ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que le préfet s'est considéré à tort en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une exception d'illégalité ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

-elle est entachée d'une exception d'illégalité et d'un défaut de base légale ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant assignation à résidence :

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

-elle est entachée d'une exception d'illégalité ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 août 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991,

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Esnol comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Esnol, magistrate désignée, qui a informé les parties que le jugement était susceptible d'être fondé sur le moyen relevé d'office tiré de la substitution de base légale de la décision afin de substituer les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à celle du 3° du même article ;

- les observations de Me Lepeuc, représentant M. A qui conclut aux mêmes fins que la requête, par les mêmes moyens et fait valoir en outre que :

* La décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut d'examen et méconnait les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* La décision portant obligation de quitter le territoire français méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales compte tenu notamment de ses études réalisées en France, de l'obtention d'un titre de séjour par son petit frère, de sa durée de présence en France et de l'absence de menace à l'ordre public ;

* Le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu est abandonné uniquement en tant qu'il est dirigé contre l'obligation de quitter le territoire français ;

* La décision portant délai de départ volontaire méconnait le droit d'être entendu, elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation ;

* La décision fixant le pays de destination méconnait les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard aux risques de persécutions en cas de retour dans son pays d'origine dès lors que sa famille paternelle cherchait à exciser sa petite sœur ;

* La décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur de droit et d'erreur d'appréciation.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant sénégalais né le 19 janvier 2003, est entré régulièrement sur le territoire français le 7 octobre 2017. Par un arrêté du 29 juillet 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant la durée de trois mois. Par un arrêté du même jour dont M. A demande également l'annulation, le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Dans les circonstances de l'espèce, eu égard à l'urgence, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991, d'admettre provisoirement M. A à l'aide juridictionnelle.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

3. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () "

4. Pour fonder la décision attaquée, le préfet de la Seine-Maritime s'est fondé sur le fait que M. A a fait l'objet d'un arrêté portant refus de titre de séjour et d'une obligation de quitter le territoire français le 11 août 2021, confirmé par le tribunal administratif de Rouen le 3 février 2022 et la cour administrative de Douai le 25 août 2022 auquel il n'a pas déféré et qu'il est célibataire et sans enfant.

5. Toutefois, il est constant que M. A est entré sur le territoire français régulièrement en 2017 alors qu'il était âgé de 14 ans, aux côtés de sa mère, son frère et sa sœur. La demande d'asile présentée par la mère de l'intéressé en son nom propre et au nom de ses enfants mineurs a été rejetée par décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 30 janvier 2020 confirmée par la cour nationale du droit d'asile 16 décembre 2020. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été scolarisé en France à compter de 2017 et produit à l'appui de ses allégations ses bulletins de notes faisant état d'un ensemble de bons résultats ainsi que notamment son diplôme national de brevet des collèges avec mention assez bien. En outre, il ressort également des pièces du dossier que, postérieurement à la précédente mesure d'éloignement dont M. A fait l'objet, l'intéressé a poursuivi son intégration en France, par l'obtention de son baccalauréat technologique en juillet 2021. M. A a indiqué à l'audience, par des propos circonstanciés non dénués de toute vraisemblance, chercher à poursuivre sa formation dans le cadre d'une licence professionnelle pour travailler dans le milieu automobile, et être, dans l'attente de la régularisation de sa situation, bénévole dans le club de football où il est licencié. Ces allégations sont corroborées par la production notamment d'attestations du responsable de la formation au sein du club de football de Rouen indiquant les horaires d'entraînement de l'intéressé et son investissement dans le club et de captures d'écran d'échanges de courriels avec l'université de Rouen. De plus, et surtout, si la mère de M. A n'est pas en situation régulière, il ressort des pièces du dossier que le petit frère de M. A, avec qui ce dernier a toujours vécu, s'est vu délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " et que sa petite sœur, toujours mineure, ne peut être regardée comme se maintenant en situation irrégulière en France. Enfin, il n'est pas contesté que M. A a quitté son pays aux côtés de sa mère en raison d'un conflit familial ayant éclaté relatif à la pratique de l'excision, qui l'a opposé à sa famille paternelle si bien que M. A serait isolé en cas de retour dans son pays d'origine. Dans les circonstances particulières de l'espèce, eu égard notamment à l'intégration personnelle de M. A qui a vécu plus d'un tiers de sa vie en France, entre ses 14 et 21 ans, la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à la vie privée et familiale de M. A et méconnait ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens dirigés à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 29 juillet 2024 portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, des décisions du même jour refusant la délivrance d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de sa destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois mois, et enfin, de l'arrêté du même jour portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours qui sont ainsi privées de base légale.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. En premier lieu, aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

8. Eu égard à ses motifs, l'exécution du présent jugement implique nécessairement que la situation de M. A soit réexaminée et implique la remise à l'intéressé d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur sa situation. Il y a lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

9. En second lieu, aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ".

10. L'exécution du présent jugement implique également, en application des dispositions citées au point précédent, la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les conditions prévues à l'article 7 du décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 susvisé.

Sur les frais d'instance :

11. Il y a lieu de mettre à la charge de l'État, partie perdante, la somme de 1 000 euros au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et que son avocat renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1000 euros sera directement versée à M. A.

D E C I D E :

Article 1er : Les décisions du 29 juillet 2024, par lesquelles le préfet de la Seine-Maritime a obligé M. A à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, lui a interdit de retour sur le territoire français pour une durée de trois mois, sont annulées.

Article 2 : L'arrêté du 29 juillet 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 29 juillet 2024 ci-dessus annulée.

Article 4 : Il est enjoint au préfet de la Seine-Maritime de réexaminer la situation de M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 5 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Lepeuc renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Lepeuc, avocat de M. A, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera directement versée à M. A.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Lepeuc et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 août 2024.

La magistrate désignée,

Signé :

B. ESNOL La greffière,

Signé :

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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