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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2403141

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2403141

vendredi 6 décembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2403141
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation4 ème Chambre
Avocat requérantGRAVELOTTE BERENGERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. B A, représenté par Me Gravelotte, demande au tribunal :

1°) d'annuler, pour excès de pouvoir, l'arrêté du 23 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime, à titre principal, de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " et à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation, en toute hypothèse, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer dans l'attente, dans un délai de huit jours à compter de cette même date, sous la même astreinte, une autorisation provisoire de séjour ou un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

La décision portant refus de titre de séjour :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 435-3, R. 431-10 et L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 47 du code civil ;

- méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision portant obligation de quitter le territoire français :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de titre de séjour ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La décision fixant le pays de renvoi :

- a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation de signature ;

- doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 10 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Cotraud, premier conseiller,

- et les observations de Me Gravelotte, représentant M. A.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était pas présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant guinéen, déclare être entré le 23 août 2020 sur le territoire français. L'intéressé a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Seine-Maritime du 21 septembre 2020 jusqu'à sa majorité, la tutelle de l'intéressé ayant auparavant été confiée à ce service, par jugement du 30 novembre 2020 du juge des tutelles du tribunal judiciaire de Rouen. Le 9 mars 2022, l'intéressé a sollicité un titre de séjour sur le fondement des articles L. 435-3 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par l'arrêté attaqué du 23 avril 2024, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté cette demande, a fait obligation à M. A de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié" ou "travailleur temporaire", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ". Aux termes de l'article R. 431-11 de ce même code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". Aux termes de la rubrique 66 de cette liste fixée à l'annexe 10 dudit code, à l'appui d'une demande de carte de séjour temporaire prévue à l'article L. 435-3 précité, le demandeur doit fournir, dans tous les cas, un justificatif d'état civil : une copie intégrale d'acte de naissance comportant les mentions les plus récentes accompagnée le cas échéant de la décision judiciaire ordonnant sa transcription (jugement déclaratif ou supplétif).

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de ce dernier article : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. Celle-ci est appréciée au regard de la loi française ".

4. Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Par ailleurs, lorsqu'il examine une demande d'admission exceptionnelle au séjour en qualité de " salarié " ou " travailleur temporaire ", présentée sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 435-3, le préfet vérifie tout d'abord que l'étranger est dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, qu'il a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et dix-huit ans, qu'il justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public. Il lui revient ensuite, dans le cadre du large pouvoir dont il dispose, de porter une appréciation globale sur la situation de l'intéressé, au regard notamment du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. Il appartient au juge administratif, saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le préfet n'a pas commis d'erreur manifeste dans l'appréciation ainsi portée.

6. En premier lieu, pour contester que M. A a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans, le préfet, s'appropriant les conclusions de l'analyse documentaire réalisée par la police aux frontières, non produites, rendues le 9 novembre 2020, a estimé que les documents produits par l'intéressé pour justifier de son état civil étaient irréguliers. Il fait à cet égard grief au jugement supplétif délivré le 24 juillet 2020 d'être falsifié en raison d'une modification du nom du signataire et à l'extrait du registre de l'état civil n° 3901 le transcrivant, délivré le 6 août 2020, d'être irrégulier par voie de conséquence et de comporter en outre un timbre sec partiellement illisible. Toutefois et d'une part, compte tenu des mentions concordantes portées sur le jugement supplétif concernant le magistrat ayant rendu le jugement et le greffier l'ayant assisté, il n'en ressort pas, en l'absence de précision supplémentaire apportée par le préfet, que " le nom du signataire a été modifié ", alors en outre que le nom des signataires et leur signature ne présentent aucune rature, ni surcharge. D'autre part, l'illisibilité partielle du timbre sec figurant sur l'extrait de l'acte de l'état civil transcrivant le jugement supplétif n'est pas à elle seule de nature à le tenir pour irrégulier. Par ailleurs, il ressort des termes de la décision attaquée que M. A a produit un acte de naissance établi le 18 novembre 2021 par les autorités consulaires guinéennes en France, que la police aux frontières a considéré comme authentique. En outre, sur la base notamment de ces documents, M. A s'est vu délivrer un passeport valable du 6 juillet 2022 au 6 juillet 2027 et une carte consulaire valable du 25 mars 2021 au 25 mars 2023, renouvelée jusqu'au 28 mai 2026, dont l'authenticité n'est pas contestée. Enfin, la minorité de l'intéressé au moment de son arrivée en France n'a pas été remise en cause par le juge des tutelles, ni par le service de l'aide sociale à l'enfance. Les informations se rapportant à l'identité et à la date de naissance qui sont inscrites sur le passeport et la carte consulaire concordent avec celles figurant sur les documents d'état civil litigieux. Dans ces conditions, les documents présentés par M. A, à l'appui de sa demande de titre de séjour, pour justifier de son état civil, ne peuvent être regardés comme frauduleux ou falsifiés et les mentions qui y sont portées s'agissant de son identité et sa date de naissance, le 13 avril 2004, font foi. En rejetant, pour ce motif, la demande de titre de séjour de l'intéressé, le préfet a méconnu les dispositions des articles R. 431-10 et L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

7. En second lieu, eu égard à ce qui a été dit au point précédent, M. A, confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de la Seine-Maritime, à compter du 26 août 2020, l'a été entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans. De plus, il ressort des pièces du dossier que, à la date de sa demande de titre de séjour, déposée le 9 mars 2022, dans l'année de sa majorité, l'intéressé était admis à suivre du 13 septembre 2021 au 16 juin 2023, une formation en vue d'obtenir le certificat d'aptitude professionnelle " Intervention en maintenance technique ", qu'il s'est vu délivrer le 30 juin 2023 avec une moyenne générale de 12 / 20. Il ressort de la note sociale versée à l'appui de sa demande de titre de séjour que, lorsqu'il était suivi par le service de l'aide sociale à l'enfance, M. A a su mettre à profit son accompagnement et, sérieux et respectueux, s'est pleinement investi dans sa formation. Par ailleurs, si à la date de la décision attaquée, intervenue plus de deux ans après le dépôt de la demande de titre de séjour de l'intéressé, celui-ci avait achevé ses études depuis un peu moins d'un an, il a par la suite intégré le vivier des agents de maintenance remplaçants du département de la Seine-Maritime, dans le cadre duquel il a été affecté de septembre à décembre 2023 au collège Alain à Maromme, le secrétaire général de l'établissement ayant d'ailleurs produit une attestation en sa faveur. Il bénéficie enfin d'un contrat d'engagement jeune depuis le mois de janvier 2024, dans le cadre duquel il est accompagné par la Mission locale, qui atteste de son sérieux, et a en outre été recruté, comme vacataire, du 22 avril au 22 mai 2024, pour la maintenance des équipements sportifs par la commune de Mont-Saint-Aignan. M. A démontre ce faisant sa capacité à s'insérer dans la société française, ce que le préfet ne conteste pas sérieusement. Dans ces conditions, et alors même que l'intéressé ne serait pas dépourvu d'attaches familiales en Guinée, le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en refusant de délivrer à M. A un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens invoqués au soutien des conclusions dirigées contre la décision attaquée, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 23 avril 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande de titre de séjour, de même que, par voie de conséquence, des décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi de cette mesure d'éloignement.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

9. Compte tenu du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement, sous réserve d'un changement de circonstances de fait ou de droit, qu'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " soit délivrée à M. A. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet territorialement compétent d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, ainsi que de lui délivrer, dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de cette même date. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais exposés et non compris dans les dépens :

10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 susvisée. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Gravelotte, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me A d'une somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 23 avril 2024 du préfet de la Seine Maritime est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet territorialement compétent de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement, et dans l'attente, un récépissé de demande de titre de séjour dans un délai de quinze jours à compter de cette même date.

Article 3 : L'Etat versera à Me Gravelotte une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve que Me Gravelotte renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Gravelotte et au préfet de la Seine-Maritime.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Van Muylder, présidente,

M. Armand, premier conseiller,

M. Cotraud, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 6 décembre 2024.

Le rapporteur,

Signé : J. Cotraud

La présidente,

Signé : C. Van MuylderLe greffier

Signé : J.-B. Mialon

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

J.-B. MIALON

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