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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2404440

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2404440

mardi 19 novembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2404440
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationURGENCES JU
Avocat requérantMARY-INQUIMBERT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 novembre 2024, M. C B, représenté par la SELARL Mary et Inquimbert, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert aux autorités espagnoles responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Seine-Maritime de prendre en charge sa demande d'asile, sans délai, à compter de la décision à intervenir, sous astreinte de cent euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à la SELARL Mary et Inquimbert au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à charge, pour la SELARL Mary et Inquimbert, de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

M. C B soutient que :

- l'arrêté est signé par une autorité incompétente ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il méconnaît les stipulations l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il a été adopté en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne relatif au droit d'être entendu ;

- il appartient au préfet de justifier de l'existence et de la régularité de la demande adressée aux autorités espagnoles ainsi que de la réponse de ces autorités ;

- il est entaché d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 18-1 d) du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement et du Conseil ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur les conséquences de la décision sur la situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 novembre 2024, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu :

- la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Favre comme juge du contentieux des mesures d'éloignement des étrangers ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 modifié ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- la directive n° 2013/32/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Favre, magistrate désignée ;

- les observations de Me Le Chevallier, représentant M. C B, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens qu'elle développe ;

- M. C B, assisté de M. A, interprète assermenté en langue peul, qui répond aux questions posées par le tribunal.

Le préfet de la Seine-Maritime n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction est intervenue à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 922-16 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant mauritanien né le 1er janvier 1970, déclare être entré en France en septembre 2024. Le 6 septembre 2024, il a déposé une demande d'asile auprès de la préfecture de police de Paris. Les consultations opérées sur la borne Eurodac ont révélé qu'il avait été identifié par les autorités espagnoles, le 26 juillet 2024. Le 12 septembre 2024, le préfet de la Seine-Maritime a saisi les autorités espagnoles, sur le fondement de l'article 18-1 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé, d'une demande de prise en charge de l'intéressé. Cette demande a été acceptée par un accord implicite intervenu le 27 septembre 2024, sur le fondement de l'article 25-2 du règlement précité. Par l'arrêté attaqué du 8 octobre 2024, notifié le 30 octobre suivant, le préfet de la Seine-Maritime a décidé du transfert de M. C B aux autorités espagnoles.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu, en application de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, d'admettre provisoirement M. C B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. En premier lieu, par arrêté n°24-035 du 12 juillet 2024, publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Seine-Maritime, M. D, adjoint à la cheffe du pôle régional " Dublin ", a reçu délégation du préfet à l'effet de signer les arrêtés relevant des attributions de ce bureau. Le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque donc en fait.

4. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application du règlement n° 604/2013 (UE) du 26 juin 2013 doit se voir remettre une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend, dès le moment où le préfet est informé de ce qu'il est susceptible d'entrer dans le champ d'application de ce règlement, et, en tous cas, avant la décision par laquelle l'autorité administrative décide de refuser l'admission provisoire au séjour de l'intéressé au motif que la France n'est pas responsable de sa demande d'asile.

5. Si le requérant conteste avoir compris les informations qui lui ont remises, il ressort des pièces du dossier, et notamment du compte-rendu d'entretien individuel du 9 septembre 2024, contresigné par ses soins, que M. C B s'est vu remettre deux brochures d'information en langue française et traduite par le truchement d'un interprète en langue peul, que l'intéressé a déclaré comprendre, la première, dite " A ", intitulée " J'ai demandé l'asile dans l'Union européenne - quel pays sera responsable de ma demande ' ", et la seconde, dite " B ", intitulée " Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", ainsi que le guide du demandeur d'asile en France, en langue française, traduit également par un interprète en langue peul. M. C B a en outre disposé d'un délai raisonnable pour apprécier en toute connaissance de cause la portée de ces informations avant le 8 octobre 2024, date à laquelle le préfet de la Seine-Maritime a décidé son transfert aux autorités espagnoles. Dans ces conditions, M. C B n'a pas été privé de la garantie instituée par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Ce moyen doit, dès lors, être écarté.

6. En troisième lieu, il apparaît, à la lecture du compte rendu produit, que l'entretien du 9 septembre 2024 dont a bénéficié M. C B, a été conduit par un agent de la préfecture de police de Paris affecté au bureau d'accueil de la demande d'asile, soumis aux obligations d'obéissance hiérarchique, de discrétion professionnelle, de moralité, de probité et de neutralité, donc qualifié, assisté d'un interprète en peul officiant par téléphone et dans des conditions garantissant sa confidentialité. Le requérant ne fait au demeurant état d'aucun élément susceptible d'établir que cet entretien ne se serait pas déroulé dans les conditions prévues par l'article 5 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté.

7. En quatrième lieu, l'entretien individuel évoqué aux points précédents, a fourni à M. C B la possibilité de faire état de l'ensemble des éléments relatifs à sa situation. En tout état de cause, il ne livre aucun autre élément qu'il eût souhaité porter à la connaissance de l'autorité administrative et qui, s'il avait pu être communiqué à temps, aurait été de nature à faire obstacle à l'édiction de la mesure de transfert en litige. Par suite, le moyen tiré de ce que l'arrêté contesté méconnaîtrait le principe général du droit d'être entendu, qui est au nombre des principes fondamentaux du droit de l'Union européenne, doit être écarté.

8. En cinquième lieu, par la production des documents issus du réseau Dublinet, le préfet de la Seine-Maritime justifie avoir saisi, le 12 septembre 2024, les autorités espagnoles d'une demande de prise en charge de M. C B sur le fondement de l'article 18-1 d) du règlement (UE) n°604/2013 et avoir obtenu un accord implicite de ces autorités au terme de l'écoulement du délai prévu par les dispositions de l'article 25-2 de ce même règlement. En outre, les autorités espagnoles ont été informées de cet accord implicite, en application de l'article 10 du règlement (CE) n°1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003. Par suite, le moyen tiré de l'absence de saisine et d'acceptation des autorités espagnoles doit être écarté comme manquant en fait.

9. En sixième lieu, il ressort des pièces du dossier, et des termes mêmes de l'arrêté attaqué, qui mentionne, notamment, la situation administrative et personnelle de M. B, que le préfet a procédé à un examen réel et sérieux de la situation de ce dernier. Si la décision litigieuse indique le titre de " madame " au lieu de " monsieur " et intervertit le nom et le prénom du requérant, l'erreur de l'administration, pour regrettable qu'elle soit, ne constitue qu'une erreur de plume et est sans incidence sur la régularité de l'acte attaqué. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen réel et sérieux doit être écarté.

10. En septième lieu, aux termes de l'article 13 du règlement (CE) n° 2725/2000 du 11 décembre 2000 : " Responsabilité en matière d'utilisation des données / 1. Il incombe à l'État membre d'origine d'assurer : / a) que les empreintes digitales sont relevées dans le respect de la légalité; / b) que les données dactyloscopiques, de même que les autres données visées à l'article 5, paragraphe 1, à l'article 8, paragraphe 2, et à l'article 11, paragraphe 2, sont transmises à l'unité centrale dans le respect de la légalité; / c) que les données sont exactes et à jour lors de leur transmission à l'unité centrale; / d) sans préjudice des responsabilités de la Commission, que les données sont enregistrées, conservées, rectifiées et effacées dans la base de données centrale dans le respect de la légalité; / e) que les résultats de la comparaison des données dactyloscopiques transmis par l'unité centrale sont utilisés dans le respect de la légalité. / 2. Conformément à l'article 14, l'État membre d'origine assure la sécurité des données visées au paragraphe 1 avant et pendant leur transmission à l'unité centrale ainsi que la sécurité des données qu'il reçoit de l'unité centrale. / 3. L'État membre d'origine répond de l'identification définitive des données, conformément à l'article 4, paragraphe 6. () ". Aux termes de l'article 18 du règlement (UE) n°604/2013 du Conseil du 26 juin 2013: " 1. L'État membre responsable en vertu du présent règlement est tenu de : () b) reprendre en charge, dans les conditions prévues aux articles 23, 24, 25 et 29, le demandeur dont la demande est en cours d'examen et qui a présenté une demande auprès d'un autre État membre ou qui se trouve, sans titre de séjour, sur le territoire d'un autre État membre ; / () ".

11. Il ressort des pièces des dossiers qu'au moment où M. B a présenté auprès des autorités françaises sa demande d'asile, le 6 septembre 2024, ses empreintes digitales avaient déjà été relevées le 26 juillet 2024 par les autorités espagnoles. En ce sens, le préfet produit la lettre de la directrice de l'asile du ministère de l'intérieur en date du 6 septembre 2024 qui justifie du résultat positif des recherches entreprises sur le fichier européen Eurodac à partir des relevés décadactylaires établis le même jour pour M. B et qui révèle que leurs empreintes ont été précédemment relevées le même jour par les autorités espagnoles, en catégorie 1, soit en qualité de demandeur d'asile. Dans ces conditions, en l'absence de tout élément sérieux de nature à remettre en cause les correspondances relevées par le système Eurodac il est établi que le requérant avait effectivement déposé une demande d'asile en Espagne le 26 juillet 2024 avant son arrivée sur le territoire français. Dès lors, le préfet de la Seine-Maritime pouvait se fonder sur la responsabilité des autorités espagnoles pour l'examen de la demande d'asile de M. B en raison de la demande d'asile, par référence aux dispositions précitées de l'article 18, paragraphe 1, b) du règlement européen, la circonstance que le formulaire de recueil des informations lors de la demande d'asile mentionne le motif " franchissement régulier d'une frontière " étant sans incidence. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que le préfet aurait commis une erreur de droit au regard des dispositions précitées du règlement (UE) n°604/213 du 26 juin 2013 doit nécessairement être écarté.

12. En dernier lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes de l'article L. 571-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () / Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat. ".

13. La faculté laissée à chaque Etat membre par l'article 17 du règlement cité au point précédent de décider d'examiner une demande d'asile qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés par ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

14. Il ne ressort pas des pièces du dossier que l'Espagne, qui a accepté la prise en charge de M. C B, ne serait pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à ses droits, ni qu'elle présenterait des défaillances systémiques dans la procédure d'asile. Le requérant, lequel est entré récemment en France, fait valoir la présence de son neveu en France, sans toutefois l'établir. En outre, il ne présente pas une situation de particulière vulnérabilité. Le requérant fait valoir que qu'il s'expose à un risque de persécution en cas de retour vers son pays d'origine. Toutefois, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet d'éloigner M. B vers la Mauritanie, mais seulement de prononcer son transfert aux autorités espagnoles chargées de l'examen de sa demande de protection internationale. Dans ces conditions, en ne mettant pas en œuvre la procédure dérogatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 précité, le préfet de la Seine-Maritime n'a pas méconnu ces dispositions, ni les stipulations de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, pas plus qu'il n'a commis d'erreur manifeste d'appréciation. Les moyens soulevés en ce sens doivent, par conséquent, être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. C B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 8 octobre 2024 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné son transfert en Espagne. Ses conclusions à fin d'annulation doivent, par suite, être rejetées de même que, par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre au titre du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. C B est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la SELARL Mary et Inquimbert et au préfet de la Seine-Maritime.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2024.

La magistrate désignée,

Signé :

L. FAVRE

La greffière,

Signé :

P. HIS

La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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