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AccueilJurisprudence administrativeN° TA76-2500929

Tribunal Administratif de Rouen — Décision N° TA76-2500929

jeudi 5 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Rouen
SectionTribunal Administratif de Rouen
N° DossierTA76-2500929
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3 ème Chambre
Avocat requérantCABINET DGR AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Rouen a examiné la requête de M. B, ressortissant tunisien, contestant un arrêté du préfet de Maine-et-Loire du 7 janvier 2025 l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant une interdiction de retour de douze mois. Le tribunal a rejeté l'ensemble des moyens soulevés par le requérant, notamment ceux tirés de l'incompétence du signataire, de l'insuffisance de motivation, de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme et de l'article 3-1 de la Convention internationale des droits de l'enfant. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité des décisions préfectorales fondées sur les articles L. 611-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 25 février 2025, le vice-président désigné par la présidente du tribunal administratif de Caen a transmis au tribunal le dossier de la requête de M. B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Caen le 19 février 2025, M. A B, représenté par Me Roilette, demande au tribunal :

1) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté en date du 7 janvier 2025 par lequel le préfet de Maine-et-Loire l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois ;

3) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de deux cents euros par jour de retard et lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour ;

4) d'enjoindre au préfet de Maine-et-Loire de prendre toute mesure destinée à effacer le signalement le concernant dans le système d'information Schengen dans le même délai de quinze jours, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;

5) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

S'agissant de l'obligation de quitter le territoire français :

- le signataire de la décision attaquée était incompétent ;

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sans un examen de sa situation particulière ;

- elle porte atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

S'agissant de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision d'obligation de quitter le territoire français ;

- l'autorité administrative s'est crue à tort en situation de compétence liée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- cette décision est insuffisamment motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont est elle-même entachée la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

S'agissant de la décision interdisant le retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise sans un examen complet de sa situation ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité dont sont elles-mêmes entachées les décisions de d'obligation de quitter le territoire français et de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- elle porte atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle méconnait les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par une ordonnance du 13 mars 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 15 avril 2025.

Un mémoire en défense, présenté par le préfet de Maine-et-Loire, a été enregistré le 20 mai 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre le gouvernement de la République française et le gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 modifié ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le décret n°2004-374 du 29 avril 2004 ;

- le décret n°2010-569 du 28 mai 2010 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Mulot, premier conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Il ressort des pièces du dossier que M. A B, ressortissant de la république de Tunisie né en 1985, a été interpellé le 6 janvier 2025 par des fonctionnaires de police de Cholet (Maine-et-Loire) pour des faits de défaut de permis de conduire et de contrôle technique. Le lendemain, il s'est vu notifier un arrêté du 7 janvier 2025 du préfet de Maine-et-Loire lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Par la présente requête, M. B demande à titre principal au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 43 du décret du 29 avril 2004 relatif aux pouvoirs des préfets, à l'organisation et à l'action des services de l'Etat dans les régions et départements : " Le préfet de département peut donner délégation de signature () 7° Aux agents en fonction dans les préfectures, pour les matières relevant des attributions du ministre de l'intérieur ". L'arrêté attaqué a été signé par le directeur de l'immigration de la préfecture, qui bénéficiait, par arrêté du 10 octobre 2024 publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, d'une délégation de signature du préfet de Maine-et-Loire, à l'effet de signer notamment " () g) les décisions d'éloignement des étrangers (obligations de quitter le territoire français () ". Ainsi, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

4. En deuxième lieu, la décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui la fondent ; elle est, par suite, suffisamment motivée.

5. En troisième lieu, il ressort des termes mêmes de l'arrêté qu'il a été pris au terme d'un examen de la situation particulière du requérant et de l'examen de son droit au séjour prévu à l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

6. En quatrième lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ". En application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de procéder à l'éloignement d'un ressortissant étranger en situation irrégulière d'apprécier si, eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour en France, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. B est célibataire, sans charge de famille et il n'établit ni même n'allègue être dépourvu de toute attache dans son pays d'origine, qu'il a quitté à l'âge de trente-deux ans. S'il justifie d'une certaine intégration par l'exercice habituel d'une activité professionnelle de technicien de fibre optique et la location d'un logement destiné à sa résidence principale, ainsi que d'une ancienneté justifiée de séjour depuis 2018 environ, ces éléments ne permettent de retenir ni que le préfet de Maine-et-Loire a porté à son droit de mener une vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels a été prise la mesure d'éloignement, consécutive à l'interpellation du requérant pour un délit et une contravention, ni que cette mesure serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation personnelle de son destinataire.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

8. En premier lieu, en indiquant que M. B n'établissait pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine, le préfet de Maine-et-Loire a suffisamment motivé sa décision.

9. En second lieu, les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français ont tous été écartés. Dès lors, l'exception d'illégalité de cette décision soulevée à l'appui des conclusions dirigées contre la décision fixant le pays à destination duquel M. B pourra être éloigné, ne peut qu'être écartée.

Sur le refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sur le territoire français :

10. Le premier alinéa de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision ". L'article L. 612-2 du même code prévoit que par dérogation, " l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Enfin, aux termes de l'article L. 612-3 dudit code, " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour () ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. B est présent en France depuis 2018, qu'il exerce à titre habituel une activité professionnelle, dispose d'un logement qu'il occupe à titre de résidence principale et justifie à ce titre d'une forme d'intégration. En outre, il n'est ni allégué ni établi que sa présence représenterait une quelconque menace à l'ordre public au regard des seuls faits pour lesquels il a été interpellé. En lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai au seul motif qu'il n'avait pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour, alors qu'il ressort des éléments du dossier qu'il attendait de remplir les critères prévus par les circulaires successives des ministres de l'intérieur en matière de régularisation à titre exceptionnelle, le préfet de Maine-et-Loire a fait, dans les circonstances de l'espèce, une application erronée des décisions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant d'accorder à M. B un délai de départ volontaire.

12. Il résulte de ce qui précède que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire ainsi que, par voie de conséquence, celle de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, qui se trouve privée de base légale.

Sur les conclusions accessoires :

13. En premier lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, " Si la décision de ne pas accorder de délai de départ volontaire est annulée () le () tribunal administratif () rappelle à l'étranger son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera fixé par l'autorité administrative en application des articles L. 612-1 ou L. 612-2. Ce délai court à compter de sa notification ".

14. En application de ces dispositions, il appartient seulement au préfet compétent de fixer à M. B, s'il entend poursuivre son éloignement, un délai de départ volontaire, qui courra à compter de sa notification. Toutefois, cette fixation ne présente pas le caractère d'une mesure d'injonction nécessairement impliquée par le jugement au sens des articles L. 911-1 à L. 911-3 du code de justice administrative, de sorte que les conclusions présentées à ce titre par le requérant ne peuvent qu'être rejetées.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret n°2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription dans ce traitement ".

16. L'exécution du présent jugement implique en revanche, en application des dispositions précitées, la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans les conditions prévues à l'article 7 du décret du 28 mai 2010 susvisé. Il y a dès lors lieu d'enjoindre au préfet compétent de procéder à cette suppression dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, le prononcé d'une astreinte n'apparait pas nécessaire.

17. Ainsi qu'il y a statué au point 2 du présent jugement, il y a lieu d'admettre provisoirement M. B à l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Roilette, avocat de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Roilette. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du préfet de Maine-et-Loire du 7 janvier 2025 est annulé en tant qu'il refuse d'accorder à M. B un délai de départ volontaire et qu'il prononce à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Maine-et-Loire ou au préfet compétent de procéder à la suppression du signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dont fait l'objet M. B dans les conditions fixées au point 16 du présent jugement, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Roilette renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Roilette, avocat de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.

Article 5 : Les conclusions de la requête sont rejetées pour le surplus.

Article 6 : En application des dispositions de l'article L. 614-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il est rappelé à M. B qu'il lui appartiendra de quitter le territoire français dans le délai qui lui sera éventuellement fixé par l'autorité administrative.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Roilette et au préfet de Maine-et-Loire.

En application de l'article R. 751-10 du code de justice administrative, copie en sera adressée au procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Evreux.

Délibéré après l'audience du 22 mai 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Gaillard, présidente,

MM. Bouvet et Mulot, premiers conseillers,

Assistés de M. Tostivint, greffier.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juin 2025.

Le rapporteur,

signé

Robin Mulot La présidente,

signé

Anne Gaillard Le greffier,

signé

Henry Tostivint

La République mande et ordonne au préfet de Maine-et-Loire en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

Signé

S. Combes

N°2500929

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