Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 18 juillet et 7 septembre 2025, Mme B... A..., représentée par Me Labelle, demande au tribunal :
d’annuler pour excès de pouvoir l’arrêté du 12 juin 2025 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a ordonné sa reconduite d’office à la frontière en exécution d’une interdiction Schengen et a fixé le pays de destination ;
de mettre à la charge de l’Etat le versement à son conseil de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou à défaut à son profit.
Elle soutient que :
Sur la décision portant reconduite à la frontière :
elle est insuffisamment motivée ;
elle a été prise sans un examen de sa situation particulière ;
elle méconnait son droit au maintien sur le territoire français le temps de l’examen de sa demande d’asile ;
elle porte atteinte à l’intérêt supérieur de l’enfant, protégé par les stipulations de l’article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
elle repose sur des faits matériellement inexacts s’agissant d’un signalement des autorités espagnoles ;
elle méconnait le champ d’application de la loi dès lors qu’elle aurait dû faire l’objet d’une procédure de réadmission vers l’Espagne ;
elle est entachée d’une erreur manifeste d'appréciation ;
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
elle est insuffisamment motivée ;
elle méconnait, ensemble, les articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 28 août 2025, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme A... ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l’enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- la convention d’application de l’accord de Schengen du 14 juin 1985, en date du 19 juin 1990 ;
- le règlement (CE) n° 1987/2006 du Parlement européen et du conseil du 20 décembre 2006 ;
- le code des relations entre le public et l'administration
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 et le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Mulot, premier conseiller ;
- et les observations de Me Labelle, avocat de Mme A....
Considérant ce qui suit :
Il ressort des pièces du dossier que Mme B... A..., ressortissante de la République de Guinée née en 2005, s’est présentée le 12 juin 2025 au guichet unique pour demandeur d’asile à Rouen pour déposer une demande d’asile. Les recherches menées par le service ayant permis de mettre en évidence qu’elle faisait l’objet d’un signalement par les autorités espagnoles, qui auraient émis à son encontre une décision d’interdiction de retour au sens de la directive européenne, elle a été entendue par une fonctionnaire de police sur son parcours migratoire et sa situation administrative. A l’issue de cette audition, le préfet de la Seine-Maritime a, par arrêté du 12 juin 2025, décidé de la reconduite d’office de Mme A... et fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme A... demande à titre principal au tribunal d’annuler cet arrêté.
Sur la décision portant reconduite d’office à la frontière :
En premier lieu, l’arrêté comporte la mention des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est, par suite, suffisamment motivé.
En deuxième lieu, en se bornant à soutenir que les autorités espagnoles « auraient dû » enregistrer sa demande d’asile, Mme A... n’établit ni même n’allègue sérieusement y disposer d’un quelconque droit au séjour et entrer ainsi dans les cas prévus aux articles L. 621-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; elle ne pouvait, par suite, faire l’objet d’une procédure de réadmission. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance du champ d’application de la loi doit être écarté
En troisième lieu, il ressort des éléments transmis en défense par le préfet de la Seine-Maritime que la situation de Mme A... a fait l’objet d’un examen particulier, sans que la circonstance que l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ne soit pas mentionné n’y fasse obstacle.
En quatrième lieu, aux termes des dispositions de l’article L. 615-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, « L'autorité administrative peut décider de mettre en œuvre une décision obligeant un étranger à quitter le territoire d'un autre État dans les cas suivants : 1° L'étranger a fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée ou d'éloignement exécutoire prise par l'un des autres États parties à la convention signée à Schengen le 19 juin 1990 et se trouve irrégulièrement sur le territoire métropolitain (…) », et aux termes de l’article L. 541-3 du même code, « Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2. »
Il ressort des pièces du dossier que l’arrêté portant reconduite d’office à la frontière a été édicté préalablement à l’enregistrement de la demande d’asile de Mme A.... Il résulte des dispositions des articles L. 541-1 à L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que Mme A... bénéficie effectivement d’un droit au maintien sur le territoire français jusqu’à ce qu’intervienne une situation de fin du droit au maintien prévue aux articles L. 542-1 et L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de sorte que, comme le rappellent les dispositions de l’article L. 541-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la mesure de reconduite à la frontière ne peut être mise à exécution tant que Mme A... bénéficie de ce droit au maintien, sans que le bénéfice de ce droit ne rende illégale la décision édictée antérieurement. Il suit de là que le moyen susanalysé doit être écarté.
En cinquième lieu, aux termes de l’article 3 de la convention de New-York relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ». Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l’appui d’un recours pour excès de pouvoir, que, dans l’exercice de son pouvoir d’appréciation, l’autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l’intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.
La présence en France de Mme A... est particulièrement récente, et motivée par le dépôt d’une demande d’asile concernant sa fille, née en 2023, exposée selon la requérante à des risques de mutilations génitales. Toutefois, les éléments qu’expose Mme A... ont trait à l’existence de risques en cas de retour en Guinée, qui ne sont opérants qu’à l’encontre de la décision fixant le pays de renvoi, la décision d’éloignement n’ayant ni pour objet ni pour effet de déterminer le pays d’éloignement. Il s’ensuit que c’est sans méconnaitre l’intérêt supérieur de cette très jeune fille que le préfet de la Seine-Maritime a pu prononcer la reconduite à la frontière de Mme A....
En sixième lieu, il appartient au juge administratif, saisi de conclusions dirigées contre une décision administrative fondée sur le signalement de l'intéressé aux fins de non-admission dans des conditions définies par le paragraphe 2 de l'article 5 de la convention d'application de l'accord de Schengen signée le 19 juin 1990, de se prononcer sur le bien-fondé du moyen tiré du caractère injustifié de ce signalement, alors même qu'il a été prononcé par une autorité étrangère. En particulier le juge administratif contrôle l'exactitude des motifs donnés par l'administration et prononce l'annulation de la décision qui lui est déférée lorsque le motif invoqué repose sur des faits matériellement inexacts.
Le préfet de la Seine-Maritime a transmis au tribunal à l’appui de son mémoire en défense une fiche établie par les services de coopération internationale de la police nationale dont il résulte que Mme A... a fait l’objet d’un signalement aux fins de non-admission en vertu d'une décision de refus d'entrée émise par les autorités espagnoles à Tenerife valable du 13 novembre 2024 au 13 novembre 2026 ; il s’ensuit que le moyen tiré de l’inexactitude matérielle des faits sur lesquels repose la mesure d’éloignement en litige doit être écarté.
En dernier lieu, eu égard au signalement des autorités du Royaume d’Espagne et à la situation de la requérante, présente depuis très peu de temps sur le territoire national et dont toutes les attaches personnelles et familiales, notamment son fils, sont en Guinée, le préfet de la Seine-Maritime n’a pas entaché sa décision d’une erreur manifeste d'appréciation.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
En premier lieu, en indiquant que Mme A... n’établissait pas être exposée à des peines ou traitements contraires à la convention européenne des droits de l’homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d’origine, le préfet de la Seine-Maritime suffisamment motivé sa décision.
En second lieu, aux termes du dernier alinéa de l’article L. 721-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Un étranger ne peut être éloigné à destination d’un pays s’il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu’il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ». L’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales stipule : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » ; l’article 2 de cette convention protège le droit à la vie.
Mme A... soutient qu’en cas de retour dans son pays d’origine, sa fille serait exposée à des risques de peines ou traitements inhumains au sens des stipulations citées de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales en raison de son appartenance ethnique et des pratiques familiales et sociales qui font des mutilations génitales féminines une norme sociale.
Il ressort des pièces du dossier ainsi que de l’examen de sources librement disponibles notamment le rapport commun de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides et de la Cour nationale du droit d'asile de 2017 ainsi que de la jurisprudence de la Cour que les mutilations génitales féminines constituent une norme sociale en Guinée, de sorte que les enfants exposées à une mutilation sexuelle féminine constituent un groupe social au sens de la convention de Genève.
Toutefois, bien que Mme A... justifie avoir été elle-même victime de cette pratique, elle se borne devant le tribunal à faire état de sa nationalité, de sa région d’origine, de son ethnie, de sa confession religieuse et à indiquer qu’elle se serait opposée à « des membres » de sa famille, non désignés, au sujet de sa jeune fille née en 2023 et notamment de son affectation dans une école coranique. Ces seules allégations particulièrement imprécises et qui ne sont étayées par aucune pièce du dossier concernant spécifiquement la requérante ou sa fille ne permettent pas de considérer que Mme A... établit, comme les dispositions de l’article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile le lui imposent, que sa fille est exposée à des traitements contraires aux stipulations des articles 2 et 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il s’ensuit que les moyens analysés ci-dessus doivent être écartés.
Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A... tendant à l’annulation de l’arrêté attaqué doivent être rejetées. Ses conclusions et celles de son avocat tendant à l’octroi de frais d’instance doivent également être rejetées, l’Etat n’étant pas la partie perdante et Mme A... n’ayant pas justifié être bénéficiaire de l’aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er
: La requête de Mme A... est rejetée.
Article 2 :
Le présent jugement sera notifié à Mme B... A..., à Me Labelle et au préfet de la Seine-Maritime.
Délibéré après l’audience du 12 mars 2026 à laquelle siégeaient :
M. Banvillet, président,
MM. Mulot et Baude, premiers conseillers,
Assistés de M. Tostivint, greffier.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 mars 2026.
Le rapporteur,
Robin Mulot
Le président,
Matthieu Banvillet
Le greffier,
Henry Tostivint
La République mande et ordonne au préfet de la région Normandie, préfet de la Seine-Maritime en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.