Le Tribunal Administratif de Rouen a annulé l'arrêté du préfet de la Seine-Maritime interdisant le retour sur le territoire français d'un ressortissant malien. La juridiction a jugé que le préfet s'était fondé sur un motif erroné de menace à l'ordre public, tiré d'un simple placement en garde à vue pour des violences dont la plainte avait été retirée, sans que la réalité des faits ne ressortent du dossier. Cette erreur, affectant l'appréciation de la durée de l'interdiction au regard des critères de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, a entaché la légalité de la décision.
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés les 11, 12 et 24 février 2026, M. A... B..., représenté par Me Jonathan Porcher, demande au tribunal :
1°) d’annuler l’arrêté du 10 février 2016 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l’a interdit de retour sur le territoire français pendant trois mois ;
2°) de mettre à la charge de l’État et au bénéfice de Me Porcher la somme de 1 500 euros, en application des articles 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que l’arrêté attaqué :
- a été signé par une autorité incompétente ;
- est insuffisamment motivé et n’a pas été précédé d’un examen réel de sa situation personnelle ;
- méconnaît l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, et est dépourvu de base légale ;
- méconnaît l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- est fondé sur un motif erroné, tiré de la menace à l’ordre public que sa présence en France représenterait.
Par des mémoires en défense enregistrés les 23 et 25 février 2026, le préfet de la Seine-Maritime conclut au rejet de la requête, en soutenant qu’elle est infondée.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. C...,
- les observations de M. B....
Considérant ce qui suit :
M. A... B..., ressortissant malien né en 1994, déclare être entré en France en 2016. Après avoir fait l’objet d’une première obligation de quitter le territoire français en 2017, il a sollicité en 2023 son admission au séjour en qualité de conjoint de Française : par arrêté du 11 avril 2023, le préfet de la Seine-Maritime a rejeté sa demande et l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Une nouvelle demande d’admission au séjour présentée en avril 2025 a été rejetée par le préfet de la Seine-Maritime le 18 décembre suivant. M. B... demande l’annulation de l’arrêté du 10 février 2026 par lequel le préfet de la Seine-Maritime l’a interdit de retour sur le territoire français pendant trois mois.
En application de l’article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et de l’article 61 de son décret d’application du 28 décembre 2020, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, d’admettre d’office M. B... au bénéfice de l’aide juridictionnelle provisoire.
Aux termes de l’article L. 612-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français (…) ».
M. B... a fait l’objet d’une obligation de quitter le territoire français assortie d’un délai de départ volontaire de trente jours par un arrêté daté du 11 avril 2023 et notifié le 13 avril suivant. L’intéressé s’étant maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà de ce délai, le préfet était fondé à prononcer à son encontre une interdiction sur le territoire français en application de l’article L. 612-7 précité.
Pour fixer à trois mois la durée de l’interdiction de retour qu’il a prononcée contre M. B..., le préfet a notamment considéré qu’il « représente une menace à l’ordre public au regard des faits pour lesquels il a été placé en garde à vue » le 9 février 2026, à savoir des violences sur conjointe suivies d’incapacité n’excédant pas huit jours. Ni la nature, ni la réalité des faits reprochés ne ressortent toutefois des pièces du dossier, le requérant affirmant d’ailleurs sans être contredit que son épouse a retiré sa plainte le jour même de son dépôt. C’est donc à tort que le préfet a estimé, en se fondant sur ce seul placement en garde à vue, que M. B... représentait une menace à l’ordre public. Il ne résulte pas de l’instruction que le préfet aurait pris la même décision s’il n’avait pas retenu ce motif erroné, la menace pour l’ordre public étant l’un des éléments dont il doit tenir compte, en application de l’article L. 612-10 précité, pour fixer la durée d’une interdiction de retour sur le territoire.
Il résulte de ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. B... est fondé à demander l’annulation de l’arrêté du 10 février 2026.
Dans les circonstances de l’espèce et en application du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Porcher renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État et sous réserve de l’admission définitive de son client à l’aide juridictionnelle, il y a lieu de mettre à la charge de l’État le versement à Me Porcher de la somme de 1 000 euros. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : M. B... est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l’aide juridictionnelle.
Article 2 : L’arrêté du 10 février 2026 par lequel le préfet de la Seine-Maritime a interdit M. B... de retour sur le territoire français pendant trois mois est annulé.
Article 3 : Sous réserve de l’admission définitive de M. B... à l’aide juridictionnelle et sous réserve que Me Porcher renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’État, ce dernier versera à Me Porcher la somme de 1 000 euros en application du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l’aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B... par le bureau d’aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros lui sera versée directement en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A... B..., à Me Jonathan Porcher et au préfet de la Seine-Maritime.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2026.
Le magistrat délégué,
Signé :
Philippe C...
La greffière,
Signé :
Aurélie TELLIER
La République mande et ordonne au préfet de la Seine-Maritime, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l’exécution de la présente décision.