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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-1902797

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-1902797

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-1902797
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantFLORET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et trois mémoires en réplique, enregistrés les 25 mars 2019, 29 juillet et 18 août 2021 et le 5 janvier 2022, Mme E A, représentée par Me Floret, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision verbale par laquelle la Poste a procédé à la réorganisation du service et l'a affectée sur une tournée piétonne à Château-Landon, décision révélée par la fiche de poste notifiée le 8 mars 2019 avec prise d'effet au 21 mars suivant ;

2°) d'enjoindre à La Poste, à titre principal, de l'affecter sur un poste compatible avec son état de santé dans un délai de 72 heures, sous astreinte de 250 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

3°) de mettre à la charge de La Poste une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable ;

- le décision étant verbale, il est impossible de connaitre son auteur, il appartient à La Poste d'indiquer l'auteur de la décision litigieuse et de justifier de sa délégation de compétence ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux et personnalisé ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'en raison de son état de santé, elle ne peut être affectée sur ce poste.

Par trois mémoires, enregistrés les 29 juillet et 23 septembre 2021 et le 7 février 2022, La Poste, représentée par Me Bellanger, conclut au rejet de la requête et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors que la décision attaquée n'existe pas ;

- à supposer qu'une telle décision existe, la requête est irrecevable dès lors qu'elle est dirigée contre une mesure d'ordre intérieur ;

- à titre subsidiaire, les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté pour Mme A a été enregistré le 14 février 2022 et n'a pas été communiqué.

Par une ordonnance du 8 février 2022, la clôture d'instruction a été fixée en dernier lieu au 23 février 2022 à midi.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique d'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Lacote, conseiller rapporteur,

- les conclusions de Mme Leboeuf, rapporteure publique,

- et les observations de Me Tastard, représentant La Poste.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E A, agent professionnel qualifié de second niveau (APN2) au sein de la société La Poste affectée à la plateforme de préparation et de distribution du courrier de Nemours, bénéficie depuis le 20 octobre 2015 d'un poste aménagé en raison d'une tendinopathie de la coiffe des rotateurs reconnue comme maladie professionnelle comprenant notamment une tournée piétonne à Souppes-sur-Loing. En raison d'une réorganisation des services, la tournée piétonne de Mme A a été supprimée. Une proposition de poste a été adressée le 8 mars 2019 à l'intéressée comprenant une tournée piétonne à Château-Landon, avec prise d'effet au 21 mars suivant. Mme A doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler la décision l'affectant sur une tournée piétonne à Château-Landon révélée par la prise d'effet de cette affectation.

Sur la fin de non-recevoir opposé par La Poste :

2. D'une part, les mesures prises à l'égard d'agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d'ordre intérieur insusceptibles de recours. Il en va ainsi des mesures qui, tout en modifiant leur affectation ou les tâches qu'ils ont à accomplir, ne portent pas atteinte aux droits et prérogatives qu'ils tiennent de leur statut ou à l'exercice de leurs droits et libertés fondamentaux, ni n'emportent perte de responsabilités ou de rémunération. Le recours contre de telles mesures, à moins qu'elles ne traduisent une discrimination, est irrecevable. Il appartient au requérant qui soutient qu'une mesure a pu être empreinte de discrimination de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer du sérieux de ses allégations. Lorsqu'il apporte à l'appui de son argumentation des éléments précis et concordants, il incombe à l'administration de produire tous les éléments permettant d'établir que la mesure contestée repose sur des éléments objectifs étrangers à toute discrimination.

3. D'autre part, aux termes de l'article 6 sexies de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaire, dans sa version alors en vigueur : " I. - Afin de garantir le respect du principe d'égalité de traitement à l'égard des travailleurs handicapés, les employeurs visés à l'article 2 prennent, en fonction des besoins dans une situation concrète, les mesures appropriées pour permettre aux travailleurs mentionnés aux 1°, 2°, 3°, 4°, 9°, 10° et 11° de l'article L. 5212-13 du code du travail d'accéder un emploi ou de conserver un emploi correspondant à leur qualification, de développer un parcours professionnel et d'accéder à des fonctions de niveau supérieur ainsi que de bénéficier d'une formation adaptée à leurs besoins tout au long de leur vie professionnelle, sous réserve que les charges consécutives à la mise en œuvre de ces mesures ne soient pas disproportionnées, notamment compte tenu des aides qui peuvent compenser en tout ou partie les dépenses supportées à ce titre par l'employeur. Ces mesures incluent notamment l'aménagement de tous les outils numériques concourant à l'accomplissement de la mission des agents, notamment les logiciels métiers et de bureautique ainsi que les appareils mobiles ".

4. Il résulte de ces dispositions que, si l'aménagement du poste de travail constitue un droit destiné à permettre le maintien en activité des personnels confrontés à l'altération de leur état de santé, il peut revêtir des formes diverses. Ainsi, l'employeur, tenu de prendre des mesures appropriées, dispose d'une marge d'appréciation quant aux modalités de cet aménagement. Il est constant que Mme A, reconnue comme travailleuse handicapée dont le taux d'incapacité est inférieur à 50 %, présente une tendinopathie de la coiffe des rotateurs reconnue comme maladie professionnelle.

5. Mme A allègue que sa nouvelle tournée piétonne et ses missions à Château-Landon sont incompatibles avec son état de santé qui nécessite de la maintenir dans une tournée piétonne proche de son domicile ou à moins de 5 kilomètres comme à Souppes-sur-Loing, que le temps de travail en " cabine ", pendant 1 h 30 en position debout prolongée, est pénible alors qu'une telle posture lui est interdite, que la tournée de prospectus pèse de 50 à 65 Kg par jour alors que la tournée précédente de lettres et journaux pesait environ 20 à 25 Kg et qu'il n'est pas possible de manipuler un tel poids, que la tournée précédente se terminait par un retour au domicile, sans retour au bureau dans l'après-midi, alors que dorénavant il est prévu un retour sur le lieu de travail à 13 h 45 pour retravailler jusqu'à 16 h 00 en position debout prolongée, ce qui lui est physiquement impossible, que La Poste n'a pas respecté les recommandations médicales du docteur D, médecin du travail qui, le 15 avril 2019, a indiqué expressément qu'elle devait bénéficier de casiers individuels aménagés, qu'elle ne devait pas faire de tri généralisé et qu'il ne devait pas y avoir de retour dans l'après-midi et, enfin, qu'elle n'a pu tenir que deux jours sur ce poste et a dû consulter son médecin traitant le 23 mars 2019 qui l'a arrêté pendant 15 jours.

6. Toutefois, d'une part, s'il ressort des pièces du dossier et notamment du certificat du 5 octobre 2018 du docteur C, médecin du travail, qui a indiqué qu'en raison de l'état de santé de Mme A, il était impératif qu'elle soit maintenue sur une tournée piétonne proche de son domicile, inférieure à 5 km, comme Souppes-sur-Loing, la distance entre le domicile de la requérante situé sur la commune de Dordives et la commune de Château-Landon, soit 8,2 kilomètres, n'est guère plus élevée que la distance entre Dordives et Souppes-sur-Loing qui s'élève à 5,1 kilomètres et alors qu'il ressort des pièces du dossier que la tournée piétonne sur laquelle Mme A était affectée à Souppes-sur-Loing a été supprimée et qu'il n'était pas possible de la maintenir sur une tournée dans cette ville qui ne comporte que des trajets mixtes, à la fois motorisés et piétons, contraires aux préconisations du médecin du travail précitées.

7. D'autre part, s'agissant de l'incompatibilité des tâches qui lui sont confiées avec son état de santé, il ressort du certificat médical du 14 avril 2019 du docteur D, médecin du travail, que Mme A est apte au poste localisé à Château-Landon dans les conditions d'organisation du poste à " Souppes-Sur-Loing " à savoir, notamment, un casier individuel aménagé, l'absence de tri général et de retour en fin d'après-midi. Toutefois, Mme A n'apporte aucun élément au soutien de l'affirmation selon laquelle elle effectuerait du tri général contrairement aux préconisations du médecin du travail et ne conteste pas sérieusement disposer d'un casier de tri du courrier, alors que certaines des attestations de ses collègues produites par La Poste affirment qu'elle dispose d'un casier hybride modulaire adapté à son handicap et que son directeur d'établissement affirme qu'elle dispose des outils et matériels lui garantissant les conditions de travail appropriées. S'agissant de la dernière préconisation de l'absence de retour en fin d'après-midi, il ressort de sa nouvelle fiche de poste que Mme A effectue sa tournée piétonne le matin et qu'elle effectue ses travaux intérieurs durant 2 h 15 après une coupure méridienne de 11 h 30 à 13 h 45, ce qui n'implique donc pas, contrairement à ce qui est allégué, un retour après la tournée piétonne en fin d'après-midi.

8. En ce qui concerne les travaux intérieurs proposés à Mme A, d'une durée d'1 h 30 le matin et de 2 h 15 l'après-midi après une pause méridienne, les certificats précités ne portent aucune préconisation sur la durée maximum de telles tâches et il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme A serait astreinte à rester en position debout pendant la durée de ces tâches. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme A assurait sur une amplitude de 2 h ces mêmes travaux à Souppes-Sur-Loing sans faire état de la moindre difficulté, comme en attestent par ailleurs les courriers que l'intéressée a adressé à sa direction pour se voir maintenir ce poste. Enfin, s'il ressort des pièces du dossier que la tournée de Mme A implique désormais la distribution d'imprimés publicitaires, l'intéressée, au soutien de son allégation selon laquelle elle porterait 50 à 65 kg de prospectus, se borne à produire deux photos de chariot supposées rendre compte du poids des prospectus qu'elle porte quotidiennement lors de ses tournées avant et après la réorganisation de sa tournée mais qui, toutefois, ne sont pas datées et n'indiquent pas le poids respectif de chaque chariot et sont donc peu probantes alors que La Poste produit en défense 5 attestations de collègues de Mme A, dont son directeur d'établissement, indiquant qu'ils n'ont jamais vu Mme A porter de tels poids à l'occasion de ses tournées quotidiennes. En outre, il ressort des pièces du dossier que Mme A a été dotée d'un chariot électrique pour l'aider dans sa tournée alors même que les médecins du travail ne préconisaient pas l'usage d'un tel chariot.

9. Enfin, s'agissant de son arrêt de travail, il ressort des pièces du dossier que Mme A a été arrêtée pour trouble du sommeil le 23 mars 2019 et ne saurait ainsi démontrer un défaut d'aménagement de son poste en lien avec sa maladie professionnelle. Si Mme A produit le rapport d'expertise du docteur B, expert désigné par le juge des référés du tribunal administratif de Melun dans une autre instance et ayant expertisée l'intéressée le 17 septembre 2021, qui conclut que le taux d'invalidité permanente partielle de Mme A doit être porté à 13 % compte-tenu d'une aggravation de son état de santé et qui conclut, au conditionnel, que " Cette nouvelle définition du poste de travail [issue de la réorganisation] doit faire l'objet d'une consultation auprès de la médecine du travail et d'une validation du nouveau poste qui a été défini à partir du 08/03/19 qui serait contraire à la décision du 02/03/15 qui respecte sur le plan ergonomique la fonctionnalité de l'épaule droite ", il ne ressort pas de cette expertise que le docteur B se soit prononcé sur les conditions de travail de l'intéressée et en particulier sur les aménagements de poste autrement que par rapport aux affirmations de cette dernière pour conclure qu'ils seraient en lien avec sa maladie professionnelle. En tout état de cause, ce rapport est sans influence sur la décision contestée dont la légalité s'apprécie à la date de son édiction. Il en va à cet égard de même du courrier de La Poste du 9 septembre 2021 par lequel la société informe Mme A de ce que le médecin agréé désigné par la Poste qui l'a examinée le 4 août 2021 a estimé que les arrêts de travail du 8 janvier 2020 au 13 janvier 2020 et ceux du 20 janvier 2021 au 27 février 2021 devaient être imputés à sa maladie professionnelle, ou du certificat médical du 6 décembre 2021 établi par le médecin du travail lequel indique que l'intéressée doit poursuivre son aménagement de poste et préconise de nouveaux aménagements.

10. Il résulte de ce qui précède que la décision contestée ne porte pas atteinte à l'exercice par Mme A de ses droits et prérogatives résultant de l'article 6 sexies de la loi du 13 juillet 1983.

11. Il résulte de tout ce qui précède que l'affectation de Mme A sur une tournée piétonne à Château-Landon révélée par la prise d'effet de cette affectation revêt le caractère d'une mesure d'ordre intérieur insusceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Dès lors, la fin de non-recevoir opposée par La Poste doit être accueillie et les conclusions dirigées contre une telle décision, qui sont irrecevables, doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de La Poste, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme réclamée par Mme A au titre des frais liés au litige. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme A la somme demandée par La Poste au titre des mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions de La Poste présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E A et à La Poste.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Dewailly, président,

Mme Bourdin, première conseillère,

M. Lacote, conseiller.

Lu en audience publique le 23 septembre 2022.

Le rapporteur,

J.-N. LACOTE

Le président,

S. DEWAILLY

La greffière,

C. SISTAC

La République mande et ordonne au ministre de l'économie, des finances et de la souveraineté industrielle et numérique en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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