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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2007746

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2007746

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2007746
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantPIGOT SEGOND ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 29 septembre 2020, 10 février 2021 et 31 mai 2021, M. A B, représenté par Me Saadat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 3 août 2020 par laquelle l'inspecteur du travail a autorisé son licenciement ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'inspecteur du travail a méconnu le caractère contradictoire de la procédure ;

- l'inspecteur du travail a inexactement apprécié la matérialité et l'imputabilité des faits ;

- l'inspecteur du travail a inexactement apprécié l'existence d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et son mandat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 10 mars 2021, le directeur régional et interdépartemental des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi d'Île-de-France conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par des mémoires enregistrés les 11 janvier 2021 et 9 septembre 2022, la société Paris Air Catering, représentée par Me Segond, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Sonia Norval-Grivet, première conseillère,

- les conclusions de Mme Sophie Delormas, rapporteure publique.

- et les observations de Me Maunoury, substituant Me Segond, représentant la société Paris Air Catering.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, embauché le 1er avril 2010 par la société Paris Air Catering, spécialisée dans la préparation et la livraison de repas et denrées alimentaires pour les compagnies aériennes opérant sur le site de l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle, occupait en dernier lieu le poste de chef d'équipe économat sur l'établissement Nord et bénéficiait du régime protecteur en sa qualité de représentant de la section syndicale et de candidat aux élections du comité social et économique. Par courrier du 15 juin 2020, son employeur a sollicité auprès de l'inspection du travail l'autorisation de le licencier pour motif disciplinaire, à raison de faits commis selon lui le 8 mars 2020 et consistant en un vol de marchandises. Par une décision du 3 août 2020 dont

M. B demande l'annulation, l'inspecteur du travail a autorisé ce licenciement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité externe de la décision attaquée :

2. Le caractère contradictoire de l'enquête préalable à la délivrance d'une autorisation administrative de licenciement menée conformément aux dispositions de l'article R. 2421-11, implique que le salarié protégé soit mis à même de prendre connaissance de l'ensemble des pièces produites par l'employeur à l'appui de sa demande, sans que la circonstance que le salarié est susceptible de connaître le contenu de certaines de ces pièces puisse exonérer l'inspecteur du travail de cette obligation. La communication de l'ensemble de ces pièces doit intervenir avant que l'inspecteur du travail ne statue sur la demande d'autorisation de licenciement présentée par l'employeur, dans des conditions et des délais permettant au salarié de présenter utilement sa défense. Le caractère contradictoire de l'enquête impose également à l'inspecteur du travail, saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé fondée sur un motif disciplinaire, de mettre à même l'employeur et le salarié de prendre connaissance de l'ensemble des éléments déterminants qu'il a pu recueillir, y compris les témoignages, et qui sont de nature à établir ou non la matérialité des faits allégués à l'appui de la demande d'autorisation.

3. Il ressort des pièces du dossier que si M. B n'avait pu être présent à la réunion du comité social et économique du 25 juin 2020, au cours de laquelle les enregistrements de vidéosurveillance du 8 mars 2020 avaient été visionnés par les élus, une copie de ces enregistrements a été remise à l'inspecteur du travail à l'occasion de l'audition de l'employeur qui s'est tenue le 15 juillet 2020 dans les locaux de l'entreprise. L'inspecteur du travail a adressé, le jour même, une convocation à M. B pour une audition fixée au 21 juillet 2020, en lui communiquant les pièces annexées à la demande d'autorisation de licenciement et en l'informant de ce que d'autres éléments tels que des extraits de vidéosurveillance seraient alors soumis à son appréciation. Il ressort de l'attestation signée par M. B et il n'est au demeurant pas contesté par lui qu'il a ainsi pu visionner les bandes de vidéosurveillance lors de l'entretien qui s'est déroulé au cours de l'enquête contradictoire le 21 juillet 2020. Par suite, et alors qu'aucune disposition légale ou réglementaire n'imposait à l'inspecteur du travail de lui communiquer ces éléments avant son audition dans le cadre de l'enquête contradictoire, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'inspecteur du travail aurait méconnu le caractère contradictoire de la procédure en ne lui communiquant pas ces éléments.

En ce qui concerne la légalité interne de la décision attaquée :

S'agissant de la matérialité et de l'imputabilité des faits :

4. Les salariés légalement investis de fonctions représentatives bénéficient, dans l'intérêt de l'ensemble des salariés qu'ils représentent, d'une protection exceptionnelle. Lorsque le licenciement d'un de ces salariés est envisagé, ce licenciement ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail, et le cas échéant au ministre, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à la suite de signalements émanant de salariés de l'entreprise et de soupçons de vols de marchandises, la société Paris Air Catering a organisé une surveillance de la livraison du vol Air France 422, notamment en se rendant sur la piste d'atterrissage, et que ce contrôle a permis de découvrir, le 8 mars 2020, que le camion chargé de la livraison contenait un chargement anormal de 126 bouteilles d'alcool majoritairement composées de bouteilles de vin de Champagne. Son conducteur a reconnu son intention de participer au vol de ces marchandises, en indiquant que le chargement lui avait été remis, au moment de son départ en piste, par M. B, qui lui avait apporté trois charriots et

trois armoires contenant ces bouteilles ainsi que des cartons en lui donnant pour instructions de déposer ces bouteilles, une fois reconditionnées en cartons, sur le bas-côté de la route, à un point précis. Ce salarié a précisé qu'il avait, avec M. B, suivi ce procédé à trois reprises mais qu'il s'était ce jour-là ravisé compte tenu de la présence sur les lieux de cadres de l'entreprise, et a présenté des échanges de messages sur son téléphone mobile corroborant ses déclarations. Pour considérer les faits matériellement établis, l'inspecteur du travail s'est fondé sur la concordance entre ces éléments, l'exploitation des enregistrements des caméras de vidéosurveillance du site montrant M. B récupérer sept caisses de bouteilles d'alcool dans la réserve et les conditionner notamment dans trois charriots qu'il a personnellement apportés à son collègue, avec trois armoires, une demi-heure avant le départ du camion, ainsi que diverses attestations émanant des salariés.

6. En premier lieu, aux termes de L. 1121-1 du code du travail : " Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché ". Si M. B se prévaut du caractère illicite du contrôle effectué le 8 mars 2020 et qui a donné lieu à la constatation des faits, l'employeur a le droit de contrôler et de surveiller l'activité de ses salariés pendant le temps du travail et seul l'emploi d'un procédé clandestin de surveillance est illicite. En l'espèce, le procédé de surveillance mis en place par l'entreprise ne constituait pas, contrairement à ce que soutient le requérant, une filature illicite mais a consisté en l'organisation, en raison de suspicions de vols, d'une simple présence de représentants de l'employeur sur la piste d'atterrissage suivie de la fouille d'un véhicule de l'entreprise durant les heures de travail et sur les lieux de travail. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que les éléments de preuve retenus par l'inspecteur du travail résulteraient d'un procédé illicite.

7. En deuxième lieu, le requérant soutient que l'interprétation par l'inspecteur du travail des bandes de vidéosurveillance est erronée compte tenu d'une discordance entre l'analyse retenue par lui et celle retenue par les élus du comité social et économique lors de la réunion de cette instance le 25 juin 2020. Toutefois, il ne ressort pas du procès-verbal de réunion de ce comité, qui a d'ailleurs rendu un avis majoritairement favorable au licenciement de M. B, que ses membres, dont l'avis ne s'imposait pas, en tout état de cause à l'inspecteur du travail, auraient retenu une lecture différente de ces enregistrements. En outre, si le requérant soutient qu'il n'est pas démontré que les contenants déposés par lui contenaient les bouteilles d'alcool qu'il avait récupérées dans la réserve, il ressort des pièces du dossier que les trois charriots qu'il a apportés au chauffeur avaient été remplis par lui de bouteilles au cours des dix minutes précédentes et que ces contenants n'étaient pas scellés, ni destinés au vol AF422. Enfin, ces éléments sont corroborés tant par les déclarations du conducteur du camion que par les échanges de messages intervenus entre M. B et lui-même, permettant d'identifier le requérant par son prénom et faisant clairement référence à la marque à laquelle correspondaient les bouteilles de détournées.

8. En troisième lieu, le requérant conteste le caractère probant des attestations produites par l'employeur, à savoir l'attestation établie par un autre salarié protégé qui a indiqué avoir rempli deux charriots avec des bouteilles de vin de Champagne à sa demande ainsi que les attestations d'autres salariés qui ont déclaré que l'avion avait été correctement approvisionné le matin et ne nécessitait donc aucun réajustement. Toutefois, ni la circonstance que les auteurs de ces attestations étaient liées à l'employeur par un lien de subordination, ni celle que ces attestations ont été rédigées de manière dactylographiée ne sont de nature à les priver de toute valeur probante. En outre, si M. B produit une lettre rédigée à l'attention de l'administration du travail, semblant émaner de l'autre salarié protégé et faisant état de contraintes de l'employeur qui l'auraient incité à signer une attestation, cette lettre qui ne comporte aucune signature ni d'ailleurs aucune date n'est pas de nature à invalider le contenu de l'attestation en litige. En tout état de cause, les attestations en cause ne constituent qu'un élément corroborant les éléments concordants qui démontrent l'implication directe de M. B dans les faits.

9. En quatrième lieu, la circonstance que M. B a contesté les faits, en se prévalant du caractère abusif de sa mise à pied ou de dénonciations calomnieuses, comme la circonstance que la plainte déposé par son employeur a donné lieu à un classement sans suite ou encore celle que M. B avait alerté son employeur concernant des risques de vols, sont sans incidence sur l'appréciation de la matérialité des faits et de leur imputabilité au requérant.

10. Dans ces conditions, M. B n'est pas fondé à soutenir que l'inspecteur du travail a inexactement apprécié la matérialité des faits qui lui étaient reprochés.

S'agissant du lien avec le mandat :

11. Si M. B soutient que la demande d'autorisation de licenciement présentée à son encontre n'était pas dépourvue de lien avec son mandat, il ne ressort pas des pièces du dossier que cette demande procèderait d'un motif discriminatoire. A cet égard, la circonstance que les autres salariés de l'établissement, auxquels était également reprochée une participation aux faits, n'ont pas été licenciés ou n'ont vu ces comportements sanctionnés que par une mise à pied de six jours, ne traduit pas, de la part de l'entreprise, une discrimination à l'égard de M. B. Par suite, le moyen tiré de ce que l'inspecteur du travail aurait inexactement apprécié ce lien doit être écarté.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à mettre à la charge de L'Etat la somme demandée par M. B au titre des frais non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. B la somme que réclame la société Paris Air Catering au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ni, en tout état de cause, au titre des dépens, en l'absence de justification de tels frais.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Paris Air Catering au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des dépens sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la société Paris Air Catering.

Copie en sera transmise au directeur régional et interdépartemental de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France

Délibéré après l'audience du 21 octobre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Sonia Norval-Grivet, première conseillère,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La rapporteure,

S. Norval-GrivetLe président,

T. GallaudLa greffière,

O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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