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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2008901

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2008901

mardi 13 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2008901
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantCLAIM AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 2 novembre 2020 et le 13 juillet 2022, M. B A, représenté par la SELARL Claim Avocats, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 1er septembre 2020 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 23 janvier 2020 et a autorisé la société Alphaguard Sécurité Privée à le licencier ;

2°) d'ordonner sa réintégration au sein de la société Alphaguard Sécurité Privée ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- c'est à tort que la ministre du travail a considéré que son changement d'affectation professionnelle n'était pas une modification de son contrat de travail et que le refus opposé à son employeur était fautif ;

- elle a inexactement qualifié les faits en considérant qu'ils constituaient une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 mai 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête. Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 1er décembre 2020, 9 septembre 2022 et 6 mars 2023, la société Alphaguard Sécurité Privée, représentée par Me Bertrand conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître des conclusions tendant à la réintégration de M. A au sein de l'établissement.

M. A et la société Alphaguard Sécurité Privée ont présenté leurs observations sur cette communication les 25 et 26 janvier 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Félicie Bouchet, première conseillère,

- et les conclusions de Mme Sophie Delormas, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. Le 10 décembre 2019, la société Alphaguard Sécurité Privée, ayant pour nom d'enseigne " Protect Sécurité ", a sollicité auprès de l'administration l'autorisation de procéder au licenciement de M. A, salarié protégé, pour motif disciplinaire, lui reprochant d'avoir refusé une nouvelle affectation. Par une décision du 23 janvier 2020, l'inspectrice du travail a refusé d'autoriser le licenciement. Saisie d'un recours hiérarchique, la ministre du travail a, le 1er septembre 2020, annulé la décision de l'inspectrice du travail et autorisé son licenciement. M. A demande au tribunal d'annuler cette décision de la ministre du travail.

Sur les conclusions tendant à la réintégration de M. A :

2. Il n'appartient pas au juge administratif de se prononcer sur les conclusions de M. A tendant à sa réintégration dans une entreprise privée. Par suite, ces conclusions, qui relèvent de la compétence des juridictions judiciaires, ne peuvent qu'être rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

4. Le refus opposé par un salarié protégé à un changement de ses conditions de travail décidé par son employeur en vertu, soit des obligations souscrites dans le contrat de travail, soit de son pouvoir de direction, constitue, en principe, une faute. L'employeur, s'il ne peut directement imposer au salarié le changement, doit, sauf à y renoncer, saisir l'inspecteur du travail d'une demande d'autorisation de licenciement. Dans ce cas, l'autorité administrative doit, après s'être assurée que la mesure envisagée ne constitue pas une modification du contrat de travail de l'intéressé, apprécier si le refus du salarié constitue une faute d'une gravité suffisante pour justifier l'autorisation sollicitée.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A travaillait sur le site de l'hôpital Georges Pompidou à Paris depuis le 17 janvier 2000 en tant qu'agent de service de sécurité incendie et d'assistance à personnes (SSIAP1) et qu'il avait intégré, le 1er janvier 2017, la société Alphaguard Sécurité Privée dans le cadre d'un transfert de contrat. En raison d'un incident avec le chargé de sécurité de l'hôpital, M. A s'est vu interdire l'accès au site de l'hôpital Georges Pompidou le 4 septembre 2019. Par une lettre du 9 septembre 2019, son employeur lui a notifié une proposition d'affectation à un poste d'agent SSIAP1 au tribunal judiciaire de Bobigny. En l'absence de réponse de M. A, trois courriers de relance lui ont été envoyés les 9 et 29 octobre et le 12 novembre 2019. Le 14 novembre 2019, M. A a finalement répondu qu'il acceptait le poste mais à la condition qu'il n'ait pas à exercer des missions de sûreté. Le 15 novembre 2019, la société Alphaguard Sécurité Privée lui a précisé d'une part, que le poste proposé était polyvalent et qu'il incluait effectivement des missions de sûreté et d'autre part, que M. A devait explicitement faire connaître son accord ou refus en prenant en compte toutes les composantes du poste. Sans réponse de M. A, son employeur l'a convoqué le 29 novembre 2019 à un entretien préalable au licenciement auquel il ne s'est pas présenté. Entre le 24 janvier 2020 et le 23 juin 2020, la société Alphaguard Sécurité Privée a proposé, en vain, quatre autres postes d'agent SSIAP1 à M. A.

En ce qui concerne le caractère fautif du refus opposé par le salarié :

6. M. A soutient que l'affectation qui lui a été proposée au tribunal judiciaire de Bobigny constituait une modification de son contrat de travail qu'il était en droit de refuser, dans la mesure où ce nouveau poste incluait des missions de sûreté alors qu'il était agent de sécurité incendie et que cette nouvelle affectation constituait un retrait substantiel de ses responsabilités.

7. Il est constant que le poste de SSIAP1 proposé au requérant au sein du tribunal judiciaire de Bobigny incluait, en plus des missions de sécurité incendie, des missions de sûreté. Cependant, le contrat de travail de M. A, repris par la société Alphaguard Sécurité Privée en 2017 stipule que le salarié est embauché " en qualité d'agent de sécurité ", qu'il est soumis à une clause mobilité géographique et qu'il " n'est pas embauché et affecté au titre d'un poste ou lieu de travail précis mais pour l'ensemble des contrats de l'entreprise qui sont déterminés par des clients ". Par ailleurs, le requérant est titulaire d'une carte professionnelle valide l'autorisant à exercer des activités privées de sécurité telles que du gardiennage et de la surveillance humaine et il a suivi, en décembre 2017, un stage de maintien et d'actualisation de ses compétences relatives aux activités privées de sécurité. Dans ces conditions, M. A ne saurait se prévaloir de ce que lui-même et son employeur auraient communément renoncé à ce qu'il exerce toute mission de sûreté au profit d'une mission exclusive de sécurité incendie.

8. Il résulte de ce qui précède que la nouvelle affectation proposée au requérant était conforme à son contrat de travail et comportait des responsabilités, une charge de travail et une rémunération équivalente à celle du poste qu'il occupait précédemment et qu'ainsi elle constituait un simple aménagement de ses conditions de travail. Par suite, la ministre du travail n'a pas inexactement qualifié les faits en estimant que le refus opposé par M. A à cette modification de ses conditions de travail constituait une faute.

En ce qui concerne la gravité de la faute :

9. Lorsque le licenciement envisagé concerne un salarié protégé, il appartient à l'autorité administrative, sous le contrôle du juge, d'apprécier si le refus à un changement de ses conditions de travail constitue une faute d'une gravité suffisante pour justifier l'autorisation sollicitée, compte tenu de la nature du changement envisagé, de ses modalités de mise en œuvre et de ses effets, tant au regard de la situation personnelle du salarié, que des conditions d'exercice de son mandat. En tout état de cause, la modification du contrat de travail ne saurait avoir pour objet de porter atteinte à l'exercice de ses fonctions représentatives.

10. M. A soutient que son refus ne constitue pas une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement dès lors que le poste sur lequel il était affecté depuis 19 ans à l'hôpital Georges Pompidou comportait exclusivement des missions de sécurité incendie, contrairement au poste qui lui a été proposé au sein du tribunal judiciaire de Bobigny qui inclut une part importante de missions de sûreté. Toutefois, la société Alphaguard Sécurité Privée conteste ces allégations au soutien desquelles le requérant n'apporte aucun élément et soutient que tous ses salariés SSIAP1, dont M. A, ont, quel que soit leur lieu d'affectation, des missions de sécurité incendie et des missions de sûreté. Il ressort des pièces du dossier et notamment du cahier des clauses techniques particulières relatif aux prestations de sûreté anti-malveillance, de sécurité incendie et de télésurveillance pour l'hôpital Georges Pompidou applicable à la date du litige, que les agents de sécurité incendie affectés sur le site étaient chargés d'accomplir des missions de sûreté et qu'à ce titre, ils devaient être titulaires d'une carte professionnelle valide. Au demeurant, entre le 24 janvier 2020 et le 23 juin 2020, M. A a décliné quatre autres propositions de poste d'agent SSIAP1 qui lui avaient été proposés par son employeur. Dans ces conditions, et alors que le changement dans les conditions de travail décidé par son employeur a été rendu nécessaire en raison des agissements du requérant ayant conduit à son éviction de l'hôpital Georges Pompidou, la ministre a pu légalement considérer que le refus de M. A constituait une faute d'une gravité suffisante pour justifier son licenciement.

11. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de la ministre du travail du 1er septembre 2020.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de M. A la somme que demande la société Alphaguard Sécurité Privée sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Les conclusions présentées par la société Alphaguard Sécurité Privée au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à la société Alphaguard Sécurité Privée.

Délibéré après l'audience du 26 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Aurore Perrin, première conseillère,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 juin 2023.

La rapporteure,

F. Bouchet

Le président,

T. GallaudLa greffière,

O. Dusautois

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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