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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2009579

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2009579

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2009579
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation6ème chambre
Avocat requérantDRAI ASSOCIES

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 24 novembre 2020, 9 décembre 2022 et 6 avril 2023, M. A, représenté par Me Garant des Villettes, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Office national des forêts à lui verser la somme totale de 176 760 euros en réparation de son préjudice moral et du préjudice résultant des frais de procédure qu'il a dû engager pour la défense de ses droits ;

2°) de condamner in solidum l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture à lui verser la somme totale de 337 509 euros en réparation de son préjudice moral, du préjudice résultant de sa perte de rémunération et de la perte de sa pension de retraite, du préjudice résultant des congés non pris et non indemnisés et du préjudice résultant des frais de procédure qu'il a dû engager pour la défense de ses droits ;

3°) d'enjoindre à l'Office national des forêts et au ministre de l'agriculture de lui verser les sommes sollicitées dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

4°) d'enjoindre à l'Office national des forêts et au ministre de l'agriculture de diffuser une note auprès des personnels de l'Office national des forêts et des directions départementales des territoires (DDT) des 18 départements couverts par l'activité de Monsieur A, de la direction régionale et interdépartementale de l'agriculture et de la forêt d'Ile de France (DRIAF), des directions régionales de l'environnement, de l'agriculture et de l'alimentation et services de France Domaine dans les 18 départements concernés dans le délai d'un mois à compter du jour où le jugement sera définitif les informant du non-lieu définitif le concernant ;

5°) de mettre à la charge in solidum l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture la somme de 6 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la responsabilité de l'administration :

- l'édiction d'une mesure de suspension injustifiée constitue une illégalité fautive ;

- l'absence de procédure disciplinaire engagée à son encontre constitue une illégalité fautive ;

- la dénonciation de l'Office national des forêts déposée à son encontre présente un caractère fautif ;

- la mesure de suspension est de nature à engager la responsabilité sans faute de l'administration pour rupture d'égalité devant les charges publiques.

En ce qui concerne les préjudices :

- son préjudice global s'élève à 427 309 euros ;

- dont 150 000 euros au titre de son préjudice moral ;

- dont 242 044 euros au titre de son préjudice financier du fait d'une retraite anticipée ;

- dont 8 505 euros au titre de son préjudice financier du fait de jours de congés non indemnisés ;

- dont 26 670 euros au titre de son préjudice financier résultant de ses frais de procédure.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 28 octobre 2021, 31 janvier et 10 mai 2023, l'Office national des forêts conclut au rejet de la requête et à ce que soit mis à la charge de M. A une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- les conclusions indemnitaires présentées sur le fondement de l'article 91 du code de procédure pénale relèvent de la compétence du juge judiciaire ;

- les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par un mémoire enregistré le 4 novembre 2022, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire, conclut au rejet de la requête.

Par ordonnance du 15 mai 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 15 juin 2023 à midi.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions tendant à ce que le tribunal enjoigne l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture à lui verser les sommes sollicitées, dès lors que les dispositions du II de l'article 1er de la loi du 16 juillet 1980, reproduites à l'article L. 911-9 du code de justice administrative, permettent à la partie gagnante d'obtenir le mandatement d'office de la somme que la partie perdante est condamnée à lui verser (CE, 6 mai 1998, Lother, n° 141236 ; CE, 24 novembre 2003, Société Le Cadoret, n° 250436).

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2003/88/CE du Parlement européen et du Conseil du 4 novembre 2003 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 84-972 du 26 octobre 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rehman-Fawcett,

- les conclusions de M. Lacote, rapporteur public,

- les observations de Me Garant des Villettes, représentant M. A, présent, et celles de Me Le Douarin représentant l'Office national des forêts.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, né le 12 août 1956 à Paris, a exercé en qualité d'agent titulaire de l'Office national des Forêts (ONF). Par un arrêté du 20 février 1985, il a été nommé dans le corps des ingénieurs des travaux des eaux et forêts à compter du 16 septembre 1984. Par une décision du 23 septembre 2002, il a été affecté sur le poste de responsable du service foncier et immobilier à la délégation territoriale Ile-de-France Nord-Ouest de l'ONF, à compter du 1er septembre 2002. Par un arrêté du 2 mai 2006, il a été nommé ingénieur divisionnaire de l'agriculture et de l'environnement. Par une décision du 16 mars 2015, il a fait l'objet d'une mesure de suspension administrative à compter du 18 mars 2015. Une plainte de l'ONF a été déposée à son encontre le 7 avril 2015 pour des faits qualifiés d'atteinte à la liberté d'accès et à l'égalité des candidats dans les marchés publics et les délégations de service public, de concussion, de corruption passive, de prise illégale d'intérêts et de détournement de fonds publics. Du 19 mars 2015 au 18 avril 2016, il a été placé en congé longue maladie, ultérieurement requalifié en congé de longue durée. Par un arrêté en date du 28 avril 2017, M. A a été admis à faire valoir ses droits à la retraite, à compter du 1er juillet 2017. Le 28 juin 2018, le vice-président chargé de l'instruction au Tribunal de Grande Instance de Fontainebleau a rendu une ordonnance de non-lieu définitive. L'ONF a interjeté appel de cette ordonnance le 5 juillet 2018. Par un arrêt du 19 novembre 2019, la chambre de l'instruction de la Cour d'appel de Paris a déclaré cet appel irrecevable. Par une demande indemnitaire préalable en date du 29 juillet 2020, notifiée le 31 juillet 2021 à l'Office national des forêts et au ministre de l'agriculture, M. A a sollicité le versement d'une somme de 419 119 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subi. Une décision implicite rejet est née le 30 septembre 2020. Par une requête enregistrée le 24 novembre 2020, M. A demande au tribunal de condamner l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture à lui verser la somme de totale de 427 309 euros au titre des préjudices qu'il estime avoir subi.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la responsabilité pour faute :

2. En premier lieu, aux termes de l'article 91 du code de procédure pénale : " Quand, après une information ouverte sur constitution de partie civile, une décision de non-lieu a été rendue, la personne mise en examen et toutes personnes visées dans la plainte, et sans préjudice d'une poursuite pour dénonciation calomnieuse, peuvent, si elles n'usent de la voie civile, demander des dommages-intérêts au plaignant dans les formes indiquées ci-après. / L'action en dommages-intérêts () est portée par voie de citation devant le tribunal correctionnel où l'affaire a été instruite. ".

3. Il résulte de ces dispositions que l'action en dommages-intérêts prévue par l'article 91 du code de procédure pénale s'exerce en vertu des dispositions de cet article par voie de citation directe et selon une procédure particulière devant le tribunal correctionnel. Par suite, l'action engagé par l'intéressé tendant à l'indemnisation des conséquences dommageables des poursuites engagées à son encontre en raison des faits précités ressortit à la seule compétence du juge judiciaire. Par conséquent, le moyen présenté et l'action engagée à ce titre, devant le tribunal administratif, par M. A, doivent être écartés comme portés devant une juridiction incompétente pour en connaître

4. En second lieu, aux termes de l'article 30 de la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline (). ". Aux termes de l'article 40 du code de procédure pénale : " Le procureur de la République reçoit les plaintes et les dénonciations et apprécie la suite à leur donner conformément aux dispositions de l'article 40-1. / Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs ". La mesure de suspension d'un agent public ne constitue pas une sanction disciplinaire mais une mesure conservatoire. En vertu de ces dispositions, il appartient à l'autorité compétente, lorsqu'elle estime que l'intérêt du service l'exige, d'écarter provisoirement de son emploi un agent, en attendant qu'il soit statué disciplinairement sur sa situation. Une telle suspension peut être légalement prise dès lors que l'administration est en mesure d'articuler à l'encontre de l'agent des griefs qui ont un caractère de vraisemblance suffisant et qui permettent de présumer que celui-ci a commis une faute grave.

5. D'une part, il résulte de l'instruction que, pour décider de suspendre M. A, l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture se sont fondés sur les conclusions d'un rapport de l'inspection générale de l'Office national des forêts du 10 mars 2015 faisant état de l'existence de nombreux dysfonctionnements dans le service foncier et immobilier de la délégation territoriale Île-de-France Nord-Ouest. Il résulte notamment du rapport que la responsabilité personnelle de M. A est mise en cause, en sa qualité de chef de ce service, pour de nombreuses décisions inadéquates, des carences dans le management du service et des personnes ainsi que la multiplication de divers préjudices financiers causés au détriment de l'Office national des forêts. Il ressort du rapport que le requérant a été placé à la tête de ce service à compter de 2002, service dans lequel de nombreux retards et manquements ont été constatés dans la perception des redevances, la gestion du parc immobilier ou encore la mise en concurrence des prestataires. Au vu des éléments recueillis à l'issue de ce rapport, les faits portés à la connaissance de l'administration, relatifs à la responsabilité personnelle du requérant dans les dysfonctionnements du service foncier et immobilier de la délégation territoriale Île-de-France Nord-Ouest, présentaient à la date de la décision litigieuse, un caractère de vraisemblance et de gravité suffisants pour justifier, dans l'intérêt du service, l'intervention d'une mesure de suspension, malgré la circonstance postérieure et sans incidence sur la légalité de la mesure, d'une ordonnance de non-lieu consécutive au dépôt de plainte de l'Office national des forêts. Il résulte de ce qui précède que la suspension en litige n'étant pas entachée d'illégalité, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'Office national des forêts et le ministre de l'agriculture auraient commis une faute de nature à engager leur responsabilité. Par suite, les conclusions présentées sur ce fondement ne peuvent qu'être rejetées.

6. D'autre part, le requérant soutient que l'absence d'engagement par l'administration d'une procédure disciplinaire à son encontre est constitutive d'une illégalité fautive, toutefois, en l'absence d'un texte le prévoyant, aucune obligation légale n'impose à l'administration d'engager des poursuites disciplinaires. Dès lors cette faute doit également être écartée.

En ce qui concerne la responsabilité sans faute :

7. La responsabilité de la puissance publique peut se trouver engagée, même sans faute, sur le fondement du principe d'égalité des citoyens devant les charges publiques, lorsqu'une mesure légalement prise a pour effet d'entraîner, au détriment d'une personne physique ou morale, un préjudice grave et spécial, qui ne peut être regardé comme une charge lui incombant normalement.

8. La mesure de suspension de M. A a été levée le 19 mars 2015, soit un jour après son application et il a été placé en congé de maladie le même jour, cette position mettant fin implicitement mais nécessairement à la mesure de suspension qui n'a finalement eu d'effet juridique que le 18 mars 2015. Si le requérant soutient qu'il a subi un préjudice grave et spécial du fait de cette décision, il résulte toutefois de l'instruction, ainsi qu'il a été dit, qu'il a été placé en congé maladie à la suite de la mesure de suspension et deux semaines avant la plainte déposée par l'ONF à l'origine des poursuites pénales ouvertes à son encontre. Dans ces conditions, les préjudices allégués résultant de son syndrome anxio-dépressif, des poursuites pénales, et de son placement en congé maladie jusqu'à sa retraite n'ont pas pour fait générateur la mesure de suspension, légalement justifié, du 18 mars 2015 qui n'a d'ailleurs produit des effets qu'une journée. Dès lors il y a lieu d'écarter ce fondement de responsabilité.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles qui tendent à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à l'Office national des forêts et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Délibéré après l'audience du 30 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Dewailly, président,

Mme Bourdin, première conseillère,

M. Rehman-Fawcett, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024.

Le rapporteur,

C. REHMAN-FAWCETT

Le président,

S. DEWAILLY La greffière,

Y. SADLI

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision ;

Pour expédition conforme,

La greffière

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