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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2009934

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2009934

vendredi 16 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2009934
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantMERIGNAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 30 novembre 2020, Mme B C demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 19 octobre 2020 par laquelle la ministre du travail a annulé la décision de l'inspecteur du travail du 20 janvier 2020 ayant refusé d'autoriser le licenciement de l'intéressée et a autorisé son employeur à la licencier.

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la procédure interne à l'entreprise était irrégulière, en l'absence de précision des griefs reprochés dans la convocation à l'entretien préalable ;

- les faits reprochés étaient prescrits ou susceptibles de l'être ;

- la demande d'autorisation de licenciement était en réalité fondée sur un motif économique ;

- la ministre a inexactement apprécié la matérialité des faits, qui n'est pas établie ;

- la demande d'autorisation de licenciement présente un lien avec son mandat.

Par un mémoire, enregistré le 21 octobre 2022, le ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Par un mémoire, enregistré le 18 janvier 2021, l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS, représentée par Me Mérignac, conclut au rejet de la requête et demande que soit mise à la charge de Mme C une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme A D ;

- les conclusions de Mme Sophie Delormas, rapporteure publique ;

- et les observations de Me Hadjadj, représentant l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS, substituant Me Mérignac.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, recrutée le 1er septembre 2011 par l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS, ayant notamment pour objet l'accompagnement éducatif et d'hébergement des mineurs après leur placement à l'Aide sociale à l'enfance, occupait en dernier lieu le poste d'éducatrice technique, service en salle, et exerçait par ailleurs le mandat de membre de la délégation du personnel du comité social et économique. Par courrier du 20 décembre 2019, l'Association de Groupements Educatifs a saisi l'inspection du travail d'une demande d'autorisation de licenciement à raison d'agissements fautifs de l'intéressée consistant selon l'employeur en des actes de maltraitance à l'encontre des mineurs pris en charge par l'association et en une faute commise le 13 décembre 2019 alors que la salariée était mise à pied. Par une décision du 20 janvier 2020, l'inspecteur du travail a refusé d'autoriser le licenciement de Mme C. Par une décision du 19 octobre 2020 dont la requérante demande l'annulation, la ministre du travail a annulé la décision de refus de l'inspecteur du travail et autorisé le licenciement de Mme C.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la procédure la régularité de la procédure interne à l'entreprise :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 1232-2 du code du travail : " L'employeur qui envisage de licencier un salarié le convoque, avant toute décision, à un entretien préalable. " et aux termes de l'article L. 1232-3 du même code : " Au cours de l'entretien préalable, l'employeur indique les motifs de la décision envisagée et recueille les explications du salarié. ".

3. Il ne résulte ni de ces dispositions ni d'aucune autre disposition législative ou réglementaire ni d'aucun principe que l'employeur serait tenu de mentionner dans la lettre convoquant le salarié à l'entretien préalable les griefs allégués à son encontre ou les motifs du licenciement envisagé. Dès lors, Mme C n'est pas fondée à se prévaloir de l'irrégularité de la procédure de licenciement au motif que sa convocation du 11 décembre 2019 à l'entretien préalable ne comportait pas l'énumération détaillée des griefs qui lui étaient reprochés.

En ce qui concerne le moyen tiré de la prescription des faits :

4. Aux termes de l'article L. 1332-4 du code du travail : " Aucun fait fautif ne peut donner lieu à lui seul à l'engagement de poursuites disciplinaires au-delà d'un délai de deux mois à compter du jour où l'employeur, qui dispose du pouvoir disciplinaire, en a eu connaissance, à moins que ce fait ait donné lieu dans le même délai à l'exercice de poursuites pénales ".

5. Il résulte de ces dispositions que l'employeur ne peut fonder une demande d'autorisation de licenciement sur des faits légalement prescrits, sauf si ces faits procèdent d'un comportement fautif de même nature que celui dont relèvent les faits non prescrits donnant lieu à l'engagement des poursuites disciplinaires. Le délai de deux mois commence à courir lorsque l'employeur a une connaissance exacte de la réalité, de la nature et de l'ampleur des faits reprochés au salarié protégé. Lorsque le salarié invoque à l'appui de son recours que son employeur a méconnu le délai de prescription, il doit établir, en raison des règles particulières qui régissent le contentieux administratif, le bien-fondé de son affirmation.

6. Mme C soutient que les faits qui lui sont reprochés relativement à son comportement auprès des mineurs pris en charge par l'association employeur étaient prescrits ou susceptibles de l'être. Il ressort toutefois des pièces du dossier que si les faits relatés au terme des attestations produites par l'employeur datent essentiellement des années 2017 à 2019 et sont antérieurs au mois de juillet 2019, ces faits ont trait à un comportement fautif répété de la salariée et que l'employeur n'a eu connaissance de leur nature et de leur ampleur qu'au vu des témoignages recueillis au mois de décembre 2019. Il ressort en outre de plusieurs attestations, et notamment de celles émanant de trois jeunes pris en charge par l'association, que ces derniers n'étaient pas en mesure, compte tenu de la crainte de représailles qu'ils ressentaient, de témoigner du comportement de la requérante avant cette date. Dès lors, les faits en litige n'étaient pas prescrits à la date à laquelle la procédure disciplinaire a été engagée.

En ce qui concerne la matérialité des faits et leur caractère fautif :

7. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés légalement investis de fonctions représentatives, qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent, ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque leur licenciement est envisagé, celui-ci ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou avec leur appartenance syndicale. Dans le cas où la demande de licenciement est motivée par un comportement fautif, il appartient à l'inspecteur du travail saisi et, le cas échéant, au ministre compétent, de rechercher, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, si les faits reprochés au salarié sont d'une gravité suffisante pour justifier le licenciement, compte tenu de l'ensemble des règles applicables au contrat de travail de l'intéressé et des exigences propres à l'exécution normale du mandat dont il est investi.

8. En premier lieu, Mme C soutient que la demande d'autorisation de licenciement présentée par son employeur pour motif disciplinaire était en réalité fondée sur un motif économique lié à l'absence de toute inscription de jeunes en formation en salle depuis le mois de septembre 2019. Il ressort toutefois des pièces du dossier que cette demande était exclusivement fondée sur son comportement fautif en dehors de toute considération tenant à un motif économique, l'absence de demandes d'inscription à l'atelier qu'elle animait résultant en outre de la volonté des jeunes pris en charge par l'association d'éviter les contacts avec elle.

9. En second lieu, pour annuler la décision de refus opposée par l'inspecteur du travail et autoriser le licenciement de l'intéressée, la ministre du travail a considéré que les témoignages produits par l'employeur étaient suffisamment circonstanciés et probants pour établir la matérialité d'un comportement inadapté de Mme C tant à l'encontre des mineurs qui lui étaient confiés qu'à l'égard de sa hiérarchie. La requérante soutient que les attestations émanant de mineurs sont dépourvues de valeur probante et ne peuvent en tout état de cause être retenues pour établir la réalité des griefs reprochés, dès lors que les faits ne sont pas précisément datés. Il ressort toutefois des attestations émanant de trois jeunes majeurs, nés en 1999 et 2002, que ceux-ci font état, de manière concordante, de propos ou comportements récurrents de la part de Mme C, révélant, dans le cadre d'une relation d'emprise, des paroles dégradantes, menaçantes voire à caractère raciste ou xénophobe ainsi qu'une attitude inappropriée et fortement déstabilisante à leur encontre et à celle d'autres jeunes. Ces témoignages sont corroborés par les attestations circonstanciées établies par une éducatrice spécialisée le 17 décembre 2019 et par deux psychologues de l'établissement en décembre 2019 et en juillet 2020, qui témoignent de comportements inappropriés de l'intéressée et de l'impact psychologique majeur de son attitude sur le bien-être des jeunes pris en charge par l'association. Il ressort également des attestations produites que l'intéressée a divulgué à ces jeunes des informations sur l'établissement et qu'elle a tenu des propos déplacés sur le personnel. Dans ces conditions, la ministre du travail a exactement apprécié la matérialité des faits, que ne conteste d'ailleurs pas réellement ni sérieusement la requérante, comme leur gravité. Par suite, les moyens doivent être écartés.

En ce qui concerne le lien allégué avec le mandat :

10. Si la requérante se prévaut d'un lien entre la demande d'autorisation de licenciement et le mandat dont elle était investie et soutient notamment que la direction de l'établissement a souhaité sanctionner le fait qu'elle se présentait aux élections du comité social et économique en candidate libre, l'existence d'un tel lien n'est pas établie. A cet égard, la circonstance que la radiation de l'intéressée du syndicat auquel elle appartenait a été mentionnée dans la demande d'autorisation de licenciement n'est pas de nature à démontrer que cette demande serait fondée sur un motif discriminatoire.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision de la ministre du travail du 19 octobre 2020 doivent être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante, la somme que Mme C demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme C une somme de 1 000 euros à verser à l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Mme C versera à l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion et à l'Association de Groupements Educatifs AGE DEFIS.

Copie en est adressée au directeur régional et interdépartemental de l'économie de l'emploi, du travail et des solidarités d'Ile-de-France.

Délibéré après l'audience du 24 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Benoist Guével, président,

Mme Sonia Norval-Grivet, première conseillère,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 décembre 2022.

La rapporteure,

S. DLe président,

B. Guével

La greffière,

L. Potin

La République mande et ordonne au ministre du travail, du plein emploi et de l'insertion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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