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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2101021

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2101021

jeudi 19 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2101021
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre
Avocat requérantKABORE PAGOUNDÉ

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2008728 du 20 janvier 2021, enregistrée le 1er février 2021 au greffe du tribunal, le président du tribunal administratif de Versailles a transmis au tribunal la requête présentée par Mme C, initialement enregistrée le 22 décembre 2020.

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 février et 29 juillet 2021, Mme D, représentée par Me Pagoundé, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la décision du 22 octobre 2020 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Créteil a suspendu à son encontre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir à son encontre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 22 octobre 2020 ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation.

L'Office français de l'immigration et de l'intégration, à qui la requête a été communiquée le 2 juillet 2021, n'a pas produit d'observations.

Par ordonnance du 21 juillet 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 10 septembre 2022 à 12 h 00.

Un mémoire a été enregistré pour l'Office français de l'immigration et de l'intégration le 21 décembre 2022 et n'a pas été communiqué.

Mme C a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juillet 2021.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2008728 du 20 janvier 2021 du président du tribunal administratif de Versailles ;

- la décision du Conseil d'Etat n° 428530 et 428564 du 31 juillet 2019, Association La Cimade et autres, A.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A C, ressortissante ivoirienne née le 30 juillet 1996, a sollicité l'asile en France le 5 février 2020 et a bénéficié des conditions matérielles d'accueil à compter du 6 février suivant. Par un courrier du 16 octobre 2020, le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) de Créteil lui a notifié son intention de suspendre à son encontre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par une décision du 22 octobre 2020, dont Mme C demande l'annulation, le directeur territorial a suspendu le bénéfice des conditions matérielles d'accueil.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La directive du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant des normes pour l'accueil des personnes demandant la protection internationale vise à harmoniser les conditions matérielles d'accueil des demandeurs d'asile en leur garantissant un niveau de vie digne et des conditions de vie comparables dans l'ensemble des États membres de l'Union européenne. Aux termes, toutefois, de l'article 20 de cette directive : " 1. Les États membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur : a) abandonne le lieu de résidence fixé par l'autorité compétente sans en avoir informé ladite autorité ou, si une autorisation est nécessaire à cet effet, sans l'avoir obtenue ; ou b) ne respecte pas l'obligation de se présenter aux autorités, ne répond pas aux demandes d'information ou ne se rend pas aux entretiens personnels concernant la procédure d'asile dans un délai raisonnable fixé par le droit national () En ce qui concerne les cas visés aux points a) et b), lorsque le demandeur est retrouvé ou se présente volontairement aux autorités compétentes, une décision dûment motivée, fondée sur les raisons de sa disparition, est prise quant au rétablissement du bénéfice de certaines ou de l'ensemble des conditions matérielles d'accueil retirées ou réduites. () 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil ou les sanctions visées aux paragraphes 1, 2, 3 et 4 du présent article sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. Les États membres assurent en toutes circonstances l'accès aux soins médicaux conformément à l'article 19 et garantissent un niveau de vie digne à tous les demandeurs () ".

3. Aux termes de l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version issue de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile, se présente en personne à l'autorité administrative compétente, qui enregistre sa demande et procède à la détermination de l'État responsable (). / Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile () ". L'article L. 744-1 du même code, également dans sa version modifiée par la loi du 10 septembre 2018 susvisée, dispose que les conditions matérielles d'accueil du demandeur d'asile " () sont proposées à chaque demandeur d'asile par l'Office français de l'immigration et de l'intégration après l'enregistrement de la demande d'asile (). Les conditions matérielles d'accueil comprennent les prestations et l'allocation prévues au présent chapitre () ". Aux termes de l'article L. 744-7 du même code, également dans sa version modifiée par la loi du 10 septembre 2018 susvisée : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévues à l'article L. 744-1 est subordonné : () 2° Au respect des exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. (). Le demandeur est préalablement informé, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend, que le fait de refuser ou de quitter le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation mentionnés au 1° du présent article ainsi que le non-respect des exigences des autorités chargées de l'asile prévues au 2° entraîne de plein droit le refus ou, le cas échéant, le retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil. () ". L'article L. 744-8 du même code dispose, également dans sa version modifiée par la loi du 10 septembre 2018 susvisée, que " Outre les cas, mentionnés à l'article L. 744-7, dans lesquels il est immédiatement mis fin de plein droit au bénéfice des conditions matérielles d'accueil () ".

4. Dans sa décision du 31 juillet 2019, Association La Cimade et autres, n° 428530 et 428564, le Conseil d'État a jugé que dans l'attente de la modification des articles L. 744-7 et L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, jugées partiellement incompatibles avec la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013, il reste possible à l'OFII de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil d'un demandeur d'asile, après examen de sa situation particulière et par une décision motivée, au demandeur qui a refusé le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation. Il lui est également possible, dans les mêmes conditions et après avoir mis, sauf impossibilité, l'intéressé en mesure de présenter ses observations, de suspendre le bénéfice de ces conditions lorsque le demandeur a quitté le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation ou n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes.

5. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " A la suite de la présentation d'une demande d'asile, l'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de procéder, dans un délai raisonnable et après un entretien personnel avec le demandeur d'asile, à une évaluation de la vulnérabilité de ce dernier afin de déterminer, le cas échéant, ses besoins particuliers en matière d'accueil. Ces besoins particuliers sont également pris en compte s'ils deviennent manifestes à une étape ultérieure de la procédure d'asile. Dans la mise en œuvre des droits des demandeurs d'asile et pendant toute la période d'instruction de leur demande, il est tenu compte de la situation spécifique des personnes vulnérables. / L'évaluation de la vulnérabilité vise, en particulier, à identifier les mineurs, les mineurs non accompagnés, les personnes en situation de handicap, les personnes âgées, les femmes enceintes, les parents isolés accompagnés d'enfants mineurs, les victimes de la traite des êtres humains, les personnes atteintes de maladies graves, les personnes souffrant de troubles mentaux et les personnes qui ont subi des tortures, des viols ou d'autres formes graves de violence psychologique, physique ou sexuelle, telles que des mutilations sexuelles féminines ".

6. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour suspendre à l'encontre de Mme C le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, le directeur territorial de l'OFII de Créteil s'est fondé sur les motifs tirés de l'absence de l'intéressée à deux rendez-vous auprès des autorités chargées de l'asile les 10 août et 9 octobre 2020 ainsi que de l'absence de facteur particulier de vulnérabilité.

7. D'une part, il est constant que Mme C ne s'est pas présentée aux deux rendez-vous des 10 août et 9 octobre 2020 auprès des autorités chargées de l'asile. S'agissant du premier rendez-vous, Mme C fait valoir son état de confusion après avoir subi le vol de ses affaires dans son hébergement le 10 août 2020, à l'origine de son oubli de prévenir le service chargé de l'asile. Mais, elle n'apporte aucun commencement de preuve au soutien de ses allégations. S'agissant du second rendez-vous, Mme C soutient ne pas avoir reçu la convocation afférente. A cet égard, et alors que la charge de la preuve lui incombe, l'OFII ne fournit aucun justificatif attestant de la réception de la convocation par Mme C. Dès lors, le défaut de présentation par l'intéressée à ce second rendez-vous ne peut être tenu pour acquis. Dans ces conditions, Mme C doit être regardée comme ne s'étant pas présentée, sans motif justifié, au seul rendez-vous du 10 août 2020. Or, la notion de fuite doit s'entendre comme visant le cas où un ressortissant étranger se serait soustrait de façon intentionnelle et systématique au contrôle de l'autorité administrative. Ainsi, le seul défaut de présentation injustifié de Mme C auprès des autorités chargées de l'asile le 10 août 2020 ne suffit pas, à lui seul, à caractériser une soustraction intentionnelle et systématique de sa part, de sorte que ce premier motif est entachée d'une erreur d'appréciation.

8. D'autre part, Mme C, qui était en état de grossesse lorsqu'elle a sollicité l'asile le 5 février 2020, établit, à la date de la décision contestée, être parent isolé d'un enfant mineur, ainsi qu'il ressort de l'acte de naissance de sa fille, âgée de six mois, versé aux débats, faits qui, dans les circonstances de l'espèce, caractérisent une situation particulière de vulnérabilité, au sens et pour l'application des dispositions de l'article L. 744-6 précité du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, en fondant la décision attaquée sur ce second motif, le directeur territorial de l'OFII de Créteil a également porté une appréciation erronée sur sa situation.

9. Par conséquent, le directeur territorial de l'OFII a entaché la décision en litige d'illégalité.

10. Il résulte de tout ce qui précède que, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, Mme C est fondée à obtenir l'annulation de la décision attaquée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

12. Compte tenu des motifs d'annulation retenus, l'exécution du présent jugement implique nécessairement de faire droit aux conclusions à fin d'injonction présentées par Mme C, tendant au rétablissement du bénéfice des conditions matérielles d'accueil à son encontre à compter du 22 octobre 2020, sous réserve de changement des circonstances de droit et de fait. Il y a lieu d'enjoindre à l'OFII d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés au litige :

13. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () / Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat. () ".

14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'OFII une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

D É C I D E :

Article 1er : La décision du directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration de Créteil du 22 octobre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir à l'encontre de Mme C, sous réserve de changement des circonstances de droit et de fait, le bénéfice des conditions matérielles d'accueil à compter du 22 octobre 2020, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Office français de l'immigration et de l'intégration versera à Me Pagoundé, une somme de 1 200 euros sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C, au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration et à Me Pagoundé.

Délibéré après l'audience du 5 janvier 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lopa Dufrénot, présidente,

Mme Mentfakh, première conseillère,

Mme Delon, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 janvier 2023.

La rapporteure,

E. B

La présidente,

M. ELa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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