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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2102246

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2102246

vendredi 23 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2102246
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantJASLET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 mars 2021, M. A D C, représenté par Me Jaslet, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 10 février 2021 par laquelle le directeur territorial de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a suspendu le bénéfice de ses conditions matérielles d'accueil ;

2°) d'enjoindre à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de rétablir ses conditions matérielles d'accueil dans le délai de sept jours à compter du jugement, sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de l'enregistrement de sa demande d'asile ;

3°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire et de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration le versement de la somme de

1 200 euros à Me Jaslet au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'évaluation de sa vulnérabilité n'a pas été réitérée à la suite de son retour en France, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 744-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision est motivée de manière stéréotypée ;

- sa situation n'a pas fait l'objet d'un examen particulier ;

- la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors que son état de santé psychique est fragile et nécessite de la stabilité et des soins ;

- la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration ne pouvait prendre une décision de suspension des conditions matérielles d'accueil sur le fondement du 2° de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son transfert vers la Belgique a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil en application des dispositions de l'article L. 744-9 du même code et que par suite seule une décision de refus pouvait être prise sur le fondement de l'article L. 744-8.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés en sollicitant, le cas échéant, que soit substitué au motif initialement retenu dans la décision litigieuse celui tiré de ce que les conditions matérielles d'accueil du requérant pouvaient être suspendues en application des dispositions du 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2021 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive 2013/33/UE du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. B a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, né en 1998, de nationalité afghane, a présenté une demande d'asile enregistrée en guichet unique le 23 juin 2020. Cette demande a été placée sous procédure dite " Dublin ", et le 24 juin 2020, M. C a accepté l'offre de prise en charge au titre du dispositif national d'accueil qui lui a été proposée. Le 8 décembre 2020, le requérant a été transféré vers la Belgique, pays responsable de l'examen de sa demande d'asile. Depuis lors,

M. C est de nouveau entré en France, où il a présenté une nouvelle demande d'asile le

7 janvier 2021. Sa demande a été enregistrée en procédure Dublin et par une décision du

10 février 2021, l'OFII a suspendu le bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Par la présente requête, M. C demande l'annulation de cette décision.

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 21 avril 2021. Dès lors, il n'y a plus lieu de statuer sur ses conclusions tendant à ce qu'il soit admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres peuvent limiter ou, dans des cas exceptionnels et dûment justifiés, retirer le bénéfice des conditions matérielles d'accueil lorsqu'un demandeur (). 5. Les décisions portant limitation ou retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil () sont prises au cas par cas, objectivement et impartialement et sont motivées. Elles sont fondées sur la situation particulière de la personne concernée, en particulier dans le cas des personnes visées à l'article 21, compte tenu du principe de proportionnalité. () ". Aux termes de l'article L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le bénéfice des conditions matérielles d'accueil prévues à l'article L. 744-1 est subordonné : 1° A l'acceptation par le demandeur de la proposition d'hébergement ou, le cas échéant, de la région d'orientation déterminée en application de l'article L. 744-2. Ces propositions tiennent compte des besoins, de la situation personnelle et familiale de chaque demandeur au regard de l'évaluation prévue à l'article

L. 744-6, des capacités d'hébergement disponibles et de la part des demandeurs d'asile accueillis dans chaque région ; 2° Au respect des exigences des autorités chargées de l'asile, notamment en se rendant aux entretiens, en se présentant aux autorités et en fournissant les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. Le demandeur est préalablement informé, dans une langue qu'il comprend ou dont il est raisonnable de penser qu'il la comprend, que le fait de refuser ou de quitter le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation mentionnés au 1° du présent article ainsi que le non-respect des exigences des autorités chargées de l'asile prévues au 2° entraîne de plein droit le refus ou, le cas échéant, le retrait du bénéfice des conditions matérielles d'accueil. Sans préjudice de l'article L. 345-2-2 du code de l'action sociale et des familles, en cas de refus ou d'abandon de l'hébergement proposé en application du premier alinéa du présent article, le demandeur d'asile ne peut être hébergé dans un établissement mentionné au 8° du I de l'article L. 312-1 du même code et à l'article L. 322-1 dudit code ou bénéficier de l'application de l'article L. 300-1 du code de la construction et de l'habitation. Après avis de la Commission nationale de l'informatique et des libertés, un décret en Conseil d'Etat détermine les informations qui doivent être fournies par l'Office français de l'immigration et de l'intégration au service intégré d'accueil et d'orientation pour la mise en œuvre du troisième alinéa du présent article. ".

4. Dans sa décision du 31 juillet 2019, association La CIMADE et autres, n° 428530, 428564, le Conseil d'État a jugé que, dans l'attente de la modification des articles L. 744-7 et

L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans leur rédaction issue de la loi n° 2018-778 du 10 septembre 2018, jugées partiellement incompatibles avec la directive n° 2013/33/UE du 26 juin 2013, il reste possible à l'Office français de l'immigration et de l'intégration de refuser le bénéfice des conditions matérielles d'accueil, après examen de sa situation particulière et par une décision motivée, au demandeur qui a refusé le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation. Il lui est également possible, dans les mêmes conditions et après avoir mis, sauf impossibilité, l'intéressé en mesure de présenter ses observations, de suspendre le bénéfice de ces conditions lorsque le demandeur a quitté le lieu d'hébergement proposé ou la région d'orientation ou n'a pas respecté les exigences des autorités chargées de l'asile, notamment de se rendre aux entretiens, de se présenter aux autorités et de fournir les informations utiles afin de faciliter l'instruction des demandes. Si le bénéfice des conditions matérielles d'accueil a été suspendu, le demandeur d'asile peut en demander le rétablissement à l'Office, qui devra apprécier la situation particulière du demandeur à la date de la demande de rétablissement au regard notamment de sa vulnérabilité, de ses besoins en matière d'accueil ainsi que, le cas échéant, des raisons pour lesquelles il n'a pas respecté les obligations auxquelles il avait consenti au moment de l'acceptation initiale des conditions matérielles d'accueil.

5. En premier lieu, si M. C soutient que la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors qu'il n'a pas été mis à même de faire valoir ses observations préalablement à l'édiction de la décision, il ressort des pièces du dossier que l'OFII, par un courrier du 7 janvier 2021, remis en main propre contre signature, a informé l'intéressé de son intention de suspendre le bénéfice des conditions matérielles d'accueil et l'a invité à présenter ses observations dans un délai de quinze jours. Dans ces conditions, le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

6. En deuxième lieu, la décision contestée vise les articles L. 744-1 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et indique que le requérant n'a pas respecté l'obligation de se présenter aux autorités, de sorte que les conditions matérielles d'accueil doivent être suspendues. Ainsi rédigée, la décision contestée est suffisamment motivée, et le moyen tiré de son absence de motivation doit être écarté. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'aurait pas examiné la situation de M. C.

7. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. C a bénéficié, lors de l'enregistrement de sa demande d'asile, d'un entretien de vulnérabilité à l'issue duquel sa situation a fait l'objet d'une évaluation, qui a conclu à une absence de problème de santé particulier. Ainsi, l'évaluation qui a été faite de sa situation n'a mis en évidence aucun élément particulier de vulnérabilité au regard de sa situation personnelle. Par ailleurs, M. C a de nouveau fait l'objet d'une évaluation de sa vulnérabilité le 7 janvier 2021 au terme de laquelle il n'a pas été mis en évidence d'élément particulier de vulnérabilité au regard de sa situation personnelle. Par suite, le moyen tiré de l'absence d'évaluation de la vulnérabilité de

M. C ne peut être accueilli.

8. En quatrième lieu, si M. C soutient que la décision est entachée d'une erreur de fait dès lors que son état de santé psychique est fragile et nécessite de la stabilité et des soins, il ressort toutefois des éléments produits, et notamment de l'évaluation de sa vulnérabilité, qu'il n'a pas été mis en évidence d'élément particulier de vulnérabilité au regard de sa situation personnelle. En outre, le bulletin de sortie de l'hôpital de Bâle, daté du 21 juin 2019, est intervenu près d'un an et demi avant la décision litigieuse, et retient d'ailleurs que M. C a pris une nette distance par rapport à ses tendances suicidaires, et qu'il est en bon état général. Ainsi, le moyen tiré de ce que la décision serait entachée d'une " erreur de fait ", ou même d'une erreur manifeste d'appréciation, doit être écarté.

9. En dernier lieu, M. C soutient que la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration ne pouvait prendre une décision de suspension des conditions matérielles d'accueil sur le fondement du 2° de l'article

L. 744-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son transfert vers la Belgique a mis fin au bénéfice des conditions matérielles d'accueil en application des dispositions de l'article L. 744-9 du même code et que par suite seule une décision de refus pouvait être prise sur le fondement de l'article L. 744-8. Toutefois, l'administration peut faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative, il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué. Dans le cas présent, pour établir que la décision contestée est légale, le directeur général de l'OFII invoque, dans son mémoire en défense régulièrement communiqué au requérant, un autre motif tiré de ce que dès lors que la nouvelle demande d'asile présentée par

M. C constituait une demande de réexamen, entrant dans le champ d'application des articles L. 744-8 2° et du 1° de l'article D. 744-37 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de sorte qu'il n'était en tout état de cause pas tenu de rétablir les conditions matérielles d'accueil à son bénéfice. Il n'est pas contesté que M. C a fait l'objet d'un arrêté de transfert, lequel a été mis à exécution vers la Belgique. A la suite de ce transfert, l'intéressé est revenu en France où, le 7 janvier 2021, il a, à nouveau, présenté une demande d'asile qui a été enregistrée en " procédure Dublin ". Sa nouvelle demande d'asile introduite en France doit alors être regardée comme étant une demande de réexamen au sens du 2° de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à laquelle le directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration n'était pas tenue de faire droit, alors notamment que M. C n'a pas été admis au séjour au titre de sa nouvelle demande. Par suite, il y a lieu de procéder à la substitution de motif sollicitée par l'OFII, qui ne prive le requérant d'aucune garantie, et les moyens tirés de ce que la décision serait entachée d'une méconnaissance de l'article L. 744-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue de la loi du 29 juillet 2015, et d'une méconnaissance de l'article 20 de la directive 2013/33/UE du 26 juin 2013, doivent être écartés.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requête de M. C doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction doivent également être rejetées, ainsi que celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire présentée par M. C.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D C, à Me Jaslet et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Lalande, président-rapporteur,

M. Allègre, premier conseiller,

M. Dumas, premier conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

D. B L'assesseur le plus ancien,

E. ALLEGRE

La greffière,

C. KIFFER

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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