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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2103649

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2103649

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2103649
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre
Avocat requérantQUINQUIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 20 avril 2021, M. A B, représenté par Me Quinquis, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 12 avril 2020 par laquelle le garde des sceaux, ministre de la justice a décidé de prolonger son placement à l'isolement du 15 avril au 15 juillet 2021 ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée n'est pas motivée ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et se fonde sur des faits matériellement inexacts ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient fait valoir que :

- le requérant n'a pas maintenu sa requête au fond à la suite du rejet de sa requête en référé-suspension et doit par conséquent être regardé comme s'en étant désisté d'office ;

- les moyens qu'il soulève ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 juin 2021.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- l'ordonnance n° 2103655 du 19 mai 2021 du juge des référés du tribunal administratif de Melun.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de procédure pénale ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bourrel Jalon,

- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, écroué depuis le 29 juin 2016, a été placé en quartier d'isolement depuis le début de son incarcération, mesure levée le 13 mars 2018, puis rétablie le 17 juillet 2018 lors de son arrivée au centre pénitentiaire d'Orléans-Saran. Incarcéré au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin depuis le 1er octobre 2019, il a fait l'objet d'une décision de prolongation de son placement à l'isolement prise par le garde des sceaux, ministre de la justice le 12 avril 2021, pour la période du 15 avril au 15 juillet 2021. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur le désistement d'office du requérant :

2. Aux termes de l'article R. 612-5-2 du code de justice administrative : " En cas de rejet d'une demande de suspension présentée sur le fondement de l'article L. 521- 1 au motif qu'il n'est pas fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision, il appartient au requérant, sauf lorsqu'un pourvoi en cassation est exercé contre l'ordonnance rendue par le juge des référés, de confirmer le maintien de sa requête à fin d'annulation ou de réformation dans un délai d'un mois à compter de la notification de ce rejet. A défaut, le requérant est réputé s'être désisté. / Dans le cas prévu au premier alinéa, la notification de l'ordonnance de rejet mentionne qu'à défaut de confirmation du maintien de sa requête dans le délai d'un mois, le requérant est réputé s'être désisté ".

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B a demandé au juge des référés du tribunal, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du 12 avril 2021 par laquelle le ministre de la justice a ordonné la prolongation de son placement à l'isolement. Par une ordonnance n° 2103655 du 19 mai 2021, le juge des référés a rejeté sa demande au motif qu'il n'avait pas fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse. Toutefois, la lettre de notification de cette ordonnance ne comportait aucune mention invitant le requérant à confirmer le maintien de sa requête à peine de désistement. Dès lors, il ne peut être réputé s'être désisté au sens et pour l'application des dispositions susvisées. Les conclusions présentées par le garde des sceaux, ministre de la justice tendant à ce que soit constaté un tel désistement, ne peuvent ainsi qu'être rejetées.

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

4. Aux termes de l'article 18 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'aide juridictionnelle peut être demandée avant ou pendant l'instance. ". Et aux termes de l'article 20 de la même loi : " Dans les cas d'urgence, (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. / () ".

5. Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 16 juin 2021, M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur sa demande au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire, devenue sans objet.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

6. En premier lieu, aux termes de l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale, en vigueur à la date de la décision attaquée : " () L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel () Dans ce cas, la décision de prolongation doit être spécialement motivée. () ". Il résulte de ces dispositions, combinées aux dispositions des articles L. 211-2 et L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration, que la décision prolongeant au-delà de deux ans le placement à l'isolement doit être spécialement motivée et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement.

7. La décision du 12 avril 2021 vise les articles du code de procédure pénale dont elle fait application, et expose les considérations de fait, de façon précise et circonstanciée, qui en constituent le fondement. La circonstance que la décision attaquée indique comme le font les précédentes décisions de prolongation de la mesure d'isolement prises l'encontre de M. B que la prolongation de l'isolement est " l'unique moyen pour assurer le bon ordre au sein de l'établissement et de prévenir tout risque de trouble ou d'incident grave en détention " n'est par elle-même de nature à conférer un caractère stéréotypé à cette motivation. Par suite, le moyen tiré de l'absence de motivation de la décision attaquée doit être écarté.

8. En deuxième lieu, aux termes du premier alinéa de l'article 726-1 du code de procédure pénale, en vigueur à la date de la décision attaquée : " Toute personne détenue, sauf si elle est mineure, peut être placée par l'autorité administrative, pour une durée maximale de trois mois, à l'isolement par mesure de protection ou de sécurité soit à sa demande, soit d'office. () ". Aux termes de l'article R. 57-7-68 du même code : " Lorsque la personne détenue est à l'isolement depuis un an à compter de la décision initiale, le ministre de la justice peut prolonger l'isolement pour une durée maximale de trois mois renouvelable. / La décision est prise sur rapport motivé du directeur interrégional saisi par le chef d'établissement selon les modalités de l'article R. 57-7-64. / L'isolement ne peut être prolongé au-delà de deux ans sauf, à titre exceptionnel, si le placement à l'isolement constitue l'unique moyen d'assurer la sécurité des personnes ou de l'établissement. () ". L'article R. 57-7-73 de ce code énonce que tant pour la décision initiale que pour les décisions ultérieures de prolongation, il est tenu compte de la personnalité de la personne détenue, de sa dangerosité ou de sa vulnérabilité particulière, et de son état de santé.

9. Les prolongations du placement à l'isolement de M. B constituent des mesures de police administratives destinées à prévenir les atteintes à la sécurité publique. Il appartient à l'autorité prenant une telle décision d'examiner, sous le contrôle du juge, si le comportement du détenu, apprécié à la date de la décision, révèle des risques de troubles incompatibles avec son retour au régime ordinaire de détention. Si les mesures de placement à l'isolement d'un détenu contre son gré et leur prolongation constituent, eu égard à l'importance de leurs effets sur les conditions de détention, des décisions susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, le juge administratif exerce un contrôle restreint sur les motifs de telles mesures.

10. Pour prolonger, par la décision du 12 avril 2021, le placement de M. B à l'isolement au-delà de deux ans, le garde des sceaux, ministre de la justice se fonde sur le motif tiré que le maintien à l'isolement constitue moyen d'assurer le bon ordre au sein de l'établissement pénitentiaire et de prévenir tout risque de trouble ou d'incident grave en détention, au regard de la gravité des faits reprochés, du quantum de peine encouru et de la nécessité de garantir la représentation de l'intéressé devant les autorités judiciaires. La décision en litige évoque le profil pénal de l'intéressé qui a d'abord été condamné par la chambre criminelle de la cour d'appel de Rabat au Maroc le 3 juin 2015 pour des faits de constitution d'une bande criminelle en vue de préparer et des commettre des actes terroristes, puis par le tribunal correctionnel de Paris, le 7 mars 2019, à seize ans d'emprisonnement pour des faits de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un acte de terrorisme, cette condamnation ayant été confirmée par la cour d'appel de Paris le 11 janvier 2021. Cette décision prend en considération son comportement en détention, notamment un risque de prosélytisme, ainsi que son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés depuis le 9 août 2016, inscription maintenue par décision du 17 décembre 2019 en raison de son appartenance à la mouvance islamiste, de la dimension internationale de ses relations et de ses activités, de son ancrage idéologique, de son prosélytisme en détention et des soutiens logistiques extérieurs dont il est susceptible de bénéficier en cas d'évasion. En outre, elle s'appuie sur les conclusions de la synthèse pluridisciplinaire établie le 25 mai 2018 qui fait état de la position de " leader " que M. B cherche à asseoir et de l'influence négative qu'il pourrait exercer auprès d'autres personnes détenues, ainsi que sur le rapport du chef d'établissement du 25 mars 2021 et les avis de l'avocat général de la cour d'appel de Paris du 10 mars 2021, du service pénitentiaire d'insertion et de probation du 17 mars 2021 et du directeur interrégional des services pénitentiaire de Paris du 1er avril 2021, qui soulignent également le risque de prosélytisme et l'influence que l'intéressé pourrait exercer sur les autres personnes détenues, notamment jeunes et vulnérables.

11. Pour contester l'appréciation ainsi portée par le ministre sur sa situation, M. B soutient tout d'abord que cette autorité ne pouvait pas se fonder sur les motifs ayant justifié son incarcération puisqu'il bénéficie de la présomption d'innocence dès lors qu'il a formé un pourvoi en cassation à la suite de l'arrêt rendu par la cour d'appel de Paris le 11 janvier 2021. Toutefois, eu égard à sa nature, son objet et sa finalité, la procédure de placement à l'isolement, qui est une mesure conservatoire de protection et de sécurité, est indépendante de la procédure pénale. Par suite, l'autorité administrative compétente qui, en application de l'article R. 57-7-62 du code de procédure pénale, décide de placer le détenu en isolement sans attendre que les juridictions répressives aient définitivement statué sur les faits qui lui sont reprochés ne méconnaît pas le principe de la présomption d'innocence.

12. M. B soutient par ailleurs que son inscription au répertoire des détenus particulièrement signalés (DPS) n'est pas un élément susceptible de justifier la prolongation de la mesure d'isolement dès lors que cette inscription n'a pas été réexaminée annuellement et que les risques d'évasion allégués par le ministre ne sont établis par aucun élément. Toutefois, à supposer même que le risque d'évasion soit dépourvu d'actualité, la décision attaquée ne se fonde pas uniquement sur ce risque mais s'appuie surtout sur le comportement de l'intéressé en détention et l'influence qu'il pourrait exercer sur les autres détenus. En outre, si M. B soutient que la décision en litige ne pouvait se fonder sur le maintien de son inscription au répertoire des DPS en 2019 en l'absence de réexamen depuis, cette circonstance ne permet pas, par elle-même, de regarder cette décision comme illégale.

13. Enfin, M. B soutient que la décision attaquée repose sur des éléments non étayés, anciens, ou, pour les plus récents, qui ne caractérisent pas un risque de trouble à l'ordre et à la sécurité de l'établissement. Toutefois, compte tenu du profil de M. B et de sa capacité d'influence sur les autres détenus, observée à de nombreuses reprises par l'administration pénitentiaire, le ministre de la justice a pu estimer qu'il existait un risque élevé et actuel de prosélytisme. Outre les observations quotidiennes dont a fait l'objet M. B en 2020 produites par le ministre en défense, il ressort notamment du rapport du chef d'établissement du 25 mars 2021 et des avis de l'avocat général du 10 mars 2021, du service pénitentiaire d'insertion et de probation du 17 mars 2021 et du directeur interrégional des services pénitentiaires de Paris du 1er avril 2021 que l'intéressé exerce ou cherche toujours à exercer une influence négative sur ses codétenus. Au vu de l'ensemble des éléments recueillis, concordants et suffisamment récents, le ministre de la justice a pu considérer que le risque de prosélytisme était toujours d'actualité.

14. Dans ces conditions, le garde des sceaux, ministre de la justice ne s'est pas fondé sur des faits matériellement inexacts, n'a pas méconnu l'article R. 57-7-68 du code de procédure pénale et n'a pas, en considérant que la prolongation de l'isolement de M. B constituait l'unique moyen de prévenir les risques sérieux pour l'ordre ou la sécurité des biens ou des personnes qu'un placement en détention ordinaire pourraient faire naître, entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation.

15. En dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ". Eu égard à la nature d'une mesure de placement d'office à l'isolement et à l'importance de ses effets sur la situation du détenu qu'elle concerne, l'administration pénitentiaire doit veiller, à tout moment de son exécution, à ce qu'elle n'ait pas pour effet, notamment au regard de sa durée et de l'état de santé physique et psychique de l'intéressé, de créer un danger pour sa vie ou de l'exposer à un traitement inhumain ou dégradant.

16. Il ressort des termes de la décision attaquée que le médecin consulté préalablement à son édiction, n'a, dans son avis rendu le 19 mars 2021, émis aucune contre-indication au maintien à l'isolement de M. B. Si ce dernier fait état d'un risque d'altération de son état de santé physique et psychique du fait de son maintien à l'isolement, conduisant à un sentiment de solitude et d'angoisse, à une qualité de sommeil dégradée, à une baisse de sa vision et à l'aggravation de ses rhumatismes, il n'apporte aucun élément au soutient de ses allégations, de nature à remettre en cause le bien-fondé de cet avis médical, alors qu'il ressort des observations quotidiennes dont il a fait l'objet en 2020 qu'il refuse les activités qui lui sont proposées. En outre, il n'est pas contesté que M. B, qui dispose d'un téléphone dans sa cellule, conserve des contacts réguliers avec sa famille et entretient des échanges fréquents avec d'autres personnes détenues comme en attestent les comptes-rendus d'observations établis par le personnel pénitentiaire. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que, eu égard à la nature d'une mesure de placement d'office à l'isolement et à l'importance de ses effets sur la situation du détenu qu'elle concerne, les conditions de détention de M. B, à la date de la décision en cause, l'auraient exposé à des traitements inhumains et dégradants, en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de la garde des sceaux ministre de la justice du 10 avril 2020. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur la demande de M. B tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : La requête de M. B est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Quinquis et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Issard, conseillère,

Mme Bourrel Jalon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

La rapporteure,

A. BOURREL JALON

La présidente,

I. BILLANDON

La greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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