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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2105018

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2105018

jeudi 29 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2105018
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation5ème chambre
Avocat requérantDIEUDONNE DE CARFORT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 28 mai 2021, M. B E, représenté par Me Dieudonné de Carfort, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 février 2021 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

Sur la décision portant refus de titre de séjour :

- il a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé en fait ;

- il est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- il méconnaît l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il méconnaît l'article 3-1 de la Convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Sur la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 16 juillet 2021, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B E ne sont pas fondés.

Par ordonnance du 8 décembre 2021, la clôture d'instruction a été fixée au 8 janvier 2022 à 12 h 00.

M. B E a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2021.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- le jugement n° 1904682 du tribunal administratif de Melun du 12 juin 2020.

Vu :

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. M. B E, ressortissant congolais né le 11 novembre 1975, est entré en France, selon ses déclarations, le 16 juillet 2012 avec sa compagne, Mme D. Sa demande d'asile a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides le 5 septembre 2014, confirmé le 27 mai 2015 par la Cour nationale du droit d'asile. M. E a fait l'objet d'un arrêté portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français le 20 août 2015. Au mois d'octobre 2017, le requérant et sa compagne ont déposé une demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " qui, en l'absence de réponse a fait naître une décision implicite de refus. En exécution du jugement n° 1904682 du tribunal administratif de Melun du 12 juin 2020, annulant la décision précitée, enjoignant le préfet de réexaminer la situation de l'intéressé, par un arrêté du 12 février 2021, dont il demande l'annulation, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le Congo comme pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : / () 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République () ".

3. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que, pour refuser de délivrer un titre de séjour à M. E, le préfet de Seine-et-Marne s'est fondé notamment sur la circonstance que, ne percevant aucune ressource, ni allocation, il ne pouvait justifier subvenir aux besoins des trois enfants dont il a la charge, nés de sa relation avec sa compagne et qu'il ne justifiait pas de l'ancienneté de sa résidence habituelle sur le territoire. Or, contrairement à ce que fait valoir le préfet, la résidence continue en France du requérant depuis 2012 ressort des pièces du dossier, révélée notamment par les différentes démarches effectuées par le requérant depuis son entrée en France pour obtenir l'asile, puis pour obtenir la régularisation de sa situation administrative. En outre, il ressort de ces pièces que le requérant est le père de deux enfants, nés en 2012 et 2016, dont leur mère, sa compagne, est une ressortissante congolaise qui connaît une situation administrative régulière et exerce une activité professionnelle. Celle-ci est, par ailleurs, mère d'un enfant français, né en 2014, dont le requérant soutient, sans être contesté, contribuer à l'entretien et l'éducation à l'instar de ses enfants, tous étant scolarisés. De plus, il est constant que le requérant et sa compagne vivent ensemble depuis 2015. Alors même que, ainsi que le fait valoir le préfet, le requérant ne perçoit aucune ressource, il n'est pas contesté que l'intéressé contribue à l'entretien et à l'éducation de ses enfants et, en particulier, le suivi médical dont sa fille aînée fait l'objet en raison du retard l'affectant dans son développement psychomoteur. Dans ces conditions, et alors même que M. E, arrivé en France à l'âge de 37 ans, conserve des attaches au Congo en la personne d'un enfant né d'une autre union, eu égard notamment à la durée de sa résidence et de sa situation familiale, il a fixé le centre de ses intérêts personnels et familiaux en France. Par conséquent, en prenant l'arrêté attaqué, le préfet de Seine-et-Marne a porté une atteinte disproportionnée à son droit de mener une vie privée et familiale normale et, par suite, a méconnu les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

4. Il résulte de ce qui précède que, et sans qu'il besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. E est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 12 février 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

6. Compte tenu du motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement la délivrance à M. E d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Il y a lieu d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu de prononcer l'astreinte demandée.

Sur les frais liés au litige :

7. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () / Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat. () ".

8. M. E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Dieudonné de Carfort, avocat de M. E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Dieudonné de Carfort de la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 12 février 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de délivrer à M. E un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera à Me Dieudonné de Carfort une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Dieudonné de Carfort renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. E est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B E, au préfet de Seine-et-Marne et à Me Dieudonné de Carfort.

Délibéré après l'audience du 15 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Lopa Dufrénot, présidente,

Mme Mentfakh, conseillère,

Mme Delon, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 29 septembre 2022.

La rapporteure,

E. A

La présidente,

M. CLa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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