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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2105034

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2105034

jeudi 16 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2105034
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre
Avocat requérantNGOUNOU ALEXIS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 28 mai 2021 et 27 septembre 2022, Mme D E, représentée par Me Ngounou, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 avril 2021 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfant français, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfant français sur le fondement du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à titre subsidiaire, de lui délivrer le même titre de séjour sur le fondement du 7° du même article ou, à titre infiniment subsidiaire, de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 313-14 du même code, dans un délai de trente jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'arrêté attaqué est entachée d'un défaut de motivation ;

- il a été pris au terme d'une procédure irrégulière, en l'absence de possibilité de faire valoir ses observations faute d'avoir été informée qu'elle était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- il est entaché d'une erreur de fait, le préfet n'apportant pas la preuve de la fraude alléguée de la reconnaissance de paternité de son enfant ;

- il est entaché d'une erreur de droit, le préfet ne s'étant pas fondé sur la convention franco-camerounaise relative à la circulation et au séjour des personnes du 24 janvier 1994 ni sur l'accord bilatéral du 21 mai 2009 relatif à la gestion concertée des flux migratoires et au développement solidaire ;

- il est entaché d'une erreur de droit, le préfet ne s'étant pas fondé sur l'article L. 313-11 6° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation, en l'absence de toute preuve apportée par le préfet attestant du caractère frauduleux de son acte de naissance et des preuves apportées de la contribution du père de son enfant à son entretien et son éducation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors que d'une part, le préfet aurait dû examiner d'office si son droit au séjour pouvait être acquis sur ce fondement et d'autre part, la décision attaquée porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

Le préfet de Seine-et-Marne, à qui la requête a été communiquée le 28 mai 2021, n'a pas produit d'observations.

Par ordonnance du 13 septembre 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 13 octobre 2022 à 12 h 00.

Mme D E a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 juillet 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention franco-camerounaise relative à la circulation et au séjour des personnes du 24 janvier 1994 ;

- l'accord bilatéral du 21 mai 2009 relatif à la gestion concertée des flux migratoires et au développement solidaire ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 septembre 2018 ;

- le décret du 27 février 2019 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D E, ressortissant camerounaise née le 10 août 1990, déclare être entrée de manière irrégulière en France en 2019. Elle a donné naissance à un enfant le 7 septembre 2020, né de son union avec un ressortissant français. Elle a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfant français le 2 décembre 2020. Par un arrêté du 29 avril 2021, dont elle demande l'annulation, le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français et a fixé le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, alors en vigueur, désormais codifié aux articles L. 423-7 et suivants ainsi qu'à l'article L. 423-23 du même code : " Sauf si sa présence constitue une menace pour l'ordre public, la carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " est délivrée de plein droit : / () 6° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à la condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée ; / Lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent, en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, justifie que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du même code, ou produit une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant / 7° A l'étranger ne vivant pas en état de polygamie, qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, sans que la condition prévue à l'article L. 313-2 soit exigée. L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République () ".

3. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de Seine-et-Marne, pour refuser le droit au séjour de Mme E, s'est fondé sur plusieurs motifs tirés du caractère frauduleux de l'acte de naissance fourni par la requérante lors du dépôt de sa demande le 2 décembre 2020, de l'absence de preuve de la contribution effective de Mme E à l'entretien et à l'éducation de son enfant et de l'absence d'atteinte au droit de la requérante au respect de sa vie privée et familiale.

4. En premier lieu, Mme E fait valoir la méconnaissance par le préfet de Seine-et-Marne des dispositions précitées du 7° de l'article L. 313-11 du code susvisé. Il ressort toutefois des termes de l'arrêté attaqué que, contrairement à ce que fait valoir la requérante, le préfet a examiné son droit au séjour sur le fondement de ces dispositions, alors même qu'il n'y était pas tenu dès lors que ces dispositions ne constituaient pas le fondement de sa demande. En outre, la requérante, qui est entrée irrégulièrement en France en 2019, n'établit ni même n'allègue disposer d'attaches personnelles stables en France, notamment en l'absence de toute communauté de vie avec le père de son enfant et de toute insertion socio-professionnelle. Enfin, elle n'établit pas être dépourvue d'attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine. Dans ces conditions, Mme E n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté attaqué méconnaîtrait les dispositions précitées du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

5. En deuxième lieu, en revanche, il ressort des termes de l'arrêté litigieux que le préfet de Seine-et-Marne a estimé que l'acte de naissance de Mme E, établi le 11 décembre 2018 au Cameroun et fourni lors du dépôt de sa demande, présentait un caractère frauduleux, de même que, par voie de conséquence, l'ensemble de ses démarches tendant à l'obtention d'un titre de séjour le 2 décembre 2020, à l'origine d'un signalement par le préfet le 23 décembre 2020 auprès du Procureur de la République du tribunal de grande instance de Melun. Toutefois, Mme E conteste le caractère frauduleux de son acte de naissance et, par ailleurs, le préfet de Seine-et-Marne ne fournit aucun élément permettant d'établir la fraude alléguée, alors que la charge de la preuve lui incombe sur ce point. Par conséquent, Mme E est fondée à soutenir que le motif tiré du caractère frauduleux de son acte de naissance ainsi que de sa demande de délivrance d'un titre de séjour est entaché d'illégalité.

6. En troisième lieu, aux termes de l'article 55 de la loi du 10 septembre 2018 pour une immigration maîtrisée, un droit d'asile effectif et une intégration réussie : " I. Le 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est complété par un alinéa ainsi rédigé : " Lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent, en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, justifie que ce dernier contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du même code, ou produit une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant () ". Aux termes du IV de l'article 71 de la même loi : " Les 2° et 4° du I de l'article 47, les 1°, 3° et 4° de l'article 49, l'article 51, le 1° de l'article 56, l'article 61, le I de l'article 63 et les articles 66 et 67 entrent en vigueur à une date fixée par décret en Conseil d'Etat, et au plus tard le 1er mars 2019. / Les articles () 55 () entrent en vigueur à cette même date et s'appliquent aux demandes qui lui sont postérieures. () " Le décret du 27 février 2019 pris pour l'application de la loi du 10 septembre 2018 précitée n'a pas fixé de date d'entrée en vigueur des dispositions précitées. Il résulte de ces dispositions que le second alinéa du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction issue de l'article 55 de cette loi est applicable aux seules demandes de titres de séjour présentées sur ce fondement après le 1er mars 2019. En l'espèce, Mme E ayant déposé sa demande de titre de séjour le 2 décembre 2020, ces dispositions lui sont applicables.

7. Il ressort des pièces du dossier que Mme E est la mère de l'enfant, Liam B, né le 7 septembre 2020 à Montereau-Fault-Yonne et reconnu par M. B, de nationalité française. S'il ressort des termes de l'arrêté attaqué que le préfet de Seine-et-Marne a estimé qu'elle ne justifiait pas de sa contribution effective à l'entretien et à l'éduction de son enfant, au vu notamment des seules factures produites, d'une copie du carnet de santé et d'un justificatif de versement d'une pension alimentaire, il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme E, sans emploi, vit seule avec son enfant et établit, ce faisant, sa contribution effective à son entretien et à son éducation. Par conséquent, en refusant le droit au séjour de Mme E au seul motif qu'elle n'établissait pas contribuer à l'entretien et à l'éduction de son enfant, le préfet de Seine-et-Marne a méconnu les dispositions précitées du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Au regard de la situation de la requérante et du fondement de sa demande, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet de Seine-et-Marne aurait pris la même décision s'il s'était fondé uniquement sur le motif tiré de l'absence d'atteinte à son droit de mener une vie privée et familiale normale.

9. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, Mme E est fondée à solliciter l'annulation de l'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 29 avril 2021.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

10. En raison des motifs qui la fonde, l'annulation de l'arrêté attaqué implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de la demande de Mme E, laquelle ne justifie pas, à la date du jugement, remplir les conditions pour bénéficier d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfant français, notamment au regard de la contribution du père de l'enfant exigée par les dispositions de l'article L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu de l'enjoindre d'y procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il y ait lieu de prononcer l'astreinte réclamée.

Sur les frais liés au litige :

11. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50 %, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide. () / Si l'avocat du bénéficiaire de l'aide recouvre cette somme, il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat. () ".

12. Mme E a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ngounou, avocat de Mme E, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Ngounou de la somme de 1 200 euros.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Seine-et-Marne du 29 avril 2021 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de procéder au réexamen de la situation de Mme E, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat (préfet de Seine-et-Marne) versera à Me Ngounou une somme de 1 200 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Ngounou renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D E, au préfet de Seine-et-Marne et à Me Ngounou.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lopa Dufrénot, présidente,

M. Duhamel, premier conseiller,

Mme Delon, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 16 mars 2023.

La rapporteure,

E. A

La présidente,

M. CLa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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