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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2107055

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2107055

mardi 22 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2107055
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation7ème chambre
Avocat requérantLAUNOIS FLACELIERE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête n° 2106830, enregistrée le 20 juillet 2021, Mme E D, représentée par le cabinet Launois-Fondaneche, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 8 juillet 2021 par lequel le maire de Créteil a mis en demeure les occupants de la parcelle cadastrée section BO n°160, située route de Choisy sur le territoire de cette commune de quitter les lieux avec leurs véhicules, caravanes ou baraquements avant le mardi 13 juillet 2021 à 17 h 00 et a décidé qu'à défaut il serait procédé à l'évacuation de tous les occupants avec le concours de la force publique ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Créteil une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- L'arrêté, qui constitue un acte administratif individuel, est entaché d'un vice de procédure dès lors que le principe du contradictoire prévu à l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration a été méconnu et qu'aucune situation d'urgence ne justifiait qu'il soit dérogé à cette obligation ;

- il est entaché d'erreurs matérielles quant à la situation de fait dès lors qu'il n'existait pas au 8 juillet 2021 une situation de danger d'une gravité et d'une imminence telles que la situation exigeait l'évacuation immédiate du terrain et le recours à la force pour y parvenir en cas de résistance ; en outre, elle n'est pas installée au niveau de la station essence total ni à proximité des axes routiers ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le maire a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale ; en effet, alors qu'elle est membre d'une minorité particulièrement vulnérable et qu'elle n'a aucune autre solution pour pouvoir s'abriter, les risques de troubles à la sécurité, la salubrité et la tranquillité publiques allégués ne sont pas en l'espèce caractérisés ; le maire n'a pas préalablement mis en œuvre des mesure telles que celles préconisées par la circulaire interministérielle du 26 août 2012 relative à l'anticipation et à l'accompagnement des opérations d'évacuation des campements illicites ;

- il méconnaît le principe suivant lequel il n'appartient pas à l'administration de

prescrire d'elle-même que sa décision pourra faire l'objet d'une exécution par la force ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation dès lors que la mesure prononcée n'est pas proportionnée au regard de sa finalité ; il porte ainsi une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et de venir ainsi qu'au droit des occupants de ce campement au respect de leur vie privée et familiale ;

- il méconnaît l'intérêt supérieur des enfants vivant sur le campement protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2022, la commune de Créteil, représentée par la SCPA Seban et associés, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2022.

II. Par une requête n°2107055 enregistrée le 27 juillet 2021, M. A G, représenté par la cabinet Launois-Fondaneche, conclut aux mêmes fins que la requérante sous le n°2106830 par les mêmes moyens.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2022, la commune de Créteil conclut aux mêmes fins que sous le n° 2106830 par les mêmes moyens.

M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2022.

III. Par une requête n°2107056 enregistrée le 27 juillet 2021, M. C H, représenté par le cabinet Launois-Fondaneche, conclut aux mêmes fins que la requérante sous le n°2106830 par les mêmes moyens.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2022, la commune de Créteil conclut aux mêmes fins que sous le n° 2106830 par les mêmes moyens.

M. H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2022.

IV. Par une requête n° 2107057 enregistrée le 27 juillet 2021, M. B H, représenté par le cabinet Launois-Fondaneche, conclut aux mêmes fins que la requérante sous le n°2106830 par les mêmes moyens.

Par un mémoire en défense, enregistré le 15 mars 2022, la commune de Créteil la commune de Créteil conclut aux mêmes fins que sous le n° 2106830 par les mêmes moyens.

M. B H a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mai 2022.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la Constitution ;

- la convention internationale des droits de l'enfant, signée à New York le 26 janvier 1990 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme F,

- les conclusions de M. Zanella , rapporteur public,

- et les observations de Me Conérardy, représentant de la commune de Créteil.

Considérant ce qui suit :

1. Par un arrêté du 8 juillet 2021, le maire de Créteil a, sur le fondement des dispositions de l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales, mis en demeure les personnes stationnant sans autorisation sur la parcelle cadastrée section BO n° 160, appartenant à l'Etat (direction interdépartementale des routes d'Ile-de-France) située sur cette commune, route de Choisy, de quitter les lieux avec leurs véhicules, caravanes ou baraquements avant le 13 juillet 2021 à 17h 00 et, qu'à défaut, le concours des forces de police sera sollicitée pour procéder d'office à l'évacuation. Par des requêtes enregistrées respectivement sous les n°s 2106830, 2107055, 2107056, 2107057, Mme E D, M. A G, M. C H, M. B H qui occupent la parcelle de terrain visée par l'arrêté, demandent au tribunal d'annuler cet arrêté. Ces requêtes sont dirigées contre la même décision et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président. () ".

3. Les requérants ont été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur leurs conclusions aux fins d'admission à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 2212-1 du code général des collectivités territoriales : " Le maire est chargé, sous le contrôle administratif du représentant de l'Etat dans le département, de la police municipale, de la police rurale et de l'exécution des actes de l'Etat qui y sont relatifs ". Aux termes de l'article L. 2212-2 de ce code : " La police municipale a pour objet d'assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques. Elle comprend notamment : () 5° Le soin de prévenir par des précautions convenables, et de faire cesser, par la distribution des secours nécessaires, les accidents et les fléaux calamiteux ainsi que les pollutions de toute nature, tels que les incendies (), de pourvoir d'urgence à toutes les mesures d'assistance et de secours et, s'il y a lieu, de provoquer l'intervention de l'administration supérieure ". En outre, aux termes de l'article L. 2212-4 du même code : " En cas de danger grave ou imminent () le maire prescrit l'exécution des mesures de sûreté exigées par les circonstances. ". Le maire peut, sur le fondement de ces dispositions, mettre en demeure les habitants d'un terrain situé dans la commune de le quitter lorsque cette mesure est nécessitée par le danger grave ou imminent que cette occupation fait peser sur eux-mêmes ou sur des tiers.

5. Les requérants soutiennent que l'arrêté attaqué est entaché d'erreurs de fait dès lors que, contrairement à ce qui y est indiqué, ils ne sont pas installés au niveau de la station essence, ni à proximité des axes routiers. Ils font également valoir que la localisation du campement ne caractérise pas de péril imminent dès lors qu'il est bordé par des grilles empêchant l'accès direct aux voies et que l'accès au campement ne se fait pas directement par les axes routiers. Ils allèguent, enfin, que le seul accroissement du nombre d'occupants du campement ne caractérise pas l'existence d'un péril alors qu'ils entreposent de l'eau potable sur place et disposent de toilettes sèches.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier, et notamment des nombreuses photographies produites par la commune de Créteil, que le terrain en cause est situé au bord d'une route départementale (D86) et à proximité d'une autoroute (A86). Il est de surcroît aux abords directs d'une station-service qui constitue une installation classée pour la protection de l'environnement susceptible de voir s'y former des atmosphères explosives (dites " zones ATEX "). Il ressort, par ailleurs, des énonciations de l'arrêté contesté, et ainsi qu'il résulte notamment des nombreuses photographies jointes au courriel des services de la ville de Créteil du 10 février 2021 et de celles accompagnant le constat effectué par ces mêmes services en juillet 2021, que le campement installé sur le terrain en cause est constitué pour l'essentiel de cabanes réalisées à l'aide de matériaux précaires et inflammables et est parcouru par de nombreux câbles électriques. Des braseros sont installés dans les cabanes, ainsi que des bouteilles de gaz pour la cuisson des aliments alors qu'il n'est pas contesté que l'accès des pompiers à la parcelle est malaisé. Le campement est, en outre, raccordé sans autorisation à la borne incendie située sur le terrain jouxtant la parcelle, sur laquelle est installée une station-service, de nature à gêner l'intervention des pompiers en cas de nécessité. Il a également été constaté l'absence de sanitaires adaptés, de collecte des ordures ménagères, de raccordement à l'évacuation des eaux usées, et un amoncellement de déchets sur le campement, propice à la prolifération de rongeurs. Eu égard à ces nombreux éléments qui caractérisent l'existence d'un danger grave ou imminent résultant des conditions d'occupation, les requérants ne sont, par suite, pas fondés à soutenir que l'arrêté en litige serait entaché d'erreurs de fait de nature à justifier son annulation. Enfin, faute pour les requérants, au regard de cette situation, d'établir qu'une mesure moins contraignante pouvait être prise pour éviter l'ensemble de ces risques, ils ne sont également pas fondés à soutenir que le maire de Créteil a inexactement apprécié les circonstances de l'espèce en prenant la mesure de police en litige pour être disproportionnée et pour porter atteinte à la liberté d'aller et venir.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 121-2 de ce code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles () ". Enfin, aux termes de l'article L. 211-2 du même code : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ".

8. Les faits tels qu'énoncés au point 6 de la présente décision, qui sont de nature à porter atteinte à la sécurité et la salubrité publiques, sont constitutifs d'un danger pour les très jeunes enfants et les adultes vivant sur le camp et caractérisent une situation d'urgence, compte tenu notamment des risques d'incendie et des risques sanitaires. Si le maire a motivé son arrêté, alors qu'il n'est pas tenu de le faire en cas d'urgence, cette circonstance ne saurait en elle-même établir le défaut d'urgence. Par suite, compte-tenu des conditions particulières d'urgence dans lesquelles est intervenu l'arrêté contesté pris par maire de Créteil afin d'éviter les risques précités, le maire a pu légalement prendre cet arrêté en se dispensant de procédure contradictoire en application du 1° de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration cité au point précédent.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

11. Eu égard aux nécessités de sécurité et salubrité publiques justifiant la mesure litigieuse, laquelle a pour objet de soustraire les occupants des terrains à une situation de danger, le maire de Créteil n'a pas porté à la vie privée et familiale des occupants du campement une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels l'arrêté a été pris, alors même que celui-ci n'aurait pas été précédé des mesures telles que celles préconisées par la circulaire interministérielle du 26 août 2012 relative a` l'anticipation et a` l'accompagnement des opérations d'évacuation des campements illicites. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant : " 1. Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. () ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

13. Il résulte de ce qui est dit au point 6 que l'arrêté attaqué a pour objet de soustraire les occupants des terrains en cause, au nombre desquels figurent de jeunes enfants, aux dangers auxquels ils sont exposés. L'intérêt supérieur de ces enfants, qui au surplus ne seront pas séparés de leurs parents, n'a pas ainsi été méconnu. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant précitées doit être écarté.

14. En cinquième lieu, si en l'absence d'une disposition législative l'autorisant expressément, il n'appartient pas en principe à l'administration d'assurer elle-même l'exécution forcée de ses décisions, il en va différemment si une situation d'urgence dûment établie le justifie. Eu égard aux risques graves et imminents décrits au point 6, le maire de Créteil a pu légalement prévoir qu'à défaut d'évacuation des terrains dans le délai prescrit, il serait procédé d'office à leur évacuation avec le concours de la force publique. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être écarté.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les requérants ne sont pas fondés à demander l'annulation de l'arrêté du 8 juillet 2021.

Sur les frais liés au litige :

9. Les dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Créteil, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par les requérants sur le fondement de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions des requêtes n°2106830, n°2107055, n°2107056, et n°2107057 tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes n°2106830, n°2107055, n°2107056, et n°2107057 est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D, à M. A G, à M. C H, à M. B H et à la commune de Créteil.

Délibéré après l'audience du 8 novembre 2022 , à laquelle siégeaient :

M. L'hirondel , président,

Mme Morisset, conseillère,

M. Cabal, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2022.

La rapporteure,

A. F

Le président,

M. L'HIRONDEL La greffière,

L. DARNAL

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier,

N°s 2106830, 2107055, 2107056, 2107057

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