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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2107693

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2107693

jeudi 12 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2107693
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation5ème chambre
Avocat requérantLERAT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 17 août 2021, 2 juin et 8 septembre 2022, Mme A Devillepoix, représentée par Me Lerat, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler les arrêtés des 20 mai, 16 juin, 13 et 30 juillet 2021, par lesquels le président de l'Etablissement public territorial (EPT) Paris Est Marne et Bois l'a respectivement suspendue de ses fonctions à titre conservatoire du 20 mai au 19 juin 2021, puis a prolongé cette suspension du 20 juin au 19 juillet 2021, du 20 juillet au 19 août 2021, et du 20 août au 19 septembre 2021, ensemble la décision du 2 juin 2021 par laquelle cette autorité a rejeté son recours gracieux formé contre l'arrêté du 20 mai 2021 ;

3°) de mettre à la charge de l'EPT Paris Est Marne et Bois une somme de 3 000 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Mme Devillepoix soutient que :

- l'arrêté du 30 juillet 2021 a été pris par une autorité incompétente pour ce faire, faute de délégation de signature régulièrement consentie ;

- les arrêtés des 20 mai et 19 juin 2021 sont entachés d'erreur de droit, dès lors qu'ils ne pouvaient entrer en vigueur qu'au terme de son placement en congé maladie ;

- les arrêtés en litige sont entachés d'erreurs de fait, dans la qualification juridique des faits et d'appréciation.

Par des mémoires en défense enregistrés les 7 mars, 10 juin et 12 septembre 2022, l'établissement public territorial Paris Est Marne et Bois, représenté par la Selarl Drai associés, agissant par Me Margaroli, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de Mme Devillepoix une somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens présentés par la requérante sont, s'agissant de l'erreur de droit, inopérant, et pour le surplus, infondés.

Par une ordonnance du 17 novembre 2022, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 9 décembre 2022 à 12 h 00.

La demande de Mme Devillepoix d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle a été rejetée par une décision du 22 septembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, rapporteure,

- les conclusions de M. Florian Gauthier-Ameil, rapporteur public,

- et les observations de Me Lerat, représentant la requérante, ainsi que celles de Me Margaroli, représentant l'EPT Paris Est Marne et Bois.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A Devillepoix, recrutée par l'Etablissement public territorial (EPT) Paris Est Marne et Bois à compter du 1er mai 2017 et titularisée dans le grade d'adjoint administratif territorial le 1er mai 2018, a été suspendue de ses fonctions à titre conservatoire pour une durée d'un mois à compter du 20 mai 2021, par arrêté du président de l'EPT du même jour. Mme Devillepoix a présenté, par un courrier du 21 mai 2021, un recours gracieux auprès de cette autorité contre cet arrêté, rejeté par une décision du 2 juin 2021. Par un arrêté du 16 juin 2021, le président de l'EPT a prolongé la suspension de fonctions de l'intéressée jusqu'au 19 juillet 2021, puis a édicté deux arrêtés, des 13 et 30 juillet 2021, portant prolongation de la mesure de suspension pour une durée d'un mois chacun. La requérante demande, à titre principal, l'annulation des quatre arrêtés précités, ensemble de la décision de rejet de son recours gracieux.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Par une décision du 22 septembre 2021, la demande d'aide juridictionnelle formulée par Mme Devillepoix a été rejetée. Par suite, les conclusions de celle-ci tendant à ce que l'aide juridictionnelle provisoire lui soit accordée sont devenues sans objet et il n'y a plus lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 20 mai 2021 et la décision du 2 juin 2021 :

3. Aux termes des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, désormais codifiées aux articles L. 531-1 et suivants du code général de la fonction publique : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. Si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. () ".

4. Il résulte de ces dispositions qu'une mesure de suspension de fonctions ne peut être prononcée à l'encontre d'un fonctionnaire que lorsque les faits imputables à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que l'éloignement de l'intéressé se justifie au regard de l'intérêt du service. Eu égard à la nature conservatoire d'une mesure de suspension et à la nécessité d'apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition tenant au caractère vraisemblable des faits, il appartient au juge de l'excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l'autorité administrative au jour de sa décision.

5. Aux termes de l'arrêté attaqué, celui-ci est fondé sur la suspicion que Mme Devillepoix ait commis des faits de vol d'essence, survenus entre le 7 et le 15 mai 2021. Ceux-ci ont été révélés, à l'analyse d'une facture du 15 mai 2021, par des anomalies affectant le débit d'une carte essence associée à un véhicule de service, tenant en particulier à la diversité des types de carburants achetés ainsi qu'à l'incohérence sur la période en litige entre la valeur totale des débits, à hauteur de plus de 5 000 euros, et le kilométrage renseigné pour le véhicule concerné, s'établissant à un kilomètre parcouru. Toutefois, s'il est constant que Mme Devillepoix était utilisatrice à titre principal du véhicule et de la carte essence, conservée dans la boîte à gant, et qu'une clé du véhicule lui avait été remise, il n'est pas contesté qu'aucune vérification complémentaire n'a précédé la mesure en litige, alors qu'une seconde clé donnant accès au véhicule et à la carte était conservée par un chef de service, à un emplacement et dans des conditions non précisées et que l'ensemble des agents du service connaissait le fonctionnement de la carte en question, dont le code secret était noté sur un papier accompagnant celle-ci. En outre, il est constant que Mme Devillepoix, qui affirme ne plus avoir vu la carte essence après l'avoir utilisée, le 3 mai 2021, avant les vols en litige, a contesté être impliquée dans ceux-ci, lorsqu'elle a été interrogée le 19 mai suivant par sa hiérarchie. Nonobstant l'appréciation portée sur l'attitude de l'intéressée au cours de cet entretien, jugée suspecte, les seuls éléments matériels précités ne permettent pas de caractériser un degré de vraisemblance suffisant des faits litigieux. Par ailleurs, ne présentent pas un caractère de gravité suffisant les autres faits reprochés, aux termes de la décision du 2 juin 2021, à Mme Devillepoix, tenant en une négligence dans la conservation de la carte essence, et à un défaut de remisage du véhicule au parking de l'EPT en soirée, alors qu'au surplus, il n'est pas contesté l'accord oral hiérarchique à cet effet. Il s'ensuit que la requérante est fondée à soutenir que les faits reprochés, qui n'ont d'ailleurs pas donné lieu à la saisine du conseil de discipline, ne présentaient pas un degré de vraisemblance ou de gravité suffisant pour caractériser un objectif d'intérêt général justifiant, à titre conservatoire, la suspension en litige, en sorte qu'en prononçant cette mesure, le président de l'EPT a portée sur sa situation une appréciation erronée.

6. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme Devillepoix est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du président de l'ETP Paris Est Marne et Bois du 20 mai 2021, ensemble la décision du 2 juin 2021 portant rejet de son recours gracieux.

En ce qui concerne la légalité des arrêtés des 16 juin, 13 et 30 juillet 2021 :

7. Il ressort des pièces du dossier que, pour prolonger la suspension de fonctions de Mme Devillepoix, le président de l'EPT Paris Est Marne et Bois s'est fondé sur les mêmes soupçons et reproches que ceux cités au point 5, sans élément nouveau étayant une implication de l'intéressée dans les faits de vol de carburants. En particulier, si les arrêtés attaqués se fondent sur la circonstance qu'une enquête judiciaire était en cours consécutivement à une plainte " contre X " pour vol déposée le 19 mai 2021 au nom de l'EPT, il ne ressort d'aucune pièce que cette enquête ait mis en évidence un élément incriminant Mme Devillepoix. Ne saurait notamment suffire à caractériser la vraisemblance d'une faute grave la seule circonstance que la requérante a été convoquée, par courrier du 6 juillet 2021, pour être entendue dans le cadre de cette enquête. De plus, il n'est pas contesté que, à la date de son audition le 21 juillet 2019, la consultation des caméras de vidéosurveillance a permis de constater que les vols avaient été commis par des hommes, différents à chacun des achats d'essence litigieux, vérification établissant que l'intéressée n'était pas directement l'autrice de ceux-ci. Dans ces conditions, et pour les mêmes motifs qu'énoncés au point 5, la requérante est fondée à soutenir qu'en prolongeant la mesure de suspension de fonctions dont elle faisait l'objet, le président de l'EPT a portée sur sa situation une appréciation erronée.

8. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme Devillepoix est fondée à demander l'annulation des arrêtés du président de l'EPT Paris Est Marne et Bois des 16 juin, 13 et 30 juillet 2021.

Sur les frais liés au litige :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " () Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Les parties peuvent produire les justificatifs des sommes qu'elles demandent et le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

10. En application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'EPT Paris Est Marne et Bois la somme de 1 500 euros en remboursement des frais exposés par Mme Devillepoix, non compris dans les dépens. Les mêmes dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme Devillepoix, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par l'EPT Paris Est Marne et Bois sur le même fondement.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les arrêtés des 20 mai, 16 juin, 13 et 30 juillet 2021, par lesquels le président de l'EPT Paris Est Marne et Bois a suspendu Mme Devillepoix de ses fonctions puis a prolongé cette suspension, ensemble la décision du 2 juin 2021 rejetant le recours gracieux formée par l'intéressée, sont annulés.

Article 3 : Il est mis à la charge de l'EPT Paris Est Marne et Bois la somme de 1 500 euros à verser à Mme Devillepoix au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Les conclusions présentées par l'EPT Paris Est Marne et Bois sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme A Devillepoix, à Me Lerat et à l'Etablissement public territorial Paris Est Marne et Bois.

Délibéré après l'audience du 21 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Billandon, présidente,

Mme Leconte, conseillère,

Mme Massengo, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 12 octobre 2023.

La rapporteure,

S. LECONTELa présidente,

I. BILLANDON

La greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne, en ce qui la concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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