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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2200436

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2200436

vendredi 10 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2200436
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantANDRIVET CAROLINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 14 janvier 2022 au greffe du tribunal administratif de Cergy-Pontoise et le 17 janvier 2022 au greffe du présent tribunal, complétée les 15 février et 7 juin 2022 ainsi que le 24 janvier 2023, M. D B E B, représenté par Me Andrivet, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 12 janvier 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de la reconduite, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de lui restituer son passeport ;

3°) d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de mettre en œuvre, sans délai, la procédure d'effacement de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

4°) d'enjoindre, sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, au préfet de lui délivrer une carte de séjour temporaire mention " vie privée et familiale " dans le délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, ou de réexaminer sa demande sa situation dans le même délai sur le fondement de l'article L. 911-2 du même code ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat (préfet du Val- d'Oise) une somme de 1 200 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision portant obligation de quitter sans délai le territoire français est entachée d'un défaut de motivation, qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il est en France depuis l'âge de 12 ans et a été placé à l'aide sociale à l'enfance et vit avec son frère, lui aussi entré mineur en France, ainsi que d'une erreur manifeste d'appréciation car il a engagé des démarches pour voir régularisée sa situation à sa majorité, que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'est aussi pas motivée.

La requête a été communiquée le 17 janvier 2022 au préfet du Val-d'Oise qui n'a présenté aucun mémoire en défense.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'ordonnance du président par intérim du tribunal administratif de Cergy-Pontoise en date du 14 janvier 2022 transmettant au tribunal administratif de Melun la requête de M. B E B au motif de sa résidence déclarée à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), 55 avenue de Choisy ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-13-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 30 janvier 2023, en présence de Mme Darnal, greffière d'audience, présenté son rapport, et entendu les observations de Me Andrivet, représentant M. B E B, requérant, présent, qui précise qu'il a fait l'objet d'un contrôle d'identité à Montigny-Beauchamp, que, lors de son audition, il a précisé son identité, qu'il était entré en France en 2013 et pris en charge à l'aide sociale à l'enfance jusqu'en 2018, que son frère a un titre de séjour pluriannuel, qu'une procédure de régularisation a été engagée auprès de la préfecture du Val-de-Marne mais qu'elle a été entravée par la crise sanitaire, qu'il vit chez son frère à Villeneuve-Saint-Georges, et que l'interdiction de retour empêche toute démarche auprès de la préfecture et qui sollicite la remise de son passeport ainsi qu'un rendez-vous en préfecture pour déposer sa demande.

Le préfet du Val-d'Oise, dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1 M. D B E B, ressortissant égyptien né le 25 avril 2001 à Assiout, entré en France en octobre 2014, a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire par le procureur de la République près le tribunal de grande instance de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en date du 5 novembre 2014, et confié à la garde de la direction de l'enfance du département du Val d'Oise. Il a été scolarisé à compter de la rentrée 2014 au collège Descartes de Soisy-sous-Montmorency (Val-d'Oise) puis au collège Pierre Gilles de Gennes à Butry-sur-Oise (Val-d'Oise). A sa majorité, le 22 mai 2019, il a été pris en charge au sein de l'établissement " Le Fil d'Ariane " à Meaux (Seine-et-Marne) et a commencé une formation de menuisier installateur au centre de formation des apprentis d'Ocquerre (Seine-et-Marne), en alternance avec la société " MGS " de Bobigny (Seine-Saint-Denis). En août 2020, il a obtenu un rendez-vous en préfecture du Val-de-Marne pour sa demande délivrance d'un premier titre de séjour en préfecture de Seine-et-Marne, lequel rendez-vous a été fixé au 25 août, puis au 14 septembre, au 15 octobre 2020, l'intéressé devant revenir à chaque fois pour compléter son dossier par une pièce identifiée comme manquante par le service. Le dernier rendez-vous, fixé au 11 mars 2021, a été annulé par la préfecture de Seine-et-Marne. Par la suite, il ne lui a plus été possible d'obtenir un rendez-vous dans cette préfecture. Il y a présenté ensuite, le 23 mars 2021, une demande d'admission exceptionnelle au séjour. Interpellé lors d'un contrôle d'identité le 12 janvier 2022, il a fait l'objet le même jour, par le préfet du Val-d'Oise, d'une obligation de quitter sans délai le territoire français au motif qu'il ne disposait plus de titre de séjour depuis l'expiration de son document de circulation pour étranger mineur, qu'il avait l'objet de dix signalisations au fichier des empreintes digitales sous six identités différentes et qu'il était célibataire et sans enfant. Par une requête enregistrée le 14 janvier 2022 au greffe du tribunal administratif de Cergy-Pontoise, il demande l'annulation de cette décision. La requête a été transmise au présent tribunal au motif du domicile déclaré de l'intéressé à Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), 55 avenue de Choisy, où il réside avec son frère, M. F B E B, titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle dont la dernière a été renouvelée par la préfète du Val-de-Marne le 6 mars 2022.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes d'une part de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, doit apporter tous éléments permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré en France à l'âge de treize ans et demi, qu'il a été placé l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité, soit pendant près de cinq ans, qu'il a entrepris ensuite des démarches en vue de sa régularisation au cours de sa dix-neuvième année qui n'ont pas abouti en raison des demandes successives de documents par la préfecture de Seine-et-Marne, que sa seule famille est son frère aîné, résident régulier en France et avec qui il vit, qu'il n'a jamais été en mesure de retourner en Egypte depuis huit ans, qu'il a entrepris une formation en vue d'apprendre un métier lui permettant une indépendance financière, qu'il a travaillé pendant près de deux ans pour une entreprise de menuiserie dans le cadre de son apprentissage sans être rémunéré et qu'il n'est pas démontré, ni même soutenu par le préfet du Val-d'Oise qui n'a présenté aucun mémoire en défense, qu'il aurait gardé des liens avec son pays d'origine. Dans ces conditions, M. B E B est fondé à soutenir que le préfet du Val-d'Oise, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations rappelées au point précédent.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. Aast E B fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français ainsi que, par voie de conséquence, les décisions qui l'accompagnent lui refusant un délai de délai volontaire, fixant le pays de renvoi, prononçant une interdiction de retour pour une durée de un an et le mentionnant au fichier d'information Schengen. L'arrêté attaqué du 12 janvier 2022 du préfet du Val-d'Oise doit, dès lors, être annulé.

Sur les conséquences de l'annulation :

5. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

6. L'annulation prononcée par la présente décision a pour conséquence nécessaire qu'il soit enjoint au préfet du Val-d'Oise d'une part de rendre sans délai à M. B E B son passeport retenu le 12 janvier 2022 par ses services et d'autre part qu'il procède, dans un délai d'un mois, à l'effacement du nom de l'intéressé du ficher du système d'information Schengen.

7. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. La juridiction peut également prescrire d'office l'intervention de cette nouvelle décision ".

8. Aux termes d'autre part de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

7. Compte tenu du motif d'annulation retenu ci-dessus, il y a lieu également d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, territorialement compétente en raison de la résidence déclarée du requérant à Villeneuve-Saint-Georges, de procéder à un réexamen de la situation de M. B E B et de prendre une nouvelle décision, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, de lui remettre sans délai une autorisation provisoire de séjour, valant autorisation de travail, valable jusqu'à ce réexamen.

Sur les frais du litige :

8. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation ".

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat (préfet du Val-d'Oise) une somme de 1 000 euros qui sera versée à M. B E B, en application de ces dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté en date du 12 janvier 2022 par lequel le préfet du Val-d'Oise a fait obligation à M. D B E B de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de la reconduite, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de rendre sans délai à l'intéressé son passeport retenu par ses services le 12 janvier 2022.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise de procéder, dans le délai d'un mois, à l'effacement du nom de M. D B E B du fichier du système d'information Schengen.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de procéder à un réexamen de la situation de M. D B E B, de prendre une nouvelle décision, dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui remettre sans délai une autorisation provisoire de séjour, valant autorisation de travail, valable jusqu'à ce réexamen.

Article 5 : L'Etat (préfet du Val-d'Oise) versera une somme de 1 000 euros à M. D B E B sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : La présente décision sera notifiée à M. D B E B, au préfet du Val-d'Oise, au préfet de Seine-et-Marne et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 mars 2023.

Le vice-président,

M. CLe greffier,

L. DARNAL

La République mande et ordonne au ministre de l'Intérieur et des Outre-mer, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

2200436

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