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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2200543

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2200543

jeudi 5 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2200543
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantDE SEZE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 janvier 2022, M. B A, représenté par Me de Sèze, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai de cinq jours à compter de la notification de la présente décision ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil, Me de Sèze, d'une somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- en l'absence d'information de l'Etat responsable de sa demande d'asile relative à son placement en situation de fuite avant l'expiration du délai de six mois dont disposait les autorités françaises pour procéder audit transfert, la préfète du Val-de-Marne ne pouvait porter ledit délai à dix-huit mois sans méconnaître les dispositions de l'article 9 du règlement UE n° 1560/2003 du

2 septembre 2003 ;

- il n'a pas été informé préalablement des conséquences de manquements aux obligations de présentations ;

- la décision en litige est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce que, en l'absence de fuite caractérisée, le délai de transfert ne pouvait être porté à dix-huit mois de sorte que la préfète du Val-de-Marne était contrainte de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 14 août 2023, la clôture d'instruction a été fixée au 5 septembre 2023 à 12 heures.

En application des dispositions de l'article R. 612-3 du code de justice administrative, une mise en demeure a été adressée à la préfète du Val-de-Marne le 14 août 2023.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 16 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (CE) n° 1560/2003 de la Commission du 2 septembre 2003 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique qui s'est tenue le 19 septembre 2023 à 9h30 :

- le rapport de Mme Bousnane, rapporteure,

- les conclusions de Mme Leboeuf, rapporteure publique.

Les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant afghan né le 1er janvier 1995 à Alingar (Afghanistan), est entré en France afin d'y solliciter l'asile. L'intéressé a été placé sous procédure Dublin et a fait l'objet d'un arrêté du préfet du Val-de-Marne portant transfert aux autorités allemandes. M. A, estimant que le délai de transfert de six mois à compter de l'acceptation par les autorités allemandes de leur responsabilité avait expiré a sollicité l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et la délivrance d'une attestation de demande d'asile. Par un courriel du 13 janvier 2022, l'administration a refusé sa demande au motif qu'il avait été placé en fuite, de sorte que le délai de transfert avait été porté à dix-huit mois. M. A demande l'annulation de la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

En ce qui concerne l'acquiescement aux faits :

2. Aux termes des dispositions de l'article R. 612-6 du code de justice administrative : " Si, malgré une mise en demeure, la partie défenderesse n'a produit aucun mémoire, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans les mémoires du requérants ". Si, lorsque le défendeur n'a produit aucun mémoire, le juge administratif n'est pas tenu de procéder à une telle mise en demeure avant de statuer, il doit, s'il y procède, en tirer toutes les conséquences de droit et il lui appartient, seulement, lorsque les dispositions précitées sont applicables, de vérifier que l'inexactitude des faits exposés dans les mémoires du requérant ne ressort d'aucune pièce du dossier.

3. En l'espèce, malgré la mise en demeure qui lui a été adressée, la préfète du Val-de-Marne n'a produit aucune observation en défense avant la clôture de l'instruction. Ainsi, elle est réputée avoir acquiescé aux faits exposés dans la requête. Il appartient toutefois au tribunal de vérifier que ces faits ne sont pas contredits par les pièces du dossier et qu'aucune règle d'ordre public ne s'oppose à ce qu'il soit donné satisfaction au requérant.

En ce qui concerne la légalité de la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de procéder à l'enregistrement de la demande d'asile de M. A en procédure normale :

4. Aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Le transfert du demandeur () de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée () 2. Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite () ". Aux termes du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 :

" Il incombe à l'État membre qui, pour un des motifs visés à l'article 29, paragraphe 2, du règlement (UE) n° 604/2013, ne peut procéder au transfert dans le délai normal de six mois à compter de la date de l'acceptation de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée, ou de la décision finale sur le recours ou le réexamen en cas d'effet suspensif, d'informer l'État responsable avant l'expiration de ce délai. À défaut, la responsabilité du traitement de la demande de protection internationale et les autres obligations découlant du règlement (UE) n° 604/2013 incombent à cet État membre conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement ".

5. La prolongation du délai de transfert, qui résulte du seul constat de fuite du demandeur et qui ne donne lieu qu'à une information de l'Etat responsable de la demande d'asile par l'État membre qui ne peut procéder au transfert, a pour effet de maintenir en vigueur la décision de transfert aux autorités de l'Etat responsable et ne suppose pas l'adoption d'une nouvelle décision. Cette prolongation n'est ainsi qu'une des modalités d'exécution de la décision initiale de transfert et ne peut être regardée comme révélant une décision susceptible de recours. L'étranger peut cependant demander à l'administration de reconnaître la compétence de la France pour examiner sa demande d'asile et saisir le juge d'un éventuel refus fondé sur l'absence d'expiration du délai de transfert, le cas échéant dans le cadre d'une instance de référé. Il lui est également loisible de contester l'existence d'une cause de prolongation à l'appui d'un recours dirigé contre une mesure prise en vue de l'exécution du transfert, telle qu'une assignation à résidence, ou d'une mesure tirant les conséquences du constat de la fuite, telle que la limitation ou la suspension des conditions matérielles d'accueil. Dans ces différentes hypothèses, l'étranger peut se prévaloir de l'expiration du délai de transfert.

6. En l'espèce, M. A soutient que la préfète du Val-de-Marne ne pouvait fonder sa décision de refus d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale sur la circonstance selon laquelle le délai de transfert avait été porté de six à dix-huit mois suite à raison de sa fuite dès lors qu'elle ne justifie pas que, conformément aux dispositions rappelées au point 4, elle a procédé à la diffusion par l'intermédiaire du réseau Dublinet de l'information relative à la prolongation du délai de transfert concernant M. A. En l'absence de mémoire en défense, et alors que la mise en demeure adressée à la préfète du Val-de-Marne est demeurée sans effet, l'inexactitude des faits invoquées par M. A ne ressort d'aucune des pièces du dossier et les éléments qu'il produit à l'appui de sa requête ne sont pas contestés. Dans ces conditions, la préfète du Val-de-Marne doit être réputée avoir admis l'exactitude matérielle des faits allégués, conformément aux dispositions précitées de l'article R. 612-6 du code de justice administrative. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'en application du paragraphe 2 de l'article 9 du règlement (CE) n° 1560/2003 du 2 septembre 2003, modifié par le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014, la responsabilité du traitement de sa demande d'asile incombait aux autorités française, conformément aux dispositions de l'article 29, paragraphe 2, dudit règlement, de sorte que sa demande d'asile doit être enregistrée en procédure normale.

7. Il suit de là que M. A est fondé à soutenir que la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de procéder à l'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. D'une part, aux termes du premier alinéa de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

9. D'autre part, aux termes de l'article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout étranger présent sur le territoire français et souhaitant demander l'asile se présente en personne à l'autorité administrative compétente qui enregistre sa demande et procède, dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat, à la détermination de l'Etat responsable en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil, du 26 juin 2013, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride () ". Aux termes de l'article L. 521-7 de ce code : " Lorsque l'enregistrement de sa demande d'asile a été effectué, l'étranger se voit remettre une attestation de demande d'asile dont les conditions de délivrance et de renouvellement sont fixées par décret en Conseil d'Etat. () ". Aux termes de l'article L. 571 de ce code : " Lorsque l'autorité administrative estime que l'examen d'une demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat qu'elle entend requérir, en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, il est procédé à l'enregistrement de la demande selon les modalités prévues au chapitre I du titre II. / Une attestation de demande d'asile est délivrée au demandeur selon les modalités prévues à l'article L. 521-7. Elle mentionne la procédure dont il fait l'objet. Elle est renouvelable durant la procédure de détermination de l'Etat responsable et, le cas échéant, jusqu'à son transfert effectif à destination de cet Etat. () ". Enfin, aux termes de l'article R. 521-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () si l'examen de la demande relève de la compétence de la France et sans préjudice des dispositions de l'article R. 521-10, l'étranger est mis en possession de l'attestation de demande d'asile mentionnée à l'article L. 521-7. () ".

10. Le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent de convoquer M. A aux fins d'enregistrement de sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer l'attestation prévue à l'article L. 521-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

11. Le requérant ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me de Sèze, avocat de M. A, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de procéder à l'enregistrement en procédure normale de la demande d'asile présentée par M. A est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne ou à tout autre préfet territorialement compétent d'enregistrer la demande d'asile de M. A en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification de la présente décision.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 000 euros à Me de Sèze, avocat de M. A, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me de Sèze et à la préfète du Val-de-Marne.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Xavier Pottier, président,

Mme C,

Mme Lina Bousnane, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 octobre 2023.

La rapporteure,

L. Bousnane

Le président

X. Pottier

La greffière,

C. Mahieu

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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