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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2203077

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2203077

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2203077
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation7ème chambre
Avocat requérantBARATA CHARBONNEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 28 mars 2022 et le 30 mars 2023, la société L'Atelier, représentée par l'AARPI Barata Charbonnel, dans le dernier état de ses écritures, demande au tribunal :

1°) à titre principal, de condamner la commune d'Ivry-sur-Seine au versement de la somme de 336 933 euros assortie des intérêts capitalisés à compter du 9 décembre 2021 en réparation du préjudice subi du fait de l'illégalité fautive de l'arrêté du 30 juin 2019 modifiant les horaires d'ouverture des débits de boisson du 1er juillet 2019 au 31 mars 2020 ;

2°) à titre subsidiaire, de désigner un expert, aux frais de la commune, afin d'évaluer les préjudices économiques liés aux frais et au manque à gagner, ainsi que les préjudices moraux d'atteinte à la réputation ;

3°) de mettre à la charge de la commune la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2019 est fautive et de nature à engager la responsabilité de la commune ;

- ses préjudices s'élèvent à la somme totale de 336 933 euros :

* s'agissant du préjudice patrimonial il résulte de :

° la perte de chiffre d'affaires à hauteur de 200 000 euros ;

° la diminution de la rémunération du dirigeant à hauteur de 55 000 euros ;

° des charges qu'elle a dû assumer pour un montant de 71 933 euros ;

* s'agissant du préjudice extra-patrimonial, il résulte du préjudice moral de son gérant et de l'atteinte à sa réputation, à hauteur de la somme de 10 000 euros ;

- elle a droit au versement des intérêts au taux légal à compter de la notification de la demande indemnitaire préalable, ainsi qu'à leur capitalisation.

Par des mémoires enregistrés les 30 mars 2023, et 18 et 28 avril 2023, la commune d'Ivry-sur-Seine représentée par la SELURL Phelip conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de la société requérante la somme de 3 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de la justice administrative.

Elle fait valoir qu'aucun des moyens de la requête est fondé.

Vu :

- le jugement du tribunal administratif de Melun n° 19008875 du 30 mars 2021 ;

- les autres pièces du dossier.

Vu le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Combier,

- les conclusions de M. Rémi Grand, rapporteur public,

- les observations de Me Charbonnel, représentant la société " L'Atelier ".

La commune d'Ivry-sur-Seine n'étant ni présente ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. La société L'Atelier exploite un restaurant situé 2 rue Jules Vanzuppe à Ivry-sur-Seine. Par un arrêté du 30 juin 2019, le maire d'Ivry-sur-Seine a fixé les horaires de fermeture pour les débits de boissons, bars, restaurants, restauration rapide et épiceries, du 1er juillet 2019 au 31 mars 2020, dans un certain nombre de rues y compris la rue Jules Vanzuppe. La société demande au tribunal de condamner la commune d'Ivry-sur-Seine à lui verser la somme de 336 933 euros en réparation des préjudices que lui a causé l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2019.

Sur la responsabilité :

2. Par un jugement n° 19008875 du 30 mars 2021, devenu définitif, le tribunal administratif de Melun a annulé l'arrêté du 30 juin 2019, au seul motif que la société L'Atelier soutenait que le motif de l'arrêté attaqué qui fondait la limitation des horaires d'ouverture des débits de boisson sur la nécessité de préserver la tranquillité publique n'était pas établi et qu'en l'absence de défense, malgré la mise en demeure qui lui avait été adressée par le tribunal sur le fondement de l'article R. 612-3 du code de justice administrative, la commune devait être regardée comme ayant acquiescé aux faits sur le fondement de l'article R. 612-6 du même code au regard des allégations de la société " L'Atelier " qui contestait le motif de l'arrêté du maire limitant les horaires d'ouverture se fondant sur la nécessité de préserver la tranquillité publique.

3. Saisi d'une demande indemnitaire, il appartient au juge administratif d'accorder réparation des préjudices de toute nature, directs et certains, qui résultent de l'illégalité fautive entachant la décision litigieuse.

Sur les préjudices patrimoniaux :

4. Au titre de son préjudice économique l'exploitant de l'établissement ayant fait l'objet de l'arrêté étendant la période de fermeture a droit au remboursement de son seul manque à gagner, et non de son chiffre d'affaires, ainsi que des frais qu'il a engagés pour le fonctionnement normal de son établissement exposés en pure perte du fait de la fermeture anticipée de son établissement.

5. Tout d'abord, à l'appui de sa demande d'indemnisation de la perte de chiffre d'affaires la société requérante soutient que la restriction des horaires d'ouverture aurait entrainé une forte baisse de fréquentation. Toutefois pour l'établir, elle se borne à se prévaloir de l'attestation établie par un expert-comptable dont elle se prévaut qui se borne, en se fondant sur le chiffre d'affaires moyen observé des mois de juin à octobre des années 2017 à 2020, à en déduire une perte de chiffre d'affaires au cours de cette même période de 30 % entre 2018 et 2019 et à estimer le chiffre d'affaires moyen qu'aurait dû réaliser l'établissement si les fermetures administratives prononcées à l'encontre de l'établissement du 31 décembre 2018 au 22 janvier 2019 et du 6 au 27 septembre 2019 n'étaient pas intervenues, tout en relevant que la société avait également " dû réduire la surface de sa terrasse en 2019 " attaqué. Cette attestation, n'est pas, à elle seule, de nature à établir l'existence d'un manque à gagner résultant de manière directe et certaine de l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2019, seule invoquée dans la présente instance, cet arrêté du 30 juin 2019 ayant été appliqué uniquement du 8 juillet 2019 au 28 septembre 2019. De même la production d'un tableau de " trésorerie de janvier 2019 à août 2019 " ainsi que de ses " états financiers " portant sur les exercices courants de septembre 2018 à août 2019 ne sont pas davantage de nature à établir un tel préjudice.

6. Ensuite, pour évaluer les charges exposées en pures pertes, la requérante prend en compte les charges d'exploitations qu'elle dit avoir exposées aux mois de juillet à septembre 2019 auxquelles elle ajoute trois échéances de remboursement d'emprunt, pour un montant total de 159 632 euros, auquel elle applique un coefficient de 40 % égal à la part alléguée de son chiffre d'affaires réalisé entre minuit et deux heures. Toutefois, d'une part, le remboursement d'un emprunt, dont au demeurant la requérante ne précise pas la cause, ne saurait être retenu comme élément de préjudice imputable à la restriction des horaires d'ouverture de l'établissement. D'autre part, pour établir son préjudice la société requérante retient la somme des charges qu'elle dit avoir exposées au cours de ces trois mois, telles qu'elles ressortent d'un tableau retraçant son chiffre d'affaires et ses charges mensuelles de salaires " chargés ", frais de télécommunication, honoraires, frais de location immobilière, fournitures et petits entretiens, et frais de service bancaire. Toutefois il ne résulte pas de l'instruction que ces divers frais n'auraient pas été exposés par la requérante en l'absence d'intervention de l'arrêté litigieux qui avait seulement pour objet que de restreindre les horaires d'ouverture de l'établissement. Dans ces conditions, la société requérante ne démontre pas avoir exposé en pures pertes des charges imputables de manière directe et certaine à l'illégalité commise.

7. Enfin, à supposer même que la baisse de rémunération du dirigeant, qui n'est établie par aucune pièce, soit la conséquence directe et certaine de l'illégalité de l'arrêté litigieux, ce préjudice, qui n'est en toute état de cause pas subi personnellement par la société requérante ne saurait être indemnisé.

Sur les préjudices extrapatrimoniaux :

8. La requérante soutient que l'arrêté litigieux a causé à son gérant un préjudice moral et à l'établissement une atteinte à sa réputation.

9. S'agissant du préjudice subi par son gérant, dès lors qu'il n'est pas subi personnellement par la requérante, elle ne saurait, en tout état de cause, en être indemnisé.

10. La société requérante soutient que l'arrêté litigieux a porté atteinte à sa réputation. Toutefois, les circonstances que l'arrêté litigieux était motivé par les troubles générés par l'activité tardive et bruyantes de certains débits de boisson, alors qu'elle allègue n'avoir fait l'objet d'aucune plainte et ne vend pas d'alcool, qu'elle aurait dû donner des explications à sa clientèle au regard de ce motif ou que cette mesure ne serait pas isolée, d'autres fermetures illégales ayant été prononcées à l'encontre de l'établissement, ne sont pas susceptible d'avoir porté atteinte à sa réputation alors notamment que l'arrêté litigieux ne la visait pas personnellement mais avait pour objet de restreindre les horaires d'ouverture de l'ensemble des débits de boissons, bars et restaurants situés dans les l'ensemble des rues concernées.

11. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'ordonner l'expertise sollicitée, que la société requérante n'est pas fondée à demander la condamnation de la commune d'Ivry-sur-Seine à lui verser la somme de 336 933 euros assortie des intérêts capitalisés à compter du 9 décembre 2021.

Sur les frais liés au litige :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune d'Ivry-sur-Seine, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la société " L'Atelier " demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il n'y a pas lieu dans les circonstances de l'espèce de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la société requérante une somme au titre des frais exposés par la commune d'Ivry-sur-Seine et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société " L'Atelier " est rejetée.

Article 2 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société " l'Atelier " et à la commune d'Ivry­sur­Seine.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Gougot, présidente,

M. Duhamel, premier conseiller,

M. Combier, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

D. COMBIER

La présidente,

I. GOUGOT

La greffière,

M. A

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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