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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2203523

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2203523

vendredi 14 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2203523
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantOTTOU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et mémoire, enregistrés les 6 avril et 18 mai 2022, Mme B D, représentée par Me Ottou, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 mars 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office ;

2°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, à défaut, du seul article L. 761-1 du code de justice administrative.

Mme D soutient que :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français :

* est entachée d'incompétence ;

* méconnaît le droit à être entendu et le caractère contradictoire de la procédure préalable garantie par le paragraphe 2 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et par les articles L. 121-1 et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

* est entachée d'un défaut d'examen personnel ;

* est entachée d'une erreur de droit et viole les articles L. 541-1 à L. 541-3 et L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* est entachée d'une erreur de droit et viole les articles L. 424-1, L. 424-9, L. 424-11 et L. 541-1 à L. 541-3-1 et le 4° de l'article L. 421-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

* viole l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et le paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision fixant le pays de destination :

* est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français ;

* est insuffisamment motivée ;

* viole les articles 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la Convention de Genève du 28 juillet 1951.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis Avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 7 avril 2023.

Par une décision du bureau d'aide juridictionnelle de Melun du 20 avril 2023, l'aide juridictionnelle totale a été accordée à Mme D.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Girard-Ratrenaharimanga, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. E, qui a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que la juridiction est susceptible de prononcer d'office une mesure d'injonction tendant à enjoindre à l'autorité préfectorale de délivrer à Mme D la carte de résident prévu au 3° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

- et Me El Assaad, représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé.

Mme D n'était ni présente ni représentée.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 10h53.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante malienne, née le 4 octobre 1982 à Daloa (République du Mali), entrée en France le 1er mai 2019 selon le relevé des informations de la base de données " TelemOfpra " produit en défense, a sollicité l'asile qui lui a été refusé par une décision du directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) le 11 octobre 2019 contre laquelle les conclusions en annulation ont été rejetées par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 28 octobre 2021. Par arrêté du 24 mars 2022, la préfète du Val-de-Marne a obligé l'intéressée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours en application du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office. Mme D demande au tribunal d'annuler cet arrêté du 24 mars 2022.

2. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention susvisée relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

4. Il ressort des pièces du dossier il n'est pas contesté que Mme D est la mère de la jeune A C, née le 18 juin 2021, qui a sollicité l'asile, par l'intermédiaire de sa mère en sa qualité de représentante légale, le 7 juillet 2021. Par une décision du directeur général de l'Ofpra, la qualité de réfugié a été accordée à la jeune A le 29 avril 2022. La décision portant obligation de quitter le territoire français a été édictée le 24 mars 2022 soit postérieurement à l'introduction de la demande d'asile de la jeune A or, à cette date, la jeune A bénéficiait déjà d'un droit au maintien sur le territoire et il n'est pas contesté que seule la requérante, mère de la jeune A, contribue à l'entretien et à l'éducation de sa fille ainsi qu'en atteste au demeurant l'attestation d'hébergement pour demandeur d'asile établi par les services de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii). En conséquence, l'exécution de cette décision aurait nécessairement pour effet de séparer la jeune A de sa mère qui vivent ensemble. Par suite, en obligeant Mme D à quitter le territoire français, la préfète du Val-de-Marne a méconnu les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que celles du paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant.

5. Au surplus, il est constant que la décision obligeant Mme D à quitter le territoire français ne cite pas la jeune A alors que la préfète doit être considérée comme ayant nécessairement eu connaissance de sa présence sur le territoire, au moins au regard de l'attestation d'hébergement précitée. Dans ces conditions, la préfète du Val-de-Marne a entaché sa décision d'un défaut d'examen de la situation personnelle de l'intéressée.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme D est fondée à demander l'annulation de la décision du 24 mars 2022 par laquelle la préfète du Val-de-Marne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ainsi que, par voie de conséquence, l'annulation de l'autre décision attaquée, privée de base légale, par laquelle cette autorité a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office.

Sur les injonctions :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure. ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

8. Il ressort des pièces du dossier que le 29 avril 2022, postérieurement à la décision en litige, la jeune A a obtenu la qualité de réfugiée. Cette reconnaissance ayant un effet recognitif, la qualité de réfugiée est censée lui avoir été accordée au jour de sa demande d'asile soit antérieurement à l'arrêté annulé par le présent jugement. Dans ces conditions, les motifs de l'annulation par le présent jugement de la décision portant obligation de quitter le territoire français pour méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et du paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant induisent, en l'absence de menace à l'ordre public non soutenue en défense, nécessairement la reconnaissance d'un droit au séjour au profit de Mme D en sa qualité d'ascendante de la jeune réfugiée A. Il y a lieu d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, si cela n'a pas déjà été fait, qu'elle lui délivre la carte de résident prévue au 4° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans délai et, en tout état de cause dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dès la notification du présent jugement.

9. Enfin, les annulations prononcées n'impliquent aucune autre injonction.

Sur les frais liés au litige :

10. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale dans le cadre du présent contentieux. Par suite, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à l'aide juridictionnelle, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce de mettre à la charge de l'État le versement de 1 200 euros au profit de Me Ottou en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 mars 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a obligé Mme B D l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de délivrer à Mme B D la carte de résident prévue au 3° de l'article L. 424-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans délai et, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dès la notification du présent jugement

Article 3 : L'État (préfète du Val-de-Marne) versera à Me Ottou, conseil de Mme B D, une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Ottou renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 avril 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : G. Girard-Ratrenaharimange

La greffière,

Signé : S. Aït Moussa

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

S. Aït Moussa

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