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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2204538

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2204538

vendredi 9 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2204538
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantTCHOLAKIAN GERARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 mai 2022 et le 21 avril 2023, M. F D, représenté par Me Tcholakian, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 4 mai 2022 par lequel le préfet de Vaucluse lui a fait obligation de quitter le territoire français ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'instruction, dès lors que l'arrêté indique de manière erronée que la carte nationale d'identité de la jeune C aurait été retirée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors que la carte nationale d'identité de la fille du requérant ne lui a pas été retirée et qu'elle est française en application des dispositions de l'article 18 du code civil ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations des articles 6 1), 6 5) et 7 d) de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;

- elle porte méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que cette décision porte atteinte à sa vie privée et familiale ; il vit en couple avec une ressortissante française avec laquelle il a eu un enfant née le 29 juin 2020 ; le couple attend la naissance d'un second enfant ; les liens avec sa compagne ont été maintenus pendant la détention, nonobstant les contraintes de visite en période de pandémie ; l'intéressé a exercé une activité professionnelle en détention, ce qui lui a permis de participer à l'éducation et à l'entretien de sa fille ; il dispose désormais d'une promesse d'embauche en qualité de commis de cuisine à temps plein, avec une rémunération brute de 2 053,18 euros par mois ;

- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de sa fille C, et de l'enfant à naître ; l'inconventionnalité de la mesure d'éloignement est patente ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de ce que le comportement de l'intéressé représenterait une menace pour l'ordre public, ce dernier n'ayant été condamné qu'une seule fois le 18 novembre 2021, et que son comportement en détention a été exemplaire au point qu'il a bénéficié d'une permission de sortir pour rétablir les liens familiaux ainsi que deux ordonnances du juge de l'application des peines de réduction supplémentaire de peine de trois et deux mois en fin de peine ; le parquet n'a pas fait appel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 avril 2023, le préfet du Vaucluse, conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Delmas pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Delmas,

- les observations de Me Prosper qui substitue Me Tcholakian, représentant M. D qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient, en outre, que la décision portant obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation car son client ne représente pas une menace pour l'ordre public. Me Prosper précise que son client est interdit de séjour dans le département des Bouches du Rhône en raison d'une décision judiciaire, mais que la vie commune se poursuit avec cette contrainte ;

- et M. D, qui indique qu'il a accompli sa peine, qu'il a travaillé en prison et qu'il entend se réinsérer ;

Le préfet du Vaucluse n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. F D, ressortissant algérien né le 1er août 1991 à Tizi Ouzou (Algérie), est entré irrégulièrement sur le territoire français. Suite à une condamnation pénale en date du 2 décembre 2021, M. D a été placé en détention provisoire au centre pénitentiaire du Pontet du 5 juillet 2019 au 8 novembre 2021, puis au centre pénitentiaire de Marseille du 8 novembre 2021 au 2 décembre 2021, avant d'être écroué au centre pénitentiaire du Pontet du 2 décembre 2021 au 5 mai 2022 pour y effectuer sa peine. Par un arrêté du 4 mai 2022, le préfet de Vaucluse lui a fait obligation de quitter le territoire français sur le fondement du 1° et du 5 de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

3. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention susvisée relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

4. Si, dans ses décisions des 13 mai 2003 (Cour européenne des droits de l'homme, 13 mai 2003, Chandra c. Pays Bas, n°53102/99) et 6 juillet 2006 (Cour européenne des droits de l'homme, 6 juillet 2006, Yash Priya c. Danemark, n°13594/03), la Cour a estimé que les ressortissants étrangers qui, sans se conformer aux règlements en vigueur, mettent par leur présence sur le territoire d'un État contractant les autorités de ce pays devant un fait accompli, ne peuvent d'une manière générale faire valoir une espérance légitime qu'un droit au séjour leur sera accordé, la Cour a précisé dans sa décision du 21 juin 1988 (Cour européenne des droits de l'homme, 21 juin 1988, Berrehab c. Pays-Bas, n° 10730/87,

25 à 29 ; voir également Cour européenne des droits de l'homme, 26 mars 1992, Beldjoubi c. France, n° 12083/86, § 79), que l'ingérence d'un État contractant à la Convention au droit à la vie privée et familiale d'un étranger en situation irrégulière sur son territoire, au sens des stipulations précitées, doit être justifiée par un besoin social impérieux et, notamment, proportionnée au but légitime poursuivi. Ainsi que la Cour l'a précisé (Cour européenne des droits de l'homme, grande chambre, 24 janvier 2017, Paradiso et Campanelli c/ Italie, § 181), " pour déterminer si une ingérence est "nécessaire, dans une société démocratique", il y a lieu de tenir compte du fait qu'une marge d'appréciation est laissée aux autorités nationales ", dont la décision demeure soumise aux juridictions nationales, et à la Cour si elle est saisie, compétentes pour en vérifier la conformité aux exigences de la Convention (Cour européenne des droits de l'homme, 22 avril 1997, X, Y et Z c. Royaume-Uni, Recueil 1997-II, § 41). Lorsque l'étranger de la cause a un enfant mineur sur le territoire de l'État concerné, la Cour a précisé que le point décisif consiste à savoir si le juste équilibre devant exister entre les intérêts concurrents en jeu -ceux de l'enfant, ceux des deux parents et ceux de l'ordre public- a été ménagé, dans les limites de la marge d'appréciation dont jouissent les États en la matière et donc sous le contrôle du juge, en tenant compte toutefois de ce que l'intérêt supérieur de l'enfant doit constituer la considération déterminante et, à ce titre, l'intérêt supérieur de l'enfant peut, selon sa nature et sa gravité, l'emporter sur celui des parents dont l'intérêt, notamment à bénéficier d'un contact régulier avec l'enfant, reste néanmoins un facteur dans la balance des différents intérêts en jeu (CEDH, 6 juillet 2010, Neulinger et Shuruk c. Suisse, n° 41615/07, § 134 ; CEDH, 10 avril 2012, Pontes c. Portugal, n° 19554/09, § 75). La Cour de justice de l'Union européenne a également précisé que le paragraphe 2 de l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne prévoit que, dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale en sorte qu'il s'ensuit qu'une telle disposition est, elle-même, libellée en des termes larges et qu'elle s'applique à des décisions qui, telle une décision de retour adoptée contre un ressortissant d'un pays tiers, parent d'un mineur, n'ont pas pour destinataire ce mineur, mais emportent des conséquences importantes pour ce dernier, constat confirmé par le paragraphe 1 de l'article 3, de la convention internationale des droits de l'enfant, auquel se réfèrent expressément les explications relatives à l'article 24 de la Charte (CJUE, 11 mars 2021, aff. C-112/20, M. A contre État belge,

36 et 37). Il s'ensuit que le juge doit opérer une appréciation entre l'intérêt individuel du requérant au droit au respect de sa vie privée et familiale, l'intérêt général eu égard notamment aux agissements passés de l'étranger mais également de l'intérêt supérieur de l'enfant de ce dernier.

5. D'une part, il ressort que M. D est le père de la jeune C née le 29 juin 2020 d'une relation qu'il a entretenue avec Mme E B, ressortissante française. Il ressort également des pièces du dossier, et notamment de la fiche pénale constituée par le greffe du centre de détention du Pontet sur la base des décisions judiciaires, que l'intéressé a été condamné par un jugement du tribunal correctionnel de Marseille en date du 2 décembre 2021 à une peine de quatre ans d'emprisonnement pour des faits de transport non autorisé de stupéfiants, détention non autorisée de stupéfiant, offre de cession non autorisée de stupéfiants, acquisition non autorisée de stupéfiant, et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement. Toutefois, au cours de sa période de détention du 5 juillet 2019 au 5 mai 2022, il ressort de l'attestation du responsable du service des parloirs du centre pénitentiaire du Pontet que la compagne de M. D a visité à 132 reprises le requérant au parloir et que la jeune C est venue le rencontrer en ce lieu 29 fois. De même, il ressort de la liste des opérations comptables réalisées par la trésorerie de la détention du 5 juillet 2019 au 27 septembre 2021 que le requérant a ordonné onze versements de cent euros du 10 août 2020 au 3 septembre 2021 au bénéfice de sa compagne.

6. D'autre part, si M. D produit deux attestations indiquant qu'il est hébergé depuis sa libération en Ile de France, alors même que sa compagne réside avec son enfant à Marseille où elle exerce une activité de coiffeuse, son conseil soutient à la barre sans être contredit que le requérant ne peut cohabiter avec sa compagne compte tenu d'une interdiction judiciaire à résider dans le département des Bouches-du-Rhône qui le frappe. De plus, le requérant verse aux débats une facture établie le 10 mars 2023, à une date certes postérieure à l'arrêté en litige mais révélant la continuité des relations familiales, qui montre que l'intéressé continue à prendre en charge des achats de biens éducatifs nonobstant un parcours existentiel marqué par la détention et l'éloignement professionnel. Par ailleurs, en dépit de cette séparation, il ressort de l'acte de reconnaissance établi le 14 mars 2023 par M. D que ce dernier a reconnu sa paternité à l'égard du ou des enfants à naître de Mme B, enceinte de ses œuvres depuis le 1er janvier 2023.

7. Enfin, il n'est pas contesté que pendant sa détention M. D a exercé une activité professionnelle en détention, où il a bénéficié en sus de la réduction de peine initiale, de deux ordonnances de réduction supplémentaire de peine rendues les 3 février 2022 et 4 mars 2022 par la juge de l'application des peines à hauteur de deux et trois mois. Par ailleurs, le requérant verse aux débat une promesse d'embauche établie le 22 février 2023 en qualité de commis de cuisine en contrat à durée indéterminée pour une durée de 35 heures par semaine. Il ressort de l'ensemble de ces éléments que M. D doit être regardé comme ayant contribué à l'entretien de sa fille C, ressortissante française, pendant sa détention au cours d'une période significative, qu'il doit également être regardé comme ayant maintenu la communauté de vie qui l'unit à sa compagne, ressortissante française, et qu'il doit être regardé en l'état de l'instruction comme ayant fait des efforts significatif d'intégration professionnelle. Dans ces conditions, et en l'état du dossier pénal et civil de l'intéressé, en lui faisant obligation de quitter le territoire français, le préfet du Vaucluse a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

8. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. D est fondé à demander l'annulation de la décision du 4 mai 2022 par laquelle le préfet du Vaucluse lui a fait obligation de quitter le territoire français, ainsi que celle des décisions portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et fixation du pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office, qui sont privées de base légale.

Sur les frais d'instance :

9. L'article L. 761-1 du code de justice administrative dispose que : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat qui est, dans la présente instance, la partie perdante, la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. D et non compris dans les dépens.

D E C I D E

Article 1er : Les décisions du 4 mai 2022, par lesquelles le préfet du Vaucluse a obligé M. D à quitter le territoire français, a refusé de lui octroyer un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être éloigné, sont annulées.

Article 2 : L'Etat (préfet du Vaucluse) versera à M. D une somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F D et au préfet de Vaucluse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juin 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : S. DELMASLa greffière,

Signé : L. DARNAL

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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