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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2204544

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2204544

vendredi 9 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2204544
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET BRISSON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 6 mai 2022 et 21 avril 2023, M. C D, représenté par Me Bouthors, demande au tribunal :

1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 mai 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office ;

3°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation et de lui délivrer un titre de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- l'auteur de cette décision n'a pas justifié de sa compétence ;

- elle n'est pas suffisamment motivée en droit et en fait ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que le requérant vit en France avec sa conjointe et leurs deux enfants ;

- elle méconnaît l'intérêt supérieur des enfants garantis par les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la Convention internationale des droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays d'éloignement :

- La décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; en cas de retour dans le pays d'origine, il serait exposé à un risque de mariage forcée à la fille de son oncle et sa propre fille sera exposée à un risque de mutilation sexuelle féminine répandu dans sa communauté culturelle malinké.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juin 2022, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés par M. D n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Delmas pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique, M. Delmas a lu son rapport en l'absence des parties qui n'étaient ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1 M. C D, ressortissant ivoirien né le 1er octobre 1986 à Cogolo (Côte d'Ivoire), est entré sur le territoire français en mai 2017, selon ses déclarations, pour y solliciter l'asile. Le directeur général de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande d'asile par une décision du 30 mars 2018, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile par une décision du 5 avril 2019. M. D a été interpellé lors d'un contrôle routier le 1er mai 2022 pour des faits de conduite sans permis de conduire et de conduite sans assurance, et a été convoqué au commissariat de Melun où il a été placé en garde à vue le 4 mai 2022. Par un arrêté du 5 mai 2022, le préfet de Seine-et-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. D, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Or, l'arrêté en litige a été signé pour le préfet de Seine-et-Marne et par délégation par Mme H E en raison de l'empêchement de la cheffe de bureau. Or, par un arrêté n° 21/BC/136 du 10 septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial du même jour, le préfet de Seine-et-Marne a donné à Mme H E, attachée d'administration de l'Etat, adjointe à la cheffe du bureau de l'éloignement, délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de Mme G F, attachée d'administration de l'Etat, cheffe du bureau ci-dessus, à l'effet de signer notamment les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme F n'aurait pas été absente ou empêchée à la date de l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteure de la décision faisant obligation à M. D de quitter le territoire français contenue dans l'arrêté en litige doit être écarté.

4. En deuxième lieu, l'arrêté du 5 mai 2022 vise les dispositions du 1° de l'article

L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations pertinentes de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cet arrêté mentionne des éléments de la situation personnelle de M. D et indique que la décision prise ne porte pas une atteinte disproportionnée à la situation personnelle et à la vie familiale de l'intéressé. Ainsi, l'arrêté en litige expose les motifs de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

6. M. D fait valoir que sa vie privée et familiale est désormais fixée en France où résident sa femme et ses trois enfants. Toutefois, il n'est pas contesté que son épouse est également en situation irrégulière en France. En outre, le requérant ne saurait utilement se prévaloir de la naissance de la jeune A le 3 décembre 2022, compte tenu que cet heureux événement est postérieur à la date de l'arrêté en litige. Enfin, compte tenu de leur jeune âge rien ne fait obstacle à ce que les jeunes B né le 18 août 2017 et Cheick Souleymane né le 18 mars 2020 reprennent ou débutent une scolarité dans le système scolaire ivoirien. Enfin,

M. D n'établit pas être dépourvu de toute attache familiale ou privée dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à son départ pour la France à l'âge de 30 ans, et où selon ses déclarations résideraient encore deux de ses enfants. Dans ces conditions, M. D n'est pas fondé à soutenir que le préfet de Seine-et-Marne aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels la décision a été prise. Par suite, le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté. En outre, pour ces mêmes motifs de fait le moyen tiré de ce que la décision en litige serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention susvisée relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

8. M. D fait valoir qu'il craint que sa fille née le 3 décembre 2022 serait en danger en cas de retour dans le pays dont il a la nationalité dès lors que sa famille pratique l'excision. Toutefois, il n'apporte aucun commencement de preuve tendant à étayer la réalité d'une telle pratique dans sa famille et tendant à établir que son opposition paternelle à ladite pratique pourrait être transgressée. En outre, si le requérant verse aux débats des extraits du rapport de la commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada ainsi qu'une note de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides sur les mutilations génitales féminines en Côte d'Ivoire, montrant que cette pratique barbare est fréquente dans la communauté ethnoculturelle à laquelle il est affilié, il ne démontre cependant pas qu'une telle pratique serait encore tolérée dans cette communauté dans son département de résidence du centre de la Côte d'Ivoire, ni qu'il ne pourrait bénéficier contre elle de la protection des autorités policière et judiciaire de son pays d'origine. Enfin, M. D se prévaut de ce qu'il ne saurait quitter la France car il représente sa fille qui y bénéficie d'une attestation de demande d'asile délivrée le 28 décembre 2022 compte tenu de ce qu'elle a formé par son truchement une demande d'asile devant l'Office français de protection des réfugiés et apatrides au titre du risque d'excision auquel elle serait exposée. Toutefois, à la date de la décision attaquée, l'enfant, qui n'était pas née, ne pouvait être titulaire d'un tel droit au séjour. Par ailleurs, M. D n'établit pas qu'à la date de la décision contestée, la mesure d'éloignement dont il fait l'objet aurait eu pour effet de le séparer de ses enfants et de sa compagne de même nationalité, dès lors qu'il ne fait état d'aucune circonstance qui empêcherait la cellule familiale de se reconstituer hors de France. Par suite, le préfet de Seine-et-Marne n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

9. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 mai 2022 lui faisant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant fixation du pays de destination de la reconduite :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 8 du présent jugement, M. D n'établit pas la réalité du risque auquel serait exposé sa fille. D'autre part, et alors même que sa propre demande d'asile a été rejetée successivement par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides et la Cour nationale du droit d'asile, le requérant ne démontre pas qu'il serait lui-même exposé à un risque de traitements inhumains et dégradants. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision en litige méconnaîtrait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 mai 2022 lui fixant le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

13. Il résulte de tout ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté attaqué du 5 mai 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions aux fins d'injonction, ainsi que celles présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E

Article 1er : M. D est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, Me Bouthors et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 juin 2023.

Le magistrat désigné,

Signé : S. DELMASLa greffière,

Signé : L. DARNAL

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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