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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2204561

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2204561

mercredi 30 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2204561
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantTRUGNAN BATTIKH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 et 21 mai 2022, M. A D, représenté par Me Trugnan Battikh, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 1er avril 2022 de la Préfecture du Val-de-Marne lui refusant la délivrance d'un titre de séjour et l'obligeant à quitter le territoire français;

2°) d'enjoindre à la Préfecture du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " ou à défaut de réexaminer sa situation dans le délai de deux mois à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

M. D soutient que :

La décision de refus de titre de séjour :

- est entachée d'incompétence ;

- est insuffisamment motivée ;

- est entachée d'un vice de procédure dès lors que la préfecture ne justifie pas avoir transmis sa demande d'autorisation de travail à la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DIRRECTE) ;

- est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit alors qu'il remplit les conditions posées par cet article ;

- est entachée d'une erreur de droit au regard des stipulations des articles 3 et 11 de l'accord franco-tunisien et des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que la convention franco-tunisienne ne régit pas l'admission exceptionnelle au séjour ;

- méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre.

La requête a été communiquée à la Préfecture du Val-de-Marne qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Par ordonnance du 15 juin 2022, la clôture d'instruction a été fixée au 15 août 2022 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales,

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile,

- le code des relations entre le public et l'administration,

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- et les observations de Me Trugnan Battikh, avocat de M. D, présent.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant tunisien, né le 1er avril 1987 à Hassi Jerbi Zarzis (Tunisie) et entré sur le territoire national le 25 janvier 2014 sous couvert d'un visa touristique d'une durée de 90 jours, a sollicité le 12 juillet 2021 la délivrance d'un titre de séjour, à titre exceptionnel au regard de son activité salariée. Par arrêté du 1er avril 2022, la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer le titre demandé, l'a obligé à quitter le territoire dans le délai 30 jours et a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne le refus de titre de séjour :

S'agissant de la légalité externe :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Or, par un arrêté n°2021/659 du 1er mars 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, la préfète du Val-de-Marne a donné à M. B C, sous-préfet de Nogent-sur-Marne, délégation de signature aux fins de signer notamment les décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français des étrangers résidant dans le ressort de son arrondissement. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur des décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français doit être écarté dès lors que M. C disposait d'une telle compétence à la date de la signature de l'arrêté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. Il ressort des pièces du dossier que la décision portant refus de titre de séjour de M. D vise les dispositions de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 ainsi que celles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne également la date et le lieu de naissance de l'intéressé, la date et ses conditions d'entrée sur le territoire national, que l'intéressé, reçu en dernier lieu le 12 juillet 2021, a sollicité son admission au séjour en qualité de salarié, que n'ayant produit aucun contrat de travail visé par les services compétents français il ne peut se voir attribuer un titre de séjour en application de l'accord franco-tunisien et que le seul fait de se prévaloir des dispositions de l'article L 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sans répondre à des considérations humanitaires ou sans justifier de motifs exceptionnels, ne permet pas à l'intéressé d'entrer dans le champ d'application de cet article et que l'usage d'une fausse carte d'identité italienne ne peut en aucun cas relever d'un motif exceptionnel susceptible de lui permettre de bénéficier d'un titre de séjour, même à titre humanitaire. La décision portant refus de titre de séjour comporte dès lors les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Si le requérant fait valoir qu'il n'est pas fait mention de son parcours professionnel honorable, ni de ses années de présence en France, la préfète du Val-de-Marne n'était pas tenue de préciser tous les éléments de la situation d'un ressortissant étranger en l'absence d'obligation en ce sens et la motivation de la décision attaquée s'apprécie indépendamment du bien-fondé des motifs retenus par la préfète. Dès lors le moyen tiré de ce que la décision portant refus de titre de séjour serait entachée d'un défaut de motivation doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui exerce une activité salariée sous contrat de travail à durée indéterminée se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée maximale d'un an. / La délivrance de cette carte de séjour est subordonnée à la détention préalable d'une autorisation de travail, dans les conditions prévues par les articles L. 5221-2 et suivants du code du travail. " Aux termes de l'article 3 de la convention franco-tunisienne du 17 mars 1998 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent Accord, reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " ". Aux termes de l'article R. 5221-1 du code du travail : " Pour exercer une activité professionnelle salariée en France, les personnes suivantes lorsqu'elles sont employées conformément au présent code : 1o Étranger non ressortissant d'un État membre de l'Union européenne, d'un autre État partie à l'Espace économique européen ou de la Confédération suisse () II- la demande d'autorisation de travail est faite par l'employeur. () La demande peut également être présentée par une personne habilitée à cet effet par un mandat écrit de l'employeur ou de l'entreprise () ".

6. M. D soutient que la préfète a entaché sa décision d'un vice de procédure en s'abstenant de transmettre la demande d'autorisation de travail établie à son bénéfice aux services de la DIRECCTE, devenue la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS). Toutefois, d'une part, et compte tenu de ce qui sera précisé aux points 7 à 9, la préfète n'était pas tenue, en tout état de cause, de saisir cette direction avant de refuser son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié dans le cadre de l'exercice de son pouvoir de régularisation. D'autre part, M. D ne peut, également utilement invoquer les dispositions de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que les dispositions de l'article 3 de l'accord franco-tunisien, régissent la situation des ressortissants algériens sollicitant la délivrance d'un titre de séjour au titre du travail. En tout état de cause, M. D ne justifie pas avoir transmis une demande d'autorisation de travail à l'appui de sa demande de titre de séjour, étant en outre relevé qu'au regard des dispositions de l'article R. 5 221-1 du code du travail, la demande doit être présentée par l'employeur. Par suite le moyen tiré du vice de procédure invoqué par le requérant sera écarté.

S'agissant de la légalité interne :

7. En premier lieu, les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives aux titres de séjour qui peuvent être délivrés aux étrangers et aux conditions de délivrance de ces titres s'appliquent, ainsi que le rappelle l'article L. 110-1 du même code, " sous réserve des conventions internationales ". En ce qui concerne les ressortissants tunisiens, l'article 11 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail stipule : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord. ". Aux termes de l'article 3 du même accord : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an minimum, () reçoivent après contrôle médical et sur présentation du contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable portant la mention "salarié" () ". Aux termes du premier alinéa de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. ".

8. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre d'une activité salariée. Dès lors que l'article 3 de l'accord franco-tunisien prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, un ressortissant tunisien souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer, contrairement à ce que M. D soutient, les dispositions de l'article L. 435-1 précité à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988, au sens de l'article 11 de cet accord. Par ailleurs, et en tout état de cause, il était loisible à la préfète d'examiner d'office si l'intéressé pouvait prétendre à une autorisation sur le fondement des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-tunisien. Par suite, en écartant l'application à M. D des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la préfète n'a pas commis d'erreur de droit au regard de ces dispositions et stipulations.

9. En second lieu, si M. D soutient qu'il réside régulièrement en France depuis le 25 janvier 2014, soit depuis plus de 7 années à la date de la décision attaquée, cette durée de séjour en France ne constitue pas à elle seule un motif exceptionnel d'admission au séjour. M. D se prévaut également du fait qu'il a exercé une activité professionnelle depuis le courant de l'année 2014. Il ressort des pièces du dossier que M. D justifie exercer une activité professionnelle depuis le mois d'octobre 2014, d'abord dans le cadre de mission d'intérim, en premier lieu en qualité de plongeur et d'hôte de propreté dans un parc d'attraction jusqu'en janvier 2015 puis, à compter de cette date jusqu'au début du mois de septembre 2017, en tant que manutentionnaire, opérateur de tri et de presse, employé polyvalent et vendeur pour différents employeurs jusqu'au début du mois de septembre 2017. A compter du 8 septembre 2017 jusqu'en mars 2019, il a exercé des fonctions de livreur et de chauffeur en tant qu'autoentrepreneur rattaché à des plateformes en ligne, avant d'être engagé par contrat à durée indéterminée du 17 juin 2019 en tant qu'employé polyvalent, livreur de pizza à temps partiel, emploi qu'il justifie avoir occupé jusqu'au mois de décembre 2019. Il établit également avoir été engagé à compter du 2 juin 2020 dans le cadre d'un contrat à durée déterminée, conclu initialement pour une durée de six mois et renouvelé pour la même durée à compter du 1er septembre 2020 jusqu'au 28 février 2021, en qualité d'ouvrier polyvalent dans une entreprise de restauration. Toutefois, la nature et l'absence de stabilité des emplois occupés ne sont pas de nature à caractériser un motif exceptionnel de régularisation, d'autant plus qu'il n'est pas contesté qu'une partie de ces emplois a été occupé en usant d'une fausse carte d'identité. Ainsi, la préfète a pu rejeter sa demande de titre de séjour sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation.

10. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. M. D soutient que la décision querellée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées, sans toutefois assortir son moyen des précisions nécessaires permettant d'en apprécier le bien-fondé. En tout état de cause, il ressort des pièces du dossier que M. D n'invoque pas avoir une quelconque charge de famille en France et n'établit ni même n'allègue être dépourvu d'attaches familiales à l'étranger. Dans ces conditions, la Préfecture du Val-de-Marne n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels il a pris la décision attaquée et n'a, dès lors, pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. M. D se prévaut d'une intégration dans la société française au regard de sa durée de présence en France de huit années ainsi que de l'exercice d'une activité professionnelle depuis l'année 2014. Toutefois, il résulte de ce qui a été dit aux points 7 à 11 que la préfète n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation dans les conséquences du refus de délivrance d'un titre de séjour sur la situation personnelle du requérant.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

13. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français, prononcée le 1er avril 2022 à l'encontre de M. D, ne peut qu'être écarté.

14. Il résulte de ce qui précède que la requête de M. D doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que ses conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative .

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A D et à la Préfecture du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 15 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Dewailly, président,

Mme Bourdin, première conseillère,

M. Lacote, conseiller,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 novembre 2022.

Le rapporteur,

S. E

Le président,

S. DEWAILLY La greffière,

Y. SADLI

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision

Pour expédition conforme,

La greffière,

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