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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2205135

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2205135

mardi 19 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2205135
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantDEVOS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 23 mai 2022, le 29 juillet 2022 et

le 4 avril 2023, Mme B A, représentée par Me Devos, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 4 mai 2022 par lequel le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié ", lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

La décision portant refus de séjour :

- est entachée d'une erreur de base légale, en ce que l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ne lui est pas applicable et qu'une substitution de base légale lui porterait préjudice ;

- méconnaît les dispositions de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

La décision fixant le pays de destination :

- porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale ;

- doit être annulée en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juillet 2022, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Par une lettre du 27 novembre 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de ce qu'il y a lieu de procéder à une substitution de base légale en ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour, qui aurait dû être fondée sur le pouvoir dont dispose le préfet de régulariser de manière discrétionnaire une demande de titre de séjour " salarié " d'un ressortissant tunisien, et non sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, inapplicables aux ressortissants tunisiens sollicitant un tel titre de séjour.

En réponse à cette information, Mme A, représentée par Me Devos, a présenté des observations, enregistrées le 28 septembre 2023 et le préfet de Seine-et-Marne a présenté des observations, enregistrées le 29 septembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des

libertés fondamentales ;

- l'accord du 17 mars 1988 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Tunisie en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Félicie Bouchet, première conseillère

- et les observations de Me Rapoport, substituant Me Devos, avocat de Mme A.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante tunisienne se maintenant en situation irrégulière sur le territoire français a sollicité, le 8 juillet 2020 la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " salarié ". Par une décision du 9 novembre 2021, le tribunal a annulé la décision par laquelle le préfet de Seine-et-Marne avait implicitement rejeté sa demande et lui a enjoint de réexaminer sa situation. Par un arrêté du 4 mai 2022 dont Mme A demande l'annulation, le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de titre de séjour :

2. En premier lieu, d'une part, aux termes de l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 : " Les ressortissants tunisiens désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er (), reçoivent, après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an et renouvelable et portant la mention " salarié ". / () ".

3. D'autre part, Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ".

4. Dès lors qu'il prévoit la délivrance de titres de séjour au titre d'une activité salariée, l'article 3 de l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 fait obstacle à l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers lors de l'examen d'une demande d'admission au séjour présentée par un ressortissant tunisien au titre d'une telle activité. Cet examen ne peut être conduit qu'au regard des stipulations de l'accord, sans préjudice de la mise en œuvre par le préfet du pouvoir discrétionnaire dont il dispose pour apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité de délivrer à titre de régularisation un titre de séjour à un étranger ne remplissant pas les conditions auxquelles cette délivrance est normalement subordonnée, pouvoir dont les stipulations de l'accord ne lui interdisent pas de faire usage à l'égard d'un ressortissant tunisien.

5. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, sous réserve d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

6. Il résulte de ce qui a été dit aux point 4 et 5 qu'il y a lieu de substituer à la base légale erronée tirée de l'application des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, celle tirée du pouvoir dont dispose le préfet de

Seine-et-Marne de régulariser ou non la situation d'un étranger dès lors que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre de ces deux textes et que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de base légale dont est entaché la décision de refus de séjour en litige ne peut être accueilli.

7. En deuxième lieu, Mme A soutient qu'elle est entrée en France muni d'un visa de court séjour le 5 novembre 2012 et qu'elle y réside depuis de manière continue, qu'elle a travaillé de manière déclarée pour le même employeur pendant plus de trois ans et demi, qu'elle a signé un contrat de travail à durée indéterminé le 1er juillet 2020 en tant que cuisinière-pâtissière, qu'elle exerce un métier qualifié de " métier en tension " et qu'enfin son employeur a sollicité une autorisation de travail. Il ressort toutefois des pièces au dossier que le contrat de travail de Mme A a déjà été rompu à deux reprises à l'initiative de la société qui l'a employée, dont le président est le frère de la requérante, en décembre 2014 à la suite de la rupture de la période d'essai puis le 23 juillet 2018 à la suite d'un licenciement et que l'intéressée a été à nouveau réembauchée par la société le 1er juillet 2020. En outre, Mme A n'établit pas être présente en France de manière continue depuis 2012. Compte tenu de l'ensemble de ces circonstances, il n'apparaît pas que le préfet ait commis une erreur manifeste d'appréciation en s'abstenant de faire usage de son pouvoir de régularisation à l'endroit de la requérante.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Mme A soutient qu'elle réside en France depuis novembre 2012, que trois de ses frères et sœurs ainsi que ses neveux vivent en France et qu'elle serait isolée en cas de retour en Tunisie. Il ressort toutefois des pièces du dossier que Mme A est célibataire sans enfant à charge et qu'elle n'apporte aucun élément relatif aux liens personnels qu'elle déclare avoir tissé en France. En outre, ainsi qu'il a été dit précédemment, elle n'établit ni vivre sur le territoire français de manière continue depuis 2012 ni qu'elle serait dépourvue de toute attache familiale et personnelle en Tunisie où elle a vécu jusqu'à l'âge de quarante ans et où demeure au moins un de ses frères. Dans ces conditions, le refus d'autoriser le séjour de l'intéressée ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, cette décision ne méconnaît pas les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

10. Pour les mêmes raisons que celles qui ont été exposées précédemment tenant à sa situation personnelle et familiale, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'apparaît pas davantage que le préfet ait entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences que comporte la mesure d'éloignement en litige pour l'intéressée.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

11. En premier lieu, pour les mêmes raisons que celles qui ont été exposées précédemment, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision du préfet fixant le pays à destination duquel elle est susceptible d'être éloignée, en l'espèce la Tunisie, ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise.

12. En second lieu, il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à se prévaloir de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

13. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme A doit être rejetée, y compris les conclusions aux fins d'injonction et celles qui tendent à l'application de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E:

Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de Seine-et-Marne.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Timothée Gallaud, président,

Mme Félicie Bouchet, première conseillère,

M. Dominique Binet, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 décembre 2023.

La rapporteure,

F. BouchetLe président,

T. Gallaud

La greffière,

L. Potin

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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