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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2206058

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2206058

jeudi 3 août 2023

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2206058
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantFONTENEAU NATHALIE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 juin 2022 au greffe du tribunal administratif de Lille et le 14 juin 2022 au greffe du présent tribunal, complétée les 21 et 26 juin 2022, M. C A, représenté par Me Kateb, demande au tribunal, après l'avoir admis à l'aide juridictionnelle provisoire :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 31 mai 2022 par lequel le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de destination et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat (préfet du Nord) une somme de 1.500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision en cause a été signée par une personne ne disposant pas d'une délégation régulière, qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales car il est en couple avec une ressortissante française avec qui il vit et qu'il encourt encore des risques pour sa vie en cas de retour dans son pays d'origine.

Le 8 juin 2022, le préfet du Nord avait communiqué des pièces au tribunal administratif de Lille.

La requête a été communiquée le 20 juin 2022 au préfet du Nord qui n'a produit aucun mémoire en défense.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique et le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 modifié pris pour son application ;

-l'ordonnance du premier vice-président du tribunal administratif de Lille en date du 14 juin 2022 transmettant au tribunal administratif de Melun la requête de M. A au motif de la résidence déclarée de l'intéressé à Meaux (Seine-et-Marne) ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-13-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 31 mai 2023, tenue en présence de Mme Riellant, greffière d'audience, présenté son rapport, et entendu :

- les observations de Me Kateb représentant M. A, requérant, qui soutient que la décision en cause est entachée d'erreurs de fait car il a des liens familiaux sur le territoire, soit en l'espèce, son frère et sa sœur, et qu'il vit avec une ressortissante française, qui rappelle qu'il a été condamné à une peine de quatre ans d'emprisonnement en Turquie, qu'il y risque donc des traitements inhumains et dégradants, qu'il est arrivé en 2009 et qu'il a présenté plusieurs demandes d'asile et qui sollicite enfin la délivrance d'un autorisation provisoire de séjour.

Le préfet du Nord, dûment convoqué, n'était ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. C A, ressortissant turc né le 15 décembre 1989 à Eleskirt (province d'Agri), entré en France le 4 juin 2009 pour y solliciter l'asile, a vu ses demandes rejetées par la Cour nationale du droit d'asile les 15 décembre 2010, 14 décembre 2011, 8 juillet 2014 et 3 février 2015 et qu'il a fait l'objet d'une mesure d'éloignement le 20 mars 2015 non contestée et non exécutée. Il est ainsi resté sur le territoire après ces décisions sans demander de régularisation de sa situation administrative à quelque titre que ce soit. Interpellé pour conduite sans permis le 30 mai 2022 à Petite-Forêt (Nord), il a été placé en garde à vue et auditionné, audition au cours de laquelle il a précisé son domicile à Melun (Seine-et-Marne), 67 bis avenue de Meaux et qu'il ne voulait pas retourner dans son pays d'origine en raison d'une condamnation prononcée contre lui par les autorités judiciaires, Par une décision du 31 mai 2022, le préfet du Nord lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée de deux ans. Par une requête enregistrée le 2 juin 2022 au greffe du tribunal administratif de Lille, M. A a demandé l'annulation de cette décision.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Aux termes de l'article 61 du décret du 20 décembre 2020 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre le requérant, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fins d'annulation

4. Aux termes de l'article L.611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; () ". Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. (). ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet.". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; 3° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français plus d'un mois après l'expiration de son titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de son autorisation provisoire de séjour, sans en avoir demandé le renouvellement ; 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () ".

5. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaitre le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. En l'espèce, par un arrêté du 30 septembre 2021, publié le lendemain au recueil spécial n° 225 des actes administratifs de la préfecture, le préfet du Nord a donné délégation à Mme E D, adjointe à la cheffe du bureau de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer, notamment, la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter tout élément permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Si le requérant soutient qu'il vit en France depuis plus de dix ans à la date de la décision contestée et qu'il vit avec une ressortissante française, il est constant d'une part que sa durée de présence sur le territoire n'est que la résultante des délais d'instruction de ses quatre demandes successives d'asile, du fait qu'il n'a pas respecté l'obligation de quitter le territoire prononcée à son encontre le 20 mars 2015 sans jamais avoir demandé par la suite à régulariser sa situation administrative sur un fondement ou un autre du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et d'autre part que la relation alléguée avec une ressortissante française revêt un caractère récent. Par suite, c'est sans erreur manifeste d'appréciation, au regard des stipulations rappelées au point précédent, que le préfet du Nord, le 31 mai 2022, lui fait obligation de quitter sans délai le territoire français.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 614-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français mentionne le pays, fixé en application de l'article L. 721-3, à destination duquel l'étranger est renvoyé en cas d'exécution d'office ".Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

9. Si l'intéressé soutient qu'il serait toujours l'objet de menaces dans son pays d'origine en raison de ses opinions politiques, il résulte des pièces du dossier que la Cour nationale du droit d'asile a rejeté à quatre reprises ses demandes d'asile et a à chaque fois relevé le caractère superficiel des déclarations de l'intéressé sur son engagement militant. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions et stipulations citées ci-dessus ne pourra qu'être écarté.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du même code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français " et aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

11. Si l'intéressé soutient que la durée de l'interdiction de retour prononcée à son encontre serait disproportionnée, il est constant qu'il n'a pas respecté une précédente obligation de quitter le territoire et n'a jamais demandé de titre de séjour. C'est donc sans erreur d'appréciation que l'autorité administrative a pu fixer à deux ans la durée de l'interdiction de retour le concernant.

12. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que la requête de M. A ne pourra qu'être rejetée dans l'ensemble de ses composantes.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de M A est rejetée.

Article 3 : La présente décision sera notifiée à M. C A, au préfet du Nord et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 août 2023.

Le magistrat désigné, La greffière,

B : M. Aymard B : N. Riellant

La République mande et ordonne au préfet du Nord en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. Riellant

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