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AccueilJurisprudence administrativeN° TA77-2208008

Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2208008

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2208008
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre
Avocat requérantALAGAPIN-GRAILLOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 14 août 2022 et le 6 juin 2024, M. B A C, représenté par Me Alagapin-Graillot, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 août 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit et a prononcé une interdiction de retour de trois ans sur le territoire français ;

2°) d'annuler la décision de la préfète portant signalement dans le système d'information Schengen ;

3°) d'annuler l'arrêté du 12 août 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne l'a placé en centre de rétention ;

4°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un rendez-vous pour déposer son dossier d'admission exceptionnelle au séjour ;

5°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou à défaut, une autorisation provisoire de séjour dans l'attente du réexamen de sa situation ;

6°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. A C soutient que :

- les décisions attaquées ont été prises par une autorité incompétente dès lors qu'il est impossible d'identifier leur auteur ;

- elle méconnaissent le droit d'être entendu préalablement ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit dès lors qu'il ne représente pas une menace pour l'ordre public ;

- elles sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elles font primer la menace à l'ordre public sur le respect de sa vie privée et familiale ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen sérieux de sa situation et d'erreurs de fait ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont entachées d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elles méconnaissent son insertion, ses attaches, l'ancienneté de sa résidence en France et ses perspectives de régularisation par le travail ;

- la décision portant refus d'attribuer un délai de départ volontaire méconnaît les dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il justifiait à la date de l'arrêté attaqué d'une résidence habituelle et certaine ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 avril 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par Me Termeau, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A C ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées par un courrier du 14 mars 2024, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'incompétence de la juridiction administrative pour connaître de la contestation de l'arrêté du 12 août 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a placé le requérant en rétention administrative.

Les parties ont été informées par un courrier du 16 mai 2024, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, tiré de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre le signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen en ce qu'elles sont dirigées contre une décision inexistante.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 2010-569 du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Dutour a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C, ressortissant tunisien, déclare être entré en France en 2014. Par un arrêté du 12 août 2022, la préfète du Val-de-Marne l'a obligé à quitter le territoire français sans lui accorder de délai de départ volontaire en application du 5° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit, a prononcé une interdiction de retour de trois ans sur le territoire français et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission au système d'information Schengen. Par un arrêté du 12 août 2022 la préfète du Val-de-Marne l'a placé en centre de rétention. Par la présente instance, il demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la décision de placement en centre de rétention :

2. Aux termes des dispositions de l'article L. 741-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision de placement en rétention peut la contester devant le juge des libertés et de la détention, dans un délai de quarante-huit heures à compter de sa notification () ".

3. M. A C demande l'annulation de la décision du 12 août 2022 de la préfète du Val-de-Marne ordonnant son placement en rétention. Il résulte cependant des dispositions précitées que seul le juge de la liberté et de la détention est compétent pour connaître des conclusions dirigées contre les décisions de placement en rétention. Dès lors, il y a lieu de rejeter ces conclusions comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'information relative au signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen :

4. Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / Les modalités de suppression du signalement de l'étranger en cas d'annulation ou d'abrogation de l'interdiction de retour sont fixées par voie réglementaire ". En vertu de l'article R. 613-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les modalités de suppression du signalement d'un étranger effectué au titre d'une décision d'interdiction de retour prise en application de l'article L. 613-5 sont celles qui s'appliquent, en vertu de l'article 7 du décret du 28 mai 2010 relatif au fichier des personnes recherchées, aux cas d'extinction du motif d'inscription au fichier des personnes recherchées.

5. Il résulte des dispositions précitées que, lorsqu'elle prend à l'égard d'un étranger une décision d'interdiction de retour sur le territoire français ou prolonge l'interdiction de retour dont cet étranger fait l'objet, l'autorité administrative se borne à informer l'intéressé de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Une telle information ne constitue pas une décision distincte de la mesure d'interdiction de retour et n'est, dès lors, pas susceptible de faire l'objet en tant que telle d'un recours pour excès de pouvoir. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision de signalement aux fins de non admission de l'intéressé dans le système d'information Schengen sont irrecevables et ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

6. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A C, présent en France au moins depuis 2015, est locataire d'un logement à Villejuif et travaille depuis 2018 dans les domaines de la restauration rapide et de la pâtisserie. Il établit avoir tenté à plusieurs reprises de prendre rendez-vous à la préfecture du Val-de-Marne pour déposer une demande d'admission au séjour sans y parvenir depuis le mois de mars 2022. Si la préfète du Val-de-Marne soutient que le comportement du requérant constituerait une menace pour l'ordre public, elle ne fait toutefois état dans sa décision que de deux signalements en 2021 et 2015 pour des faits de détention non autorisée de stupéfiants et de violences volontaires en réunion mais ne fait état d'aucune condamnation pénale. Dans ces conditions, alors que ces seuls signalements ne sauraient en eux-mêmes constituer une menace à l'ordre public, le requérant est fondé à soutenir qu'en prononçant à son encontre une obligation de quitter le territoire français, la préfète du Val-de-Marne a entaché sa décision d'une erreur de droit.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, que la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions par lesquelles la préfète du Val-de-Marne a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. En premier lieu, aux termes de l'article de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, () l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ". Il appartient au juge, saisi de conclusions sur le fondement des dispositions précitées, de statuer sur ces conclusions, en tenant compte, le cas échéant après une mesure d'instruction, de la situation de droit et de fait existant à la date de sa décision.

10. Eu égard aux motifs du présent jugement, l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français contestée implique que la préfète du Val-de-Marne, ou tout autre préfet territorialement compétent, réexamine la situation de M. A C et se prononce sur sa situation dans un délai de trois mois suivant la notification du présent jugement. Il y a également lieu d'enjoindre à l'autorité administrative de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce qu'elle ait à nouveau statué sur son cas.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. () ".

12. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. A C, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

Sur les frais liés au litige :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros à verser à M. A C, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : Les conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 12 août 2022 de la préfète du Val-de-Marne ordonnant le placement en rétention de M. A C sont rejetées comme portées devant une juridiction incompétente pour en connaître.

Article 2 : L'arrêté du 12 août 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a obligé M. A C à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et l'a interdit de retour pour une durée de trois ans est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de réexaminer la situation de M. A C et de prendre une nouvelle décision dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. A C dans le système d'information Schengen.

Article 5 : L'État versera à M. A C une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A C est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. B A C et à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 14 juin 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Blanc, conseillère,

Mme Dutour, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.

La rapporteure,

L. DUTOURLa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière

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